LE SECOND SERVICE
J’ai souvent regretté les asiles pieux Où vivaient noblement ces bons religieux,
Qui depuis , affranchis de leurs règles austères. Se sont vus dépouillés par des lois trop sévères ; Il faut bien convenir qu’elles avaient ce droit.,
Je vous aimais sur-tout, enfants de saint Benoît,
De Cluny, de Saint-Maur heureux propriétaires : J’admirais vos palais, vos temples et vos terres; Vos superbes moissons, vos immenses forêts, Que ne dévastaient point des travaux indiscrets ; Vos soins réparateurs, la sat^esse , le zèle Qui rendaient à vos vœux la fortune fidèle.
Je sais qu’on a prouvé que vous aviez grand tort. Que ne prouve-t-on point quanti on est le plus fort N’importe, recevez l’hommage de ma muse.
Un intérêt bien cher doit être mou excuse. J’avais un bon parent dans votre ordre élevé ,
Un oncle que le ciel m’a trop vite enlevé, llespectable prieur, commandant à ses frères,
Il n’abusa jamais de ses droits temporaires.
Il aimait les mondains, se plaisait avec eux :
Le monde n’était point lui enfer à ses yeux.
J’ai souvent visité son brillant réfectoire;
Là , Cornus (rioniphant présidait arec gloire;
CIUNT ni.
Là , tous les biens exquis qu’enfante l’univeis ,
Les hôtes des forêts, des fleuves et des mers,
Recueillis par des mains j^énéreuses, actives,
S’unissaient à l’envi pour charmer les convives.
Là , j’ai pu , jeune encore, et brillant de santé,
Jouir avec délice et sensualité
Retraite du repos, des vertus solitaires.
Cloîtres majestueux, fortunés monastères.
Je vous ai vu tomber, le cœur gros de soupirs. Mais je vous ai gardé d’éternels souvenirs !
S’il est un rôle noble et bien digne d’envie.
Un agréable emploi dans le cours de la vie. C’est celui d’un mortel qui fait en sa maison Les honneurs de sa table en digne Amphytrioii; On dévore les mets que sa grâce assaisonne :
Des regards caressants fixés sur sa personne Semblent lui demander de nouvelles faveurs;
•Sa généreuse main captive tons les cœurs.
Mes amis , si jamais Plutus , que j’importune, M’accorde le bienfait d’une grande fortune.
Je la veux consacrer à nourrir l’amitié:
Je prétends qu’avec moi , tous les jours de moitié , V ous ne me quittiez point; que ma table chérie Devienne l’heureux gage et le nœud qui nous lie. Du nectar de V ougeot vous serez abreuvés ,
Ei des vins de mon cru constamment préservés. Tous les jours mes valets et mes coursiers agiles Feront contribuer les campagnes, les villes; Visiteront Genève et le lac du Bourget,
Iront jusqu’aux deux mers rechercher le ronget. Les primeurs du printemps avec art rassemblées , Dans ma serre à grands frais braveront les gelées ; Je pourrai tous les ans, dans le sein des hivers ,
En dépit des frimas, vous offrir des pois verts.
Le Cuisinier Français, qui n’est pas un bon livre , Nous oflie quelquefois des maximes à suivre.
CHANT 111
J’emprunterai de lui ce refrain bien connu ;
Servez chaud. Sur ce point Fauteur m’a prévenu :
Le ragoût le plus fin que Fart puisse produire ,
S’il est froid et glacé ne saurait me séduire
Fuites que vos amis, pleinement satisfaits ,
En sortant de chez vous ne se plaignent jamais.
De leurs goûts différents apercevez la trace ;
L’un préfère la cuisse , un autre la carcasse.
Offrez en général les ailes du poulet ,
Le ventre de la carpe et le dos du brochet.
Observez dans vos dons une exacte justice.
Ne favorisez point par orgueil ou caprice,
Tel homme plus puissant ou plus considéré,'
Qui voudrait jouir seul d’un morceau préféré.
Ah ! si l’égalité doit régner dans le monde ,
C’est autour d’une table abondante et féconde ;
Les enfants de Cornus, sujets aux mômes lois. N’ont rien qui les distingue et sont égaux en droits.
Sur les premiers objets d’une chère brillante Vous avez apaisé votre faim dévorante.
La scène va changer. Des valets empressés Enlèvent les débris que vous avez laissés.
D’un instant de repos faites un digne usage ;
Le moment est venu de parler davantage.
Partant , faites briller vos convives charmés Par de petits discours adroitement semés ,
Qui fassent ressortir les phrases les plus sottes ;
La cuisine fournit d’heureuses anecdotes.
Ajoutez quelques traits à ceux que j’ai tracés Sur les progrès de l’art dans les siècles passés. Citez des faits plaisans , recherchez dans l’histoire Des Grecs et des Romains d’éternelle mémoire. Dites que Dentatus, qui triompha deux fois,
Dans un vase grossier faisait cuire des pois , Lorsque les envoyés d’une faible puissance Vinrent de son crédit implorer l’assistance.
CHANT III
Citez , pour vous donner un air plus érudit,
•La loi qui des Romains condamnait l’appétit , Cette loi J'amia, bizarre, impolitique,
Qui ne fit qu’enhardir la débauche publique. Racontez que dans Rome un barbot fut payé Plus de deux cents écus : argent bien employé, Qui fit dire à Caton , dans son triste délire. Qu’il ne répondait plus du salut de l’Empire. Ajoutez que dans Naples un généreux tyran Paya cent écus d’or la sauce d’un fitisan. 3" Puisez dans Martial , dans Pétrone et Plutarque Ils présentent des faits bien dignes de remarque. Sur-tout si vous voulez charmer vos auditeurs , Hacontez les exploits de quelques gros mangeurs. Confondez sur ce point la raison étonnée. Albinus engloutit dans une matinée.
De quoi rassasier vingt mortels affamés.
Piiagon fut en ce genre un des plus renommés >
Son estomac passa la mesure ordinaire :
Tel qu’un gouffre effrayant que nous cache la terre^ Il faisait disparaître , en ses rares festins,
Un porc , un sanglier, un mouton et cent pains.
C’est ainsi que mettant à profit la science ,
Vos amis attendront avec impatience Le service nouveau qui leur est destiné.
Il arrive : tléjà le signal est donné.
Des rôtis imposants ont la première place:
Sans doute ils sont le fruit de votre heureuse chasse. Vous pouvez ex[)liquer par quel art assassin Vous avez débusqué ce timide lapin ;
Comment cette perdrix , dans sa fuite imprudente , Est tombée à vos pieds éperdue et sanglante; Comment a succombé ce lièvre malheureux.
Malgré les vains détours de sou train sinueux
De nombreux entremets, rangés en symétrie , Entourent le gibier, la poularde rôtie.
CHANT IIÎ.
Proscrirez cependant ces fastueux plateaux ,
Brillans colifichets enrichis de métaux ,
De glaces , de pompons, dont l’aspect m’effarouche ; Qui captivent les yeux aux dépens de la bouclie , Qui trompent l’appétit: moins d’éclat, plus de mets: On ne se nourrit point de bijoux , de hochets ;
A ce vain appareil , qui d’abord vous enchante ,
Je ne reconnais point une table abondante.
V ous touchez au moment des plaisirs les plus vifs. A cet acte nouveau les gourmands attentifs,
Avec l’œil de l’euvie ont dévoré d’avance La caille , l’ortolan , la carpe , la laitance ,
Et le cochon de lait , dont la cuirasse d’or Semble le protéger et le défendre encor.
Proscrivez sans pitié ces poulets domestiques Nourris en votre cour et constamment étiques, 'Toujours mal engraissés par des soins ignorants;
Ne connaissez que ceux de la Bresse ou du Mans.
J’ai toujours redouté la volaille perfide Qui brave les efforts d’une dent intrépide.
Souvent, par un ami dans ses champs entraîné.
J’ai reconnu le soir le coq infortuné Qui m’avait le matin , à l’aurore naissante,
Héveillé brusquement de sa voix glapissante ;
Je l’avais admiré dans le sein de la cour;
Avec des yeux jaloux j’avais vu son amour.
Hélas! le malheureux abjurant la tendresse. Exerçait à souper sa fureur vengeresse.
Défendez que personne, au milieu d’un banquet. Ne vous vienne donner un avis indiscret.
Ecartez ce fâcheux qui vers vous s’achemine :
Rien ne doit déranger l’honnête homme qui dine. 33 Eh ! qu’importe le momie et ses tracas divers ;
Dans les bras de Cornus oubliez l’univers.
Il est, pour l’oublier, une heureuse manière : Déjà des vins choisis oiU rougi votre verre.
CHANT III
Votre vin bourguignon , dans sa cave couché ,
A compté six jninteinps, artistemeiU bouché.
Le pourpre de son teint accuse sa vieillesse -,
Elle vous rajeunit et provoque l’ivresse
Arrêtez , je prétends contenir votre essor :
Des jus plus séducteurs vous attendent encor.
Le temps fuit, l’heure approche et le dessert s’avance: Je ne prêcherai pas trop long-temps l’abstinence. Craignez en débutant de funestes abus ;
Eientôt mieux disposés , je vous livre à Racchus. Admirez la nature habile , ingénieuse A varier ses dons d’une main généreuse ,
Qui , du nord au midi prodiguant ses trésors , Nourrit des végétaux, organise des corps,
Que l’iiomme fait servir au soutien de sa vie.
De ces êtres nombreux connaissez la patrie.
Sachez tout ce qui peut nous servir d’aliment: Soyez naturaliste en ce point seulement.