‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 24 sur 28 · ALLÉGORIE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE

C’est un voyage que la vie ;

Chacun le dit, on n’a pas tort.

L’homme chemine vers la mort.

Le ciel m’a mis de la partie ,

Et , pour arriver à ce port ,

Je marche avec ma compagnie.

Mon ami, voici l’abrégé De mon petit itinéraire :

Pendant deux ans j’ai voyagé Dans un berceau , sous les yeux de ma mère. J’aurais préféré cependant ,

Déjà philosophe naissant ,

FUGITIVES

Aller à pietl pour mieux voir la nature; Mais trop faible pour cette allure,

On me tenait fort prudemment Emmailloté dans ma voiture.

Bientôt prenant plus de vigueur, Protégé par une lisière,

J’essayai quelques pas , timide voyageur. Sur la pelouse et la fougère ;

Tout conspirait ii m’entraver:

Je tombais à la moindre ornière,'

Mais je trouvais la main d’un père Toujours prête à me relever.

De ma course trop incertaine Je ne pouvais encor recueillir aucuns fruits: Je ne connaissais pas la langue du pays.... Je l’appris sans beaucoup de peine.

Pour mon usage, selon moi ,

Cette langue devait suffire ;

POÉSIES

Mes guides , je ne sais pourquoi ,

Dans le pays latin voulurent me conduire.

Oh ! que j’éprouvai de tourments Sur cette contrée étrangère !

Que de fâcheux et de pédants Vinrent en foule obstruer ma carrière !

Je fus, pendant mes plus beaux ans, Poursuivi par Jean Despautère,

Lequel , armé de rudiments.

De férules et de lanières ,

Me fit cheminer à pas lents,

En me donnant les étrivières....

Je rencontrai Cornélius Népos ,

Cicéron, Quinte-Curce , Ovide, Phèdre, Horace, Qui me suivirent à la trace ,

Pour achever de troubler mon repos.

De leur pays enfin je gagnai la frontière,

Et je sautai de joie en quittant une terre

FUGITIVES

Où j’appris , pour tout fruit d’un voyage assez long , A conjuguer un verbe et décliner un nom.

Je repassai dans ma patrie ,

Dont feciel me parut plus beau.

Je me vis logé de nouveau Dans ma première hôtellerie.

J’aurais voulu fixer mes pas Dans cette demeure chérie ;

Mais ilans la course de la vie,

Hélas ! on ne s’arrête pas.

A vingt ans, de l’amour j’abordai les états.

Une avenue ombraaée et fleurie

Semblait me conduire au bonheur :

Je sentis tressaillir mon cœur ;

Mille beautés enchanteresses ,

Mille plaisirs m’étaient offerts.

Vers le soir, d’aimables hôtesses

POÉSIES

Me recevaient à bras ouverts.

Je payais mon écot aux belles Avec noblesse et générosité ;

Car de marcher avec elles Je n’eus jamais l’intlignité.

Ma confiance , hélas 1 fut vaine ;

Et je m’aperçus avec peine

Que chez l’amour, ainsi qu’ailleurs ,

On écorchait les voyageurs.

Je m’avançai, changeant de gîte, Et cherchant à mieux me loger ;

Je ne gagnai rien à changer,

Mon espérance fut détruite :

Je vis s’obscurcir l’horizon.

La jalousie et le soupçon Vinrent me saisir au passage.

Adieu, chimère, illusion,

Charme de mon premier voyage ;

FUGITIVES

Adieu , chemins semés de fleurs ,

Bosquets de myrtes et de roses !...

O cruelles métamorphoses Des objets les plus enchanteurs !

A Paphos, à Cythère, au Gnide,

Mes yeux ouverts et détrompés Ne virent plus qu’un sol aride ,

Des lieux sauvages , escarpés, 1

Des abîmes , des fondrières ,

Des sentiers obscurs et glissants Où tl’indignes aventurières ,

De par l’amour, détroussaient les passants.

Je m’armai contre leurs outrages.

Bon gré , mal gré , j’emportai mon paquet : Heureux, dans mon petit trajet,

D 'avoir sauvé mes équipages.

De voyager avec les sages

25o poésies

Je formai le noble projet.

J’osai , parmi des routes incertaines , De la philosophie aborder les domaines , Et voir ce pays si vanté ,

Séjour des sciences humaines ,

De la raison et de la vérité.

Sur les hauteurs de la métaphysique Je m’élançai très-fièrement.

Là, d’un horizon magnifique Je voulus jouir un moment....

A peine arrivé sur le laite ,

Il me fallut rétrograder ;

Mes yeux troublés n’osèrent regarder, Je faillis à perdre la tête.

J’interrogeai quelques passants Pour savoir les raisons des choses, Et je consultai les savants Sur les effets e.t sur les causes

FUGITIVES

2Ùl

Les savants se gardèrent bien D’avouer leur insuffisance.

Ils m’expliquèrent tout : la fin et le moyen.

Les principes de l’âme et de l’intelligence ; Comment l’homme se meut et pense ;

L’essence du mal et du bien....

Je vis bientôt que leur science ,

Hélas ! était égale k rien.

Ennuyé de leur entretien,

J’osai les inviter à garder le silence

Mais qui peut modérer l’essor De leur sublime impertinence?

Je partis : ils parlent encor.

Je crus, pour me guérir du doute.

Devoir marcher le compas à la main.

Je mesurai tout sur la route..

Et je calculai mon chemin.

POÉSIES

A mes calculs la terre fut soumise ,

Je ne la vis qu’en arpenteur.

J’étendis l’esprit d’analyse Jusques aux replis de mon cœur.

D'une cruelle certitude Mes esprits furent altérés ,

Et ma marche devint plus ruda Sur des sentiers trop éclairés.

Le repos m’était nécessaire j Mais pouvais-je me reposer 1 Chemin faisant, pour me distraire, Je m’avisai d’herboriser.

Je courbai mon corps vers la terre Pour éplucher ses végétaux.

J’appris mille termes nouveaux.

Je classai tout ce qui végète.

J’entrepris de grares travaux

FUGITIVES

Sur la bemrrache et sur la pâquerette ; Je parlai de la moindre lierbelte Comme on parlerait d’un héros.

Je fis des efforts de mémoire Aux dépens de mon jugement :

Je n’étais plus qu’un répertoire Ou qu’un catalogne ambulant.

J’avais dépouillé la nature Pour me composer un herbier:

Mes conquêtes sur la verdure Se convertirent en fumier.

Ma récolte scientifique Périt ainsi que mon espoir:

Ce fut le prix de mon savoir ,

Et le fruit de ma botanique.

Je me détournai savamment

De toutes les routes battues.

POESIES

Je crus marcher plus sûrement En portant mes regards aux nu*«.

J’imitai les navigateurs Perdus dans les plaines liquides :

Je pris les étoiles pour guides,

Et les astres pour conducteurs.

Pour scruter la voûte étoilée Et pensant la voir de bien près , Je me fis prêter k grands frais Les lunettes de Galilée.

J’établis avec appareil

Ce bel instrument sur la dune

Je vis des arbres dans la lune,

Et des croûtes dans le soleil

Je ris.... je sentis que ma vue S’affaiblissait sensiblement Et que je gagnais la berlue Au spectacle du iirniainent.

FUGITIVES

Dans le domaine des sciences Je m’égarai presque toujours.

Mes calculs , mes expériences Me fournirent de vains secours.

Enfin , au milieu de ma course ,

Je suis naguère parvenu.

Le Pinde m’offre une ressource :

J’arrive sans être connu.

Du Pcrmesse je vois la rive :

Ce lieu me paraît enchanté;

Je vois la gloire en ])erspective ,

Et plus loin l’immortalité.

Mais j’observe tout en silence ,

Et ne vois plus qu’une contrée immense Dont on arrache à peine quelques fruits. En vain on la cultive encore :

Les fleurs meurent avant d’éclore; Les lauriers même y sont flétrii

POÉSIES

En dépit des pleurs de l’aurore.

J’y vois de maigres habitants,

Gonflés de grands mots et de rimes ,

S’agiter, se battre les flancs ,

Pour essayer d’être sublimes.

Et n’en être que plus rampants.

Je les vois assiéger le Temple tle Mémoire, S’y battre pour un grain d’encens,

Et s’avilir pour l’amour de la gloire.

Je les vois tomber en cherchant A s’élancer hors de leurs sphères :

Persuadés, tout en boitant.

Qu’ils marchent plus droit que leurs pères. Il n’importe, avec eux je veux encor marcher Pour m’égayer et me distraire;

Et si je dois aussi broncher.

Bronchons gaîment dans la carrière.

N’immolons point notre gaîté

FUGITIVES

A l’ambition indiscrète D’occuper la postérité.

Gardons-nous de la vanité Qui déshonore le poète.

D’un win talent eirorgueilli ,

Faut-il, en ma folie extrême, Imprudent, m’oublier moi-même Pour me dérober à l’oubli ?

Faut-il, avide de fumée,

Me préparer mille tourments Pour faire ouvrir quelques instants Les bouches de la renommée?

Ne perdons point notre repos Au métier d’arranger des mots.

Et d’ennoblir la vile prose.

Pour être un peu plus que des sots.

Ne nous croyons pas quelque chose.

Sur quoi fondons -nous notre espoir ,

POÉSIES

Et qu’avons-nous appris en somme?

Que savons-nous depuis que l’homme S’est mis à chercher le savoir?

Il n’est qu’une science sûre ;

C’est celle qui nous dit tout bas Que la mort est un dernier pas Qu’il faut faire dans la nature

Déjà je crois te voir de près,

O mort ! faut-il que je te cède? Approche , tu n’es pas si laide ,

Et je m’accoutume à tes traits ; J’observe en riant ton visaae <

Il ne m’inspire plus d’effroi :

J’ai rencontré dans mon voyage

Mille objets plus hideux que toi

Eh quoi ! tu fuis sur mon passage I.... Je ne dois pas en murmurer.

FUGITIVES

Ton indifi'érence m’honore :

J’attendrai; je n’ai pas encore Grand besoin de te rencontrer ;

Mais tu n’as qu’un seul mot à dire ;

J’obéirai même en chantant.

Je n’attristerai point l’empire Outil règnes si tristement;

Je suis capable, en t’abordant,

De partir d’un éclat de rire.

POÉSIES

Page 1