‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · DU CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

DU CHANT QUATRIÈME

C'est ainsi qu’un héros célèbre à plus d’un filre, A daigné dans Posfdoni adresser une épî*re A rillu«:trc Noël , digne du noble emploi De commander en chef les cuisines d’un rou

lis grand Frédéric a adressé l’épître suivante à Noël , son cuisinier ; ce n’est assurément pas pour c«tte épître qu’il a été proclamé grand •, il faisait les vîrs eu roi qui a droit de compter sur les applamliss’mens , et qui sc souciait peu apparemment de les mériter en ce genre.

K OTES

Au sieur Noël, maître-d’ hôtel.

Je ne rîs point ; vraiment , monsieur Nocl, Vos grands talents vous rendent immortel.

Sans doute i] est plus d'un moyen de l’être :

Qui clans son art surpasse ses (?gaux ,

Qui s’aplanit des chemins tout nouveaux ,

Est dans son genre un habile, un grand maître. Des cuisiniers vous êtes le héros.

Vous posse'dez l’exacte connaûsance Des végétaux -, et votre expérience Assimilant discrètement leurs sucs,

Sait les lier au genre de ses sauces ,

Au doux parfum des jasmins et des roses.

Qui font le charme et des rois et des ducs.

Si quelque jour il vous prend fa utaisie D’imaginer un ragoût de momie;

En l’appretunt de ce goût sûr et fiu ,

Et des extraits produits par la chimie ,

L’illusion , le prestige et la faim

iVous rendront tous peut-être antropophagei.

Mais non , laissons ces repas aux sauvages; Même épargnons la chair des animaux ; Prodiguez- nous plucût ces végétaux ;

Ils sont plus sains , plus faits pour nos usages.

Que de filets par voua imaginés ,

Que de p&tcs par vos mains Uçoimts,

DU CHANT IV

Que de hachis , de Tarres déleclahles,

Dont DOS palais (oujoun plus enclianlés, Sont luollemeut chatouillés et Qattés 1

Auteur fécond de ces mets admirable? , Que cent festins ne sauraient épuiser, Vous inventez et savtz composer Ce que jamais aucun de vos semblables Ke produisit pour s'immortaliser.

Aussi jamais , croyez-moî , la cuisine Egyptienne, ou grecque, ou bien latins, î^eput atteindre à la perfectiou Où lu porta votre esprit qui combine,

Et voire Tiveimagiiialioa.

Ce Lucullus , fameux gourmet de Home , Dans scs banquets , au salon d’Apollon , Festins Fameux c(ue Cicéron renomme ,

Ne goûta rien d’aussi fin, d’aussi bon,

Que cette bombe à la Sardanapalft ,

Ce mets des dieux , qu’uucim ragoût n’cgale , Dont vous m’avez régalé ce midi.

Si l’on pouvait ranimer Epicure;

Si la vertu de quelque saint hardi Pouvait encor le rendre i la nature ,

Combien Noël en serait applaudi î I! cboisjrait Noél pour son apùlrc :

II l'eu déjà i car sou travail vamé,

NOTES

En tout palais prêche la volupté;

A nous tenter plus séduisant qu’un autre Il est vainqueur de la frugalité;

Et surpassant le philosophe antique , Woël réduit ses leçons en pratique ;

Ses mets exquis amorçant les Prussiens , Les out changés en Épicuriens.

Au temps passé ^ la volupté grossière, Sans méditer sur des mets délicats ,

Se contentait de surcharger les plats , Pour assouvir sa dent carnassière.

On était loin de nos rafiinemens ,

On ignorait nos assaisonnemens;

On recherchait la viande la plus rare:

Ce qui coûtait le plus , passait pour hon.

Pétrone ainsi peint le festin bizarre Que lui donna certain Trimalcion.

On y servait avec profusion

Des animaux entiers de toute espère ;

D’un porc sur-tout le cadavre hideux.

Si révoltant , si choquant u nos yeux ,

Put étalé , rôti tout d’une pière ;

Dès que set flancs furent tranchés en deux On en tira l’oiseau brillant du Phase, Chapons , dindons , hec-figues et perdrix.

Les convies tous ravis , en extate ,

A cet aspect jetèrent de grands crL ;

Le cuiàinicr fut loué par bêtise ;

DU CHANT IV

Chacun mangea selon sa fciaucHse j Ou dévora le porc et ses débris.

Qui servirait à présent à ses hôtes Un tel repas ? An lien d'être loué Des successeurs des Térences , des Plautes,

En plein théâtre on serait baCoué.

IjCs fins gourmets , à ta*l)Ie délicate, lîe souiTreut point qu’un chétif gargotiec Grossièrement travaille à la Sarmate.

On veut sur-tout , qu’habile en son métier,

Par des ragoûts dout la saveur nous Uatte,

L’artiste ait l’art de nous rassasier.

Il faut encore, et l’alIais l'oublier,

Que toute table élégammentservie ,

Evite en tout l’air d^unc boucherie j Qu’un rôt coupé ne «oit jamais sanglant:

TJn tel objet d’honenr est révoltant.

IJn cuisinier qui brigue la louange,

Doit déguiser les cadavres qu’on mange.

Eu cent façons il peut les disséquer \

D’ingrédientsil compose un mélange,

La farce enfin lui sert à tout masquer.

Voilà par ofi le fameux Noël brille;

1! imagine , et jamais il ne pille De vieux menus d’autres maîtres d’hôtels ;

C est 1111 Newton dans l'art de la marmite* ,

X/n vrai César en fait de lèchefrilc ; '

Et , surpassant nos héros actuels ,

11 les vaut tous aux palais sensuels.

NOTES

Mais si ces vers tombaient à l'improvi>ts Entre les mains d’un bourra fansenisle ,

Zélé dévot et prompt à s’enflammei^

Je crois d’ici l’entejidie décUmer Contre ce monstre impie ou sj’buriie ,

Qui prôna trop la volupté maudite ,

Et vous loger l’auteur, sans le nommer,

Au gouffre affreux que Lucifer habile.

Tout doux , tout doux , monsieur le cénobite. Plus de bon sens j de grAce, point d’iiiimeur j Entre nous deux , c’est la raison , docteur, Quiseule doit juger notre querelle.

A ses décrets ne soyez point rebelle ;

Elle vous dit , si vous pouvez i'ouïr :

<c Prétends-tu donc laisser évanouir a Les dons du ciel qu’il verse en abondance î*

K S’il les douna , selon tonte apparence ,

<c Ce fut afin que l’on en pût jouir, n User de tout , c’est le conseil du sage ,

Savoir joLiirsans abuser de rîenj Souffrir le mal , s’il vient , avec courage ,

Et bien goûlerl’avautagc du bien.

Hâtez vous donc , Noël , servez la table;

Je sens déjà le parfum délectable De vos ragoûts; on vient me les offrir.

Allons goûter de vos métr.mnrpboses;

Car, puisiju’cnfin , si l’on i.e veut mourir.

Tout homme doit c1ku|hc jour sc nourrir.

Ne nous dounez que d excelleutes choses!

DU CHANT IV

On .1 senti de loin cet énorme fromnge,

Qui doit tout son mérite aux outrages du temps.

Un Allemand nommé Martin Schookisu , a fait un livre sur cette .sorte de fromage, intitulé: De uéversione Casei , De l'aversion du fromage. Je n’ai jamais pu me procurer cet ouvrage, qui aurait été d’un grand prix pour moi. Cela me fait souvenir d’avoir lu quelque part qu’un autre Allemand avait fait un gros livre sur un zest de citron ; c’est le conilile de l’art et du talent.

37 PAGE 85, vers r.

Qu’un ignorant arfi-ste , émule de Blignot,

Nouvel empoisoinieur, assaisonne leur pot.

Mignot, cuisinier, vivait du temps de Boileau. Celui-ci le traita , comme on sait, d’empoisonneur, dans sa satire du repas. Le cuisinier offensé jiorta sa plainte au magistrat , qui le renvoya en lui disant que l’injure dont il se jilaignait ii’était qu’une plaisanterie tient il devait rire tout le premier. Celte raison , bien loin d’apaiser le traiteur, ne fit qu’ir»

■ NOTES

riter sa colère : il résolut de se faire justice luinième. Il s’avisa d’un expédient tout nouveau. Il avait la réputation de faire d’excellens biscuits , et tout Paris en envoyait chercher chez lui. Il sut que l’ahhé Cottin avait fait une satire contre Boileau, leur ennemi commun ; Mignot la lit imprimer à ses dépens; et quand on venait demander des biscuits, il les enveloppait dans la feuille qui contenait la satire imprimée , afin de la répandre dans le public, associant ainsi ses talens à ceux de l’abbé Cottin. Quand Boileau voulait se réjouir avec ses amis , il envoyait chercher des biscuits chez Mignot, pour avoir la satire de Cottin. Cependant la colère de Mignot s’apaisa , quand il vit que la satire où Boileau le traitait d’empoisonneur, loin de le décrier, l’avait rendu célèbre. En effet , depuis ce temps- là, tout le monde voulait aller chez lui. Mignot s’est enrichi dans sa profession , et il faisait gloire d’avouer qu’il devait sa fortune à Boileau.

riN DES NOTES.

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LETTRE

Critique, boeitique , morale et philosophique ,

A L’AUTEUPt

V oT R E poëine a en «lu succès, monsieur; vous avez bien ilû vous imaginer que je ne le laisserais pas passer sans l’attaquer ; et c’est ce que je vais faire , de manière à ce qu’il ne puisse s’en relever, non plus que vous; car un poëte est tellement identifié avec ses vers , qti’on ne peut les fia])per sans qu’il s’en ressente totite sa vie. Vous vous en ressentirez donc , à ce que j’espètc. Je ne vous tonnais point ; je ne vous ai jamais vu; mais je jouis

la

LETTRE

d’ayance de voire rage, de votre désespoir, et des grimaces que vous allez faire en lisant cette lettre.

Avant d’entrer en matière , je dois dire un petit mot de votre personne. Je vous soupçonne fort , si vous voulez que fe vous le dise , d’avoir toutes sortes de vices et de mauvaises habitudes ; et je crois que je ne risque rien d’abord de vousjiabiller à la manière du philosophe de Ferney ; c’est à dire, de vous traiter de cuistre , de cocher de fiacre , de vermisseau et de chien hargneux... Ce sont là des termes d’usage qui , à la vérité , ne tirent pas à conséquence ; mais je me réserve de prendre des informations sur votre vie privée , sur vos amis , sur vos liaisons particulières; et, à la suite de tout cela , il y aura bien du malheur, et je serai un sot , si je ne fais pas de vous un homme à jeter par les l'enè.'res.

Vous débutez par dire que vou-i n'étes point jaloux. Vous en imposez sûrement au public. En votre qualité de mauvais poète , vous devez être jaloux toinn e un tigre; et je suis sûr que vous

A L’AUTEUR

entrez en fureur toutes les fois qu’il vous tombe entre les mains de bons vers, quand ce ne serait que les miens, qui sont entre les mains de tout le monde. Quant aux vôtres , je les examinerai do près, vous pouvez y compter ; et je n’en laisserai pas échapper un seul sans y trouver une faute ou une sottise , s’il plaît ii Dieu.

Vous dites, d’après le cinquième livre d’Athénée, qu’un certain Arcbesirate, ami d’un des fils de Périclès , a composé une Gastronomie ; et vous donnez à entendre, dans une note, que ce poëine n’est pas venu jusqu’à nous. Je gagerais bien que vous l’avez déterré dans quelque coin, et que vous en avez pris tout ce qui vous a convenu. Vous voilà <lonc dépouillé du mérite de l’invention , et réduit au titre de plagiaire, qui est le plus infâme qu’il y ait dans la littérature.

Voyons quelques-unes de vos assertions sur lacuisinedes anciens. Vous dites dans votre premier chant:

Huns un jour (l'appareil , une biche, nu nioulou,

Suüisaient au dinerdes vnimpicurs d'Iliuu.

LETTRE

UIys«e fut , dit-on , rc^galë chez Euméc ,

D« deux cochons rôlis qui sentaient la fiimëp.

Pour donner uu repas plus Iionuële et plus beau.

Le fils de Télamou fit houillîr un taureau*

Où avez-vous pris, monsieur, que les cochons qu’on servit à Ulysse sentaient la luméel Homère ne dit pas un mot de cela ; je n’ai rien trouvé de semblable dans les commentateurs ; et vous avez pris, comme on dit , celte fumée sous votre bonnet. Ulysse trouva , au contraire , ces cochons excelleiis et (uiis à propos. Mais cela n’est rien , et vous en dites bien d’aiilres.

Et les Oiirntaux , plus savants cuîsiuiers.

Mélangèrent leurs mets d’une façon nouvelle ,

Des premiers fricandeaux donnèrent le modèle

A^ous avancez là un fait dénué tie tout fondement. Les fricandeaux nous viennent évidemment d’Italie, et ne remontent pas plus loin que le beau siècle de Léon X ; ils ne sont ouère connus en France que depuis l’époque où Catherine deiMédicis amena avec elle des cuisiniers de Florence ,

A L’AUTEUR

lesquels introdiiisirenf l’usaoe de larder des tranches de veau , et même de bœuf.

Passons à une autre de vos bévues.

Des ragoûts les plus fins Marc-Antoine itlolâtie,

Au sortir d’un dîner donné pour Cléopâtro,

Ivre de Jjonne chère, et grand dans ses amours, rit présent d’une ville avec ses alentours A l’artiste fatneux qui traita celle reine-,

Présent digne en effet (le la grandeur coinaineî

Avouez que les alentours sont là uniquement pour la rime. J’ai relu à ce sujet Tite-Live, Sénèque, et tous les historiens du temps; tous me prouvent que vous en imposez, et que Marc-Antoine s’est contenté de donner la ville sans les alentours : quand on cite les anciens , monsieur, il faut être exact , et ne pas Induire le public en erreur sur les choses les plus importantes. Mais voyons un peu votre second chant. Dès votre début vous osez attaipier un sexe dont le mérite a été jiroiivé jusqu’à l’évidence par un poëme nonvcaii. Voici une de vos calomnies ;

LETTRE

Vous n^^vîferez pas , aux pieds de vos maîtresses ,

T.cs noires trahisons de ces cnchariteresscs »

<Jui , sur le chevet même où dort la vclupid ,

KCvent la perfidie et rinfidr^Iile'.

Vous ionorez , monsieur, ou vous feionez d’ignorer que l’infidélité et la perfidie ne doivent plus tourner à la honte des femmes, depuis qaeLegouvé a dit, en parlant d’une femme fort méritante : Vertueuse adultère ! Le même poëte a dit de plus, à la louange des femmes , que sans elles nous n’aulions ni mère , ni grand’mère , ni tante , ni nièce , ni sœur. D’après cela , monsieur, vous feriez bien de vous taire sur leur compte , si vous n’avez rien à ajouter à cette vérité.

Lotis poussez l’impertinence beaucoup plus loin, quand vous dites que nous ?i’ a vous plus l'estomac de nos pères , et que les progrès des lumières semblent

avoir changé nos appétits Vous osez attaquer le

siècle des lumières , et vous voudriez faire croire que les estomacs ont tlégénéré! Apprenez, monsieur, que les savants et les jtliilosophes ont toujours le même appétit qu’au siècle d’Auguste et de LouisXlV .

A L’AUTEUR

Si vous n’èles pas ruiné, comme vous méritez de l’être , donnez-moi un jour à dîner, et je vous convaincrai de la fausseté de votre assertion. Je veux Lien croire que certains estomacs se sont rétrécis : beaucoup de gens , il est vrai , mangent leur bien sans appétit ; mais cela ne vous regarde pas. J’ai ouï dire d’ailleurs que vous étiez très - sobre vousmême, et que vous ne buviez que de l’eau; ce qui est une preuve , pour le dire en passant, d’un caractère faux et dissimulé, comme le dit très-bien le citoyen de Genève.

Mais commentvous permettez-vous, dans le même passage, d’attaquer et de tourner en dérision la mélancolie , qui est devenue à la mode , et dont toutes les femmes spirituelles font maintenant profession ! On voit bien que vous n’avez jamais vu que la mauvaise compagnie. Vous n’êtes pas en état d’apprécier ce sentiment exquis et profond qui fait les délices de toutes les sociétés d’un certain ordre , et vous ne savez pas ce qu’il y a à gagner avec les femmes mélancoliques.

LETTRE

Dans un autie passage de votre poëme , vous renvoyez dédaigneusemejit ceux qui ne sont point satisfaits ,

Au Cuisinier français ,

Au 'Trésor de Cornus , cat^cbi^me crdinaiie De l’artiste grossier, du valet mercenaire,

Qui pense avoir atteint le secret de son art Quand U sait apprêter uue omelette au latd.

Je suis du nombre de ceux qui ne sont point satisfaits, et je préfère le Cuisinier français à votre impertinente Gastronomie .‘il est, sans contredit, mieux écrit , mieux pensé , mieux raisonné. Dans votre second service , vous êtes obligé d’avoir recours à ce chef-d’œuvre que vous dénigrez, et vous empruntez sans fajon de lui le précepte de sertnr chaud. Ce n’était pas la peine de vous déchaîner contre un livre ijue vous pillez, dont la réputation est faite , et qui n’a jamais été critiqué dans aucün journal.

Vous déclamez ensuite contre la botanique , que vous ne savez pas , et sur le compte de biquclle pourtant vous vous exprimez ainsi :

A L’AUTEUR

Fuyez la botajiîfjue et sa nomenclature.

N’allez pas , dans vos champs épliu'baut la verdure,

Sur une lierbe iiiiuile exercer votre esprit ,

Vous transir dans un pré pour faire rériidit , reuilicler Adanson , Tournefortou Liniitfc,

Et sur un aconit pâlir mu* journde.

"S'ous oubliez , monsieur, que la botanique est une ^ fies branches essentielles tle la cuisine , puisqu’elle u nous aide à séparer les bonnes herbes d’avec les g mauvaises , et à distinguer les choux et les épiij nanis d’avec les bistortes , les poLypodes ou l’aigrefl moine

. Votre dessert ne vaut pas mieux que vos deux Î3 services. Vous proscrivez indécemment les conver-

i.sations sur la liberté , sur l’égalité , comme si ce n’était pas l’usage de parler de ces sortes de choses à table , et comme si on ne savait pas qu’il a été ■ fait plus d’une constitution entre la poire et le fron mage.

J’ai remarqué que , dans votre poëme , vous ne i; dites pas un seul mot de la géonié'trie, de la chiit mie, du galvanisme , de la vaccine et de la poli..

LETTRE

lique, ce qui me persuade déplus en plus que vous êtes un ifinorant.

J’attends votre réponse, et j’examinerai ensuite votre style.

Signé Bavivs.

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RÉPONSE

<T E j ouissais tranquillement de ma gloire , monsieur, dans la petite chambre où je me suis retiré, lorsque votre critique est venue m’y trouver. Hélas ! elle a «létniit toutes les illusions qui m’entouraient, et je me suis trouvé tout à coup dans une solitude atfreuse.

Je ne chercherai point à me défendre des qualifications que 'vous me donnez, trop légèrement peut-être: mais jtuisquc vous les avez empruntées d’un auteur célèbre, il n’y a rien à dire. Je ne mets d’intérêt qu’à mon poëme, qui m’est plus cher que la vie; je passe donc condamnation sur tout le reste. Cependant je vous demande grâce pour ma famille , qui est fort honnête, et qui est bien innocente dans cette affaire, puisqu’elle a toujours cherché à me détourner du commerce des Muses , avec lesquelles elle n’a jamais eu de communication directe. Je vous conjure de ne pas la rechercher à

RÉPONSE

cause de moi , et de ne point rejeter sur mes père et mère les fautes que je puis avoir commises contre les règles de la versification et de la littérature. Quant à moi , qui me suis livré au public par la voie de l’impression , il est bien juste que vous vous empariez de mon ouvrage pour le critiquer. Je sais que , pour le faire avec fruit, il faut nécessairement que vous commenciez par jeter de la défaveur sur ma personne; et c’est ce que vous avez opéré adroitement, en me traitant de cuistre , de cocher de fiacre , de vermisseau et de chien hargneux , qui sont des titres fort désagréables , je vous assure , et qui tirent bien plus à conséquence que vous ne pensez , auprès des personnes sur-tout qui ne savent pas que ce sont des termes d’usage.

Je hasarde un mot en faveur de mon poëme. Je débute , il est vrai , par dire que je ne suis point jaloux ; mais si j’ai eu quelques mouvemens de jalousie , ce ne peut être contre vous. Vos vers, que vous lûtes être entre les mains de tout le raouiie ,

DE L’AUTEUR

ne sont point encore tombés entre les miennes ; je n’ai lu de votre composition que les lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire : je n’ai pas lieu , il est vrai , d’en être pleinement satisfait ; mais je n’en rends pas moins justice à votre talent ; je vous reconnais pour mou maître , pour mon régent , et je me courbe sous la verge de votre critique, avec toute l’humilité d’un vermisseau.

J’ai pris sur moi , je l’avoue , d’avancer que les cochons rôtis qu’Eumée olTrit à Ulysse sentaient la fumée. Je conviens qu’Homère n’en fait aucune mention , non plus que madame Dacier, qui n’aurait pas manqué de traduire aussi la fumée, s’il y en avait eu, car elle a traduit littéralement; mais j’ai dû présumer les cas , d’après toutes les probabilités et d’après les faibles connaissances que je puis avoir en cuisine. Il est difficile , en effet , qu’une pièce aussi volumineuse qu’un cochon puisse cuire convenablement à la broche , sans contracter un goût de lumée : d’ailleurs, ce < ût n’éiait point désagréable aux Grecs , et je ne me suis pas élevé

RÈFOINSE

jusqu’à faire un poëme , sans savoir que les ancien-s avaient l’habitude de suspendre presque toutes leurs viandes à la cheminée pour les faire fumer : mon assertion n’a donc rien de trop aventuré. Vous pouvez f du reste , consulter tous les rôtisseurs de Paris ; aucun d’eux assurément ne se chargera de vous faire rôtir un cochon tout entier, en vous garantissant la fumée. Vous auriez bien voulu aussi me chicaner sur le taureau bouilli donné par Ajax. Ce fait paraît d’abord plus suspect encore , puisque cela su])pose une marmite énorme , et dont il n’y a point d’exemple dans les modernes; mais heureusement le texte est précis.

Je ne pense pas avoir eu tort de dire que les Orientaux donnèrent les premiers modèles des fricandeaux. Il est certain qu’ils surent les premiers employer le lard. Sans doute ils le faisaient avec moins d’art que nous , et peut-être ne connaissaient-ils pas l’usage de ces petites lardoires avec lesquelles on a commencé à piquer le veau d’une manière aussi ingénieuse que délicate, dans le beau

DE L’AÜTEÜR. 149

siècle de Léon X , auquel je ne disputerai pas l’avantage d’avoir porté les fricandeaux à leur perfection.

Quant à la ville que donna Antoine à son cuisinier pour récompense , je conviens que l’histoire ne fait point mention <les alentours. De bonne foi , comme vous le dites, je les ai ajoutés pour rimer avec les amours. Cependant il estprésumablc que la ville en question avait quelques dépendances nécessaires; et il est impossible que le cuisinier d’Antoine^ en vertu de la donation à lui faite , n’eût pas au moins le vol du chapon, autour de sa propriété.

C’est à tort , monsieur , que vous m’accusez de dénigrer le beau sexe et de rire aux dépens de la mélancolie. Voyez mon dessert, où j’ai dit;

Messieurs , avez*vous lu la nourelle brochure Que He liions sont promis b la race future î Une Femme nous dit et nous prouve en efTet Qu’avant qiielfjiies mille ans l’homme sera parfait ;

Qu’il devra cet état à la mélancolie.

Un sait que la tristesse annonce le génie.

Nous avons déjà Fait des progrès étonnans:

Que de tristes écrits ! que de tristes romans !

Des pins noires horreurs nous sommes idolâtres,

Ht h mélancolie a gagné nos théâtres.

REPONSE

Quant au beau sexe, je crois m'être sulfisnmment justifié envers lui dans une épître qui suit mon poëine , et qui a pour sujet l’usage de la mélancolie. Je vous y renvoie.

Je vous en veux beaucoup, monsieur, d’avoir cherché malicieusement à me brouiller avec ma mère , ma grand’mère , mes tantes, mes nièces , mes sœurs, et sur-tout avec ma maîtresse ; mais j’espère que je me suis suffisamment justifié auprès d’elles , et qu’elles finiront par me rendre justice.

Il me reste à me laver du tort que j’ai è vos yeux de n’avoir pas parlé , au dessert , de géométrie , de chimie , de galvanisme et de vaccine. Quant à la chimie, je ne méritais pas ce reproche, et vous savez mieux qu’un autre que la cuisine est la plus belle partie de la chimie. J’ai eu tort, il est vrai , de ne point parler du galvanisme , attemlu qu’il doit nous rendre immortels , et que , d’après votre lettre , monsieur, je ne dois plus compter sur d’autre immortalité que celle que les médecins donnent aux grenouilles. J’avoue que j’ai omis de parler de politi-

DE L’AUTEUR

que ; mais j’en ai donné la raison dans ces vers s

Jles amis , mon système est , lorsque j';ii dîo(5 ^

Pe trouver tout parfait et tout bien ordonne. •

J’aime à croire que vous pensez comme moi, et je regrette que vous ayez parlé à jeun de mes productions.

Je vous salue-

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