BIOGRAPHIQ^UE ET LITTERAIRE. XI
jeune âge et lui fait retrouver sa jeunesse et sa vie. L'assassin lui-même trouvera à la veille de son supplice une dernière douceur dans son dernier repas, et si son gardien, touché de sa misère, ajoute quelque chose au pain noir de son cachot, il va mourir content. Ce tableau est bien enlevé et admirablement compris.
Mais Berchoux ne s'en tient pas là ; s'il aime glorifier l'art des festins, il ne craint point de semer de temps à autre son grain de malice, sa fantaisie au milieu de ce joyeux badinage. Qui sait ? ce charmant poème n'est peut-être qu'une ingénieuse satire. Aussi est-ce avec une voix bien douce qu'il nous reproche de n'avoir pas su conserver le robuste estomac de nos pères : ce n'est pas qu'il regrette les festins monstrueux des âges anciens et l'appétit féroce du héros du curé de Meudon, à qui des bœufs entiers ne suffisaient pas; mais il se plaint de ce que, par une loi du progrès^ notre siècle, ayant atteint l'âge de la mélancolie, commence à oublier les bons rires, l'amour de la table, et les gais propos qui l'accompagnent. Charmante idée à laquelle Berchoux coupe court bien vite, et sur laquelle il aurait, nous le savons, si son sujet ne le limitait pas, bien du plaisir à s'étendre pour protester, comme il l'a fait dans d'autres de ses écrits, contre cette littérature rêveuse et mélanco-
Xil NOTICE
hquc du siècle, qu'il n'estima jamais parce que jamais il ne put la comprendre.
Je sais que bien des cœurs malades et encore amoureux de cette désolation immense de l'âme, décrite en da ternies si magnifiques et si déchirants dans les Méditations de Lamartine, dans le René si triste et si beau de Chateaubriand, et dans TOber- MANN désespéré de Senancour, feront un reproche à Berchoux de l'avoir méconnue. Mais son livre n'est point fait pour ces désolés. Et le moyen d'être triste quand on veut célébrer les plaisirs de la tablée D'ailleurs, pourquoi en vouloir à celui qui n'a jamais été malade de ce mal dont nous avons tous plus ou moins souffert, poètes ou prosateurs, une fois dans notre vie, de cette maladie du doute, qui a été une véritable épidémie au XIX*' siècle ?
Revenons donc au gai repas auquel Berchoux nous convie, et oii nous verrons présider tour à tour le goût et l'esprit français. Kemarquez ce portrait du cuisinier tracé par notre poète, et dites si ce n'est pas là celui que vous avez rêvé pour votre service. Le Parasite pouvait-il être mieux peint? Et quelle heureuse réminiscence dans cette parodie des vers de Boileau:
Jouissez lentement, et que rien ne vous presse... Gardez qu'en votre bouche un morceau trop hâté Ne soit en son chemin par un autre heurté.