‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 17 sur 28 · A EUPHROSINE DE · texte numérisé non relu

A EUPHROSINE DE

Écrite en 1793, et imprimée en 1796, dans journal de I^on.

~V ovs voulez, aimable Eupbrosine,

Que , malgré la foi des serments , J’entretienne encore ma cousine De vers amoureux et galants.

C’est rappeler à ma pensée

Des moments bien chers à mon cœur.

Ma muse, à vous plaire empressée , Chantait l’amour et le bonheur.

Que j’étais content de moi-même!

FUGITIVES

Que vous me trouviez de talents!

Tous mes refrains étaient charmants ;

Ils disaient toujours : Je vous aime

Qu’ajouterai-je cependant Dans ces jours de trouble et d’orage I Hélas ! il n’est plus ce bel âge Où l’on pouvait paisiblement Aux beaux arts destiner sa vie ;

Où les grâces, la volupté,

Souriaient aux fruits du génie;

Où la divine poésie

Se consacrait ù la beauté

Il est vrai qu’il nous reste encore Un grand nombre <le beaux esprits Qui sont bien sûrs, dans leurs écrits, Que la France touche à l’aurore De jours infiniment sereins.

Il est yrai qu’en cette occurrence ,

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Nos chers frères les jacobins,

Les plus éclairés des humains.

Nous éclairent à toute outrance,

Nous égorgent en conscience,

Et, dégoûtés de tous les biens.

Nous ont pillés par complaisance :

Mais enfin ils nous ont promis De disséminer leurs lumières.

Et d’envoyer de leurs amis Jusque dans les deux hémisphères Pour proclamer ces mots chéris :

Guerre aux châteaux! paix aux chaumières ! Attendu que , dans ces dernières,

Le pillage serait sans prix.

Partant, vous pouvez, Euphrosinc,

Compter sur un siècle charmant :

Les goujats vont incessamment

FUGITIVES

Faire des vers comme Racine, Et de la prose à l’avenant.

Les décroteurs ont bien la mine De devenir tout brusquement Astronomes en décrétant.

Bientôt les valets d’écurie Et les filles de cabaret.

Enfoncés dans un cabinet, Apprendront la géométrie :

Les Français, sans distinctions, Loin des habitudes communes.

Tous transformés en Cicérons, Feront abattre leurs maisons Pour s’établir dms des tribunes; Et là, bavardant savamment, Sans culottes et sans cuisine , Mourront de faim éloquemment En discutant sur la famine.

POÉSIES

Ce n’est pas tout ; car l’univers Tout rempli de jacobiniôres ,

Dans ses plus sauvaf’es déserts ,

N’aura que des amis , frères :

Les Samoëdes, les Lapons,

Les Cafres et les Patagons,

Les Arabes et les corsaires,

Toujours libres, toujours égaux.

Auront des clubs et des bourreaux ; Composeront dans leurs tanières Des madrigaux contre les rois.

Des almanachs comme d’Herbois ,

Et des rapports comme Barrères.

Remarquez que , dans les beaux plans De l’esprit qui nous illumine ,

Il faut toujours qu’on assassine;

Et, qu’attendu quelques tyrans,

FUGITIVES. i8i

Qu’il est fort prudent de détruire.

Il faudra , pendant cinquante ans ,

Nous égorger pour nous instruire.

Nous devons convenir aussi,

A la louange de nos frères ,

Que pour nous égorger ainsi ,

Ils donnent des raisons bien claires :

C’est toujours de l’hunianité Et de la raison qu’on excipe ;

Et du moins il est constaté

Qu’ils nous font mourir par principe.

Il est démontré clairement Qu’il faut que l’homme tue et pille ;

Qu’on peut sans inconvénient Assommer toute sa famille ,

En citant Brutus seulement.

Ainsi, tandis que la machine,

Tendrement dite guillotine ,

POESIES

Coupe géométriquement,

D’une manière très-humaine,

Dix mille tètes par semaine.

On a la consolation

De voir que notre nation

Sait au moins l’histoire romaine.

Or, vous saurez que nous avons Les héros de Rome et d’Athènes ,

Les Grecs et Romains pour patrons.

Nos bandits et nos polissons , Honteux de leurs noms de baptêmes, Viennent , pour plus d’égalité ,

De se constituer eux-mêmes En héros de l’antiquité.

La France, à cette heure, fourmille De ces demi-dieux familiers ••

En ce moment Gracchus m’habille.

FUGITIVES

Et Scévola fait mes souliers.

Toutes les vertus politiques Sont mises à l’ordre du jour.

Les mœurs, soutiens des républiques En France ont choisi leur séjour.

Ces admirables patriotes

Nous conseillent conséquemment ,

Pour en a<»ir jdus décemment,

De ne plus porter de culottes ;

De mettre en réquisition Les femmes qu’on trouve gentilles , Et de peupler la nation En violant les jeunes filles.

Mais ce qu’ils ont conçu de mieux Dans leur incroyable science.

C’est d’avoir supprimé les dieux,

Et ruiné toute croyance. •

POÉSIES

Naguère certain député *

A dévoilé tout le mystère :

« Messieurs, dit-il, la chose est claire « Il n’est point de divinité ;

« Ce dieu , dont toute la nature « yiccu!,e la réalité ,

« N’est qu’un fantôme, je vous jure j « Par les sots il fut inventé,

« Ou, si l’on veut, par l’imposturCt...

« S’il venait à se confirmer n Qu’il existe ce dieu sublime ,

« Alors il faut qu’on le supprime :

« Nous sommes faits pour supprimer « Supprimer est notre maxime; n Et le peuple étant souverain,

« Libre par sa nature même,

« Ne reconnaît d’Etre-Supréme

» Jacob Dupoiit.

FUGITIVES

n Que celui qu’il nomme au scrutin, i» Au lieu donc des vaines pratiques De nos catholiques romains,

Au lieu de ces antiques saints Dont nous honorions les reliques,

Ils en ont créé de tout frais ,

Objets de nos Ij ri 11 an tes fêtes :

Nous avons des saints coupe.têtes.

Et des anges coupe-jarrets.

Marat , Chàlier, sont dans un temple , Pour nous avoir donné l’exemple Des plus admirables forfaits.

Des bouchers leur servent de prêtre.

Et, le culte étant libre encor,

On sait pourtant qu’ils doivent être Adorés , sous peine de mort.

Robespierre est le plus terrible :

De sa nature incorruptible ,

POÉSIES

On le respecte en frissonnant;

Il est le roi des cimetières :

Il épure divinement La république et ses confrères ;

Le tout en les guillotinant.

On assure qu’à l’iieurc même Ce grand homme, toujours prudent , Organise un Être-Suprême ,

Mais pour les sots uniquement ;

Car dans un siècle de lumières ,

Et pour nous autres gens d’esprit , On sait bien , entre nous soit dit ,

Ce que l’on croit sur ces matières.

Il s’occupe décidément A nous rendre l’âme immortelle ;

Et pour notre soulagement ,

Il nous dégage humainement De l’enveloppe corporelle

FUGITIVES

Qui nuit à notre avancement

Dans la région éternelle

Je dois :ne taire cependant,

Car la liberté me défend De parler, encor plus d’écrire.

Euphrosine , oserez-vous lire Ce petit discours innocenté Vous ne le lirez qu’en tremblant, La terreur étant décrétée Au nombre des dieux enfantins Qui de la France épouvantée Conduisent les tristes destins ,

Je sais bien qu’il faut qu’on respecte La machine de Guillotin ;

Je le sais, vous êtes suspecte -,

Vous tremblez d’être un beau matin

Réunie aux tristes victimes

Qui , coupables des mêmes crimes ,

POÉSIES

Emplissent des cachots affreux.....

Ail ! soyons suspects tous les deux Soyons, puisqu’il est nécessaire, Assassinés pour notre bien ;

Car c’est ainsi qu’on régénère Un peuple qui ne valait rien ,

Et qui devient , par ce moyen , Le plus grand peuple de la terre.

FUGITIVES

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