VI NOTICE
des faits d'intempérance assez grossière chez des peuples qui ne manquaient ni d'esprit ni d'imagination ? Qui ne se rappelle les repas homériques si burlesquement décrits dans certaines pages de /'Iliade, où sont représentés des héros grecs engloutissant des bœufs entiers sans préparation et sans façon aucune. Et, certes, on ne saurait taxer d'abrutissement un peuple dont les œuvres sont restées, dans tous les genres, comme les modèles de toute imitation et de toute beauté réalisée. Et quant aux Romains, dont nous parlions plus haut, nous retrouvons chez eux un contraste non moins étrange : ainsi César, que les historiens nous représentent avec un estomac assez robuste pour supporter, sans être incommodé d'aucune sorte, sept repas consécutifs, n'est-il pas l'auteur impérissable des Commentaires ! Cicéron luimême, l'orateur à la bouche d'or, ne se refusait pas aux tours de force gastronomiques de ce genre. Bien d'autres faits semblables se présenteraient encore à nous, sans compter ceux que Berchoux nous raconte avec tant d'esprit et de gaieté dans le premier chant de son poeme.
. On aurait donc tort de conclure de la gloutonnerie d'un peuple à sa brutalité. Mais les délicates recherches dans l'art de manger seraient plutôt le caractère d'une nation qui se distingue non-seulement
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. Vil
par l'intelligence, mais encore par le goût, l'esprit et la délicatesse des sentiments.
Il ne faut donc pas s'étonner si on retrouve en France, dans les plaisirs de la table, ce goût artistique fin et délicat qui est comme le caractère dominant de notre nature et qui vient présider aux moindres actions de notre vie. Aussi est-ce moins à l'abondance des mets qu'à leur ingénieuse préparation que nos tables doivent leur renommée, qui fait rechercher par les palais les plus délicats de toutes les nations les habiles ordonnateurs de nos festins. C'est donc une œuvre d'art que nous présente Berchoux dans son poème et non pas une élucubration grossière et écœurante sur l'art de la gueule, comme dit Montaigne.
Dans le premier chant de la Gastronomie, après un préambule dans lequel l'auteur nous indique le but qu'il se propose en venant chanter l'art des repas, et après une invocation gaie et charmante à Cornus, le dieu joufflu de la Mythologie, il passe en revue les différents âges du monde , sans oublier celui où l'homme primitif, n'ayant d'autre abri que la voûte azurée du ciel, « trouvait partout sa table préparée». Toutefois il en parle assez brièvement, et avec un air de magnifique dédain : « On n'attend pas de moi, dit-il, d'inutiles propos sur ces siècles obscurs, trop voisins du chaos ; je n'y remonte point. » Aussi il se