‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · EN BÉOTIE · texte numérisé non relu

EN BÉOTIE

XJn jour, pressé par le besoin d’écrire, Voulant rimer et ne sachant que dire.

Ayant en vain cherché dans mon cerveau Quelque sujet agréable et nouveau; Déses[)éré de ma triste impuissance,

Je m’avisai d’une invocation

Où des Ncui-Sœurs j’implorai l’aBsistance

Je ii’olnins rien de ma pétition ,

Que j’avais laite en Imir vers héroïques Des [ilits rondants et des plus magnifiques Qui finissaient par ce vers assez fort : Accordez- moi du génie , ou la mort

FUGITIVES

aiy

Vaine demande , inutile prière !

De mes huit vers je n’eus pas le salaire :

Les doctes Sœurs en lirent peu de cas ;

Je restai sot et je ne mourus pas.

Or, savez-vous, dans l’embarras extrême Où se trouvait mon esprit altéré ,

Ce que je fis'? Je m’en allai moi-même,

Par le plus court, tout droit au mont sacré ,

Sur l’Hélicon, lieu de la Béotie Où je savais, par ma mythologie ,

Que demeuraient les chastes déités

Je ne dis point quelles difficultés J’eus à. souffrir dans ce pèlerinage.

J’étais à pied , comme on peut le penser :

Ce fut toujours la monture du sage.

Ainsi monté pour très-peu dépenser.

Portant au dos mon petit équipage,

Formé d’un sac de cuir demi-tané,

POÉSIES

D’une bouteille à mon col attachée,

D’un encrier à Saint-Claude tourne,

Et d’une plume à ma dinde arrachée ;

Eu peu de temps je me trouvai grimpé Sur le sommet par les Soeurs occupé.

J’entrai bientôt dans le temple des Muses , Balbutiant quelques faibles excuses Sur mon projet peut-être extravagant ,

Et je finis par le discours suivant ;

I « Je vous salue , ô Filles de Mémoire , te Source d’esprit , de génie et de gloire !

« Me direz-vous pourquoi vous refusez rt De m’inspirer quand je vous en supplie?

« Pourquoi mon triste et malheureux génie « Ne peut trouver que des sujets usés, et Qui , produisant des phrases rebatues ,

« Et de granils mots mille fois répétés ,

« Portent toujours mes lecteurs dans les nues,

FUGITIVES

« Ou SUE les bords des ruisseaux argentés?.... « Me direa-YOus pourquoi mes tragédies « Par des sifflets sont toujours accueillies ,

U Malgré le sang que j’ai l’art d’y verser ;

« Malgré le soin que je prends d’y glisser « Des traits affreux, des scènes déchirantes,

« Et d’égorger jusques aux confidentes,

« Pour attendrir et pour intéresser?

« Quand sur les pas de Regnard, de Molière « Je veux comme eux instruire en amusant,

« Me direz-vous par quel autre accident « Je n’instruis point , et je n’amuse guère ? n Que si je veux , à l’exemple d’Homère ,

« Mettre en récit quelques grandes fureurs , n Et célébrer les vainqueurs de La terre ,

« La terre , hélas! se rit de mes vainqueurs...

«Que faites-vous, ô pucelles chéries!

« Sur vos sophas tristement endormies?

POÉSIES

« Ai-je envers vous oublié mes devoirs ?

« Et quand ma voii vous invoque sans cesse,

« Ai-je manqué d’égards, de politesse?

« Vous aurait-on retiré vos pouvoirs? «

Lors une Muse, entr’ouvrant la paupière,

( Elle l’avait abaissée un moment Pourm’«couter avec recueillement ) ,

Me dit ces mots d’une voix débonnaire,

Tant en son nom qu’au nom de ses huit sœurs :

« N ous prenons part , mon cher, k tes malheurs, « Car nous avons pour toi quelque tendresse ,

« Quoique bien faible et bien mince riineiu- ;

« Mais tu nous fais l’aveu de ta faiblesse ,

« C’est un grand point, et qui te fait honneur « Dans mon esprit.... Beaucoup de tes confrères, rt En parlant d’eux, ne sont pas si sincères.

« Tu n’es qu’un sot.... L’arrêt est rigoureux ; fl Mais ce n’est pas un destin si funeste.

FUGITIVES

« Console-toi : la sottise modeste n Est préférable au talent orgueilleux.

« Vas, mon ami , retourne tout à l’heure « Dans le grenier où tu fais ta demeure.

« Quoiqu’assez près du logement des dieux ,

« Il faut cesser ton commerce avec eux

n Dans ton hameau n’as-tu pas un asile,'

« Un petit coin de terre à défricher?

« Tu feras mieux de te mettre à bêcher,

»€ Et de semer dans un terrain fertile « Un peu de mil , de seigle ou de froment, •« Pour t’assurer un solide aliment....

« Car nous jugeons aisément à ta mine « Qu’on dîne mal dans ta froide cuisine , «Trop rapprochée, hélas! du firmament..., « Il est assez de poètes vulgaires « Qui , dans Paris, malheureux locataires,

« Au laboui-age ont dérobé leurs bras;

POESIES

« Qui , s’emparant des plus hauts galetas ,

« Lraissent languir leurs terres nourricières >

« Et sottement , une plume à la main , re Chantent Cérès , tout en manquant de pain. « De ces njessieurs la foule est inouie.

« Mes sœurs et mol voyons avec douleur, n Chez les Français , souvent la poésie « Tourner la tête au fils du laboureur,

O Qui, s’échappant du foyer de son père ,

« Cherche la gloire, et trouve la misère. «Laisse, mon cher, ce métier dangereux,

« A ces mortels nés sous un astre heureux ,

« Au sein des arts, du goût et du génie ,

O Qui , pénétrant dans les secrets des dieux ,

« Sont appelés à l’éternelle vie «

A ce tliscours par la raison dicté ,

Je fus d’abord saisi d’un peu de honte.

FUGITIVES

« Adieu, mes sœurs, vous me donnez mon compte; « Je le reçois, et j’en suis euchantd.

O De vous servir j’étais fort dégoûté.

« De vos conseils la sagesse est visible :

« Je vais les suivre, hélas! s’il m’est possible. « Lors, reprenant mon sac et mon bâton,

J’ai pris congé des Filles de Mémoire ;

Et sous leurs yeux brisant mon écritoire,

J’ai sans regret déserté l’Hélicon.

Or, maintenant, exempt d’inquiétude.

De ma sottise ayant la certitude ,

A mon esprit je ne demande rien.

Dans mon hameau, maître d’un petit bien,

Je fais germer, sans effort de génie.

Un grain utile au soutien de ma vie ;

Logé moins haut , et moins souvent à jeun ,

Je suis heureux et j’ai le sens commun.

POÉSIES

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