‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · ENVERS LES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

ENVERS LES PRISONNIERS

T'ers trouvés écrits sur les murs d'une prison.

Depuis tleux ans j’habite cette tour ;

De mes erreurs c’est le juste salaire.

Qui que tu sois , qui viendras quelque jour Me succéder dans ce lieu de misère , Apprends de moi cette utile lejon ,

Qu’on peut encor être heureux en prison. Certe, il vaut mieux, libre dans son allure, Observateur de la belle nature ,

Voir un beau champ de roses parsemé ,

Que quatre murs qu'un faible jour éclaire;

FUGITIVES

Mais si l’on doit y rester enfermé ,

Il faut trouver le secret de s’y plaire :

Ce bon secret, si tu veux le savoir,

Est la gaîté; c’est là tout le mystère.

Elle embellit le cachot le plus noir ;

Elle supplée à tout ce que la terre Peut nous offrir de biens et de grandeur ;

Elle adoucit les disgrâces humaines;

Elle nous met au-dessus du malheur

Pour moi , je sais me moquer de mes chaînes , Et de mes fers me forger des hochets :

Ceux que le monde , hélas ! m’a fait connaître ^ Ne valent pas davantage peut-être ,

Et trop souvent m’ont laissé des regrets.

De ma prison j’ai banni la tristesse,

Qui ne saurait m’atteindre désormais ,

Et qui souvent assiège en son palais L’homme accablé d’une immense richesse.

POÉSIES

Autour de moi je ne vois rien en laid.

Le triste aspect d’une froide muraille ,

Mon mobilier, mon petit lit de paille ,

Le rat craintif qui vient sur mon chevet ,

Et me réveille en mangeant mon bonnet.

Tout me fait rire. En vain dans ma détresse, Quelques amis que mon sort intéresse Viennent me voir au travers du guichet ,

Et, malheureux de ma propre infortune,

En m’abordant d’un air sombre et piteux , Semblent vouloir que je pleure avec eux.

Et m’inspirer leur tristesse importune ;

Je’les console , et leur dis en riant : a Mes bons amis, calmer.-vous , je vous prie O Votre douleur, dont je vous remercie ,

«Ne change rien .à mon appartement ,

« Ne m’ouvre point cette porte ennemie ,

« Ne peut briser un verrou sans pitié

FUGITIVES

a Dont ce gros mur recèle la moitié.

<f Presque toujours la plainte est inutile ; a II faut rester quand on ne peut sortir.

« Veuillez des yeux parcourir mon asile :

« Il n’est pas beau, j’en veux bien convenir. « A vos regards ne viennent point s’offrir a Des ornements dont la magnificence!

« Semble insulter à l’homme qui n’a rien ;

« Mais on y trouve , en y regardant bien , «Tout ce qui peut soutenir l’existence.

«Voilà ma cruche et mon morceau de pain ; « C’en est assez pour la soif et la faim :

« Cette ouverture, à regret pratiquée,

« Permet à l’air d’y venir s’engouffrer •,

« Ce qui suffit pour ne point étouffer :

« Voilà ma table , elle est un peu tronquée ; « Mais mon dîner y tient commodément ;

« Sur ce trépied je m’asseois à mon aise;

70 POÉSIES

« n me soutient , quoiqu’un peu chancelant ;

« Là vous voyez mes communs à l’anglaise ,

« Près de l’endroit où je prends mon repas ;

« Là mon boudoir mais je ne boude pas.

« Quand mon geôlier, d’un air brusque et sauvage, O Vient m’apporter un limpide potage « Assaisonné par mon seul appétit ;

«Quand de ses clefs j’entends le triste bruit,

« Avant-coureur de sa sotte présence ,

«A sa rencontre aussitôt je m’avance ;

«Je viens à bout d’égayer son humeur.

«Le lendemain mon potage est meilleur;

« Il m’entretient d’une manière affable ,

« Et quelquefois le vilain est aimable. «

J’en viens à toi, mon triste successeur;

Apprends à rire aussi de ton malheur.

Si quelque jour, traduit à l’audience ,

Tti crains le sort d’un jugement fatal.

FUGITIVES

Pais, si tu peux, rire ton tribunal;

Tu dois dès-lors compter sur l’indulgence.

Vis en repos. Je te laisse , en sortant ,

Sans nul regret, mon petit logement ,

Lequel n’est point d’une forme nouvelle.

Il est fort chaud, quand la saison est belle ;

Mais en hiver il est froid à glacer.

Que si tu veux pratiquer quelqu’issue Pour essayer de tomber dans la rue ,

Je te préviens qu’il y faut renoncer ;

De tes malheurs tu doublerais la somme : Jamais prison ne garda mieux son homme.’

De ses gros murs le ciment éternel Résisterait à la force d’Alcide ;

Et de ce lieu l’architecte perfide A su trop bien , dans son zèle cruel ,

Sacrifier l’agréable au solide.

Il est encore un secret merveilleux

POÉSIES

Pour adoucir les maux de l’esclavage ; Fais-toi poëte, et conjure les dieux De t’enseigner à parler leur langage.

Si tu deviens favori d’Apollon ,

L’ennui bientôt fuira de ta prison ;

Le dieu des vers , dans le pays des fables, Te conduisant par des chemins fleuris , T’entourera d’illusions aimables ;

Autour de foi voltigeront les ris ,

Bien plus plaisans et plus recommandables Que les cousins et les chauve-souris.

Ton vil grabat , la paille où tu reposes , Changés en lit de jasmin ou de roses.

T’inviteront aux plaisirs de l’amour Avec Hébé , Psyché , Flore ou Clytie ,

Qui te viendront enchanter tour à tour ;

La sombre voûte à peine rr crépie,

Triste atelier des travaux d’Arachné , .

FUGITIVES

Dont les débris saupoudrent ton dîné Tu la croiras un bosquet d’Iclalie ,

Un vert bocage où devront à ta voix Se rassembler les doux chantres des bois. Tout changera dans la prison hideuse Où les mortels ont osé t’enfermer t Car tu pourras à tou gré transformer L’eau de ta cruche eu liqueur onctueuse ,

En pur dictante, en breuvage des dieux ,

Ta cruche même en vase précieux ,

Ton pain tle seigle en miel du mont Hymète

Et ton potage en consommé divin

Le vrai poëte est un magicien Qui soumet tout aux lois tle sa baguette..... Deviens sorcier , mon ami, si tu peux ;

Fais mieux que moi ; que ta plume exercée Soit dans tes mains un talisman heureux Qui du malheur détourne ta pensée.

POESIES

En écrÎTant pour charmer tes loisirs, Entoure-toi tie plaisants souvenirs ;

Ose parler aux maîtres de la terre En et^ayant ta verve solitaire :

D is-lcnr comhien tu serais enchanté De respirer l’air de la liberté.

Tu peux oaiment émouvoir leurs entrailles. Dis qu’un poëte entre quatre murailles

Perd son génie ainsi que sa santé

Que tu voudrais observer la nature Pour la chanter , si c’est leur volonté ; Qu’on parle mal, dans une tour obscure , T)u, doux printemps , des prés , de la verdu Des rossignols, des échos d’alentour ,

Dt des zéphyrs , et de l’aube du jour,

Et des parfums de V haleine de Flore ; Objets charmants dont quelquefois en veis Ou a peut-être ennuyé l’univers ,

FUGITIVES

Mais dent tu veux l’entretenir encore

Obscrve-leur que ta muse en éclicc , Fermée à clef, condamnée au pain sec, En cet état s’inquiète et murmure ; Qu’elle a hesoiii <l’air et de nourriture. Demande f>râce enfin pour tes erreurs ; En jolis vers fais amende lionoralde :

Ton repentir touchera tous les cœurs.

Mais {>arde-toi , si tu n’es pas coupable, De caresser l’orgueil <l’un oppresseur, Et ne fais pas ramper la poésie En la souillant d’un vers adulateur.

Plus courageux, cite la tyrannie Au tribunal du temps et de l’honneur ^ N’adresse pas une plainte importune A l’ennemi qui t’a persécuté ;

Mais dans les fers illustrant l’infortune , Fais-le rougir de la captivité.

POÉSIES

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