LETTRE
CîllTIQUE , POLITIQUE , MORALE ET PHILOSOPHIQUE ,
A L'AUTEUPi DU poemp: de la gastronomie
R. E poème a eu du succès, monsieur; vous avez bien dû vous imaginer que je ne le laisserais pas passer sans l'attaquer ; et c'est ce que je vais faire , de manière à ce qu'il ne puisse 'en relever, non plus que vous; car un poëte esc telli ment identifié avec ses vers , qu'on ne peut les frappe' sans qu'il s'en ressente toute sa vie. Vous vous en ressentirez donc , à ce que j'espè.e. Je ne vous connais point ; je ne vous ai jamais vu ; mais je jouis
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d'avance de votre rage, de %otre désespoir, et des grimaces que vous allez faire en lisant cette lettre.
Avant d'entrer en matière , je dois dire un petit mot de votre personne. Je vous soupçonne fort , si vous voulez qie je vous le dise , d'avoir toutes sortes de vices et de mauvaises habitudes; et je crois que je ne risque rien d'abord de vous habiller à la manière du philosophe de Femey ; c'est à dire, de vous traiter de cuistre , de cocher de fiacre , de 'vermisseau et de chien hargneux... Ce sont là des termes d'usage qui , à la vérité , ne tirent pas à conséquence; mais je me réserve de prendre des informations sur votre vie privée , sur vos amis , sur vos liaisons particulières; et, à la suite de tout cela , il y aura bien du malheur, et je serai un sot, si je ne fais pas de vous un homme à jeter par les fenèîres.
Vous débutez par dire que vous n'êtes point jaloux. Vous en imposez sûrement au public. En votre qualité de mauvais poète , vous devez être jaloux coiunr.e un tigre ; et je suis sûr que vous
entrez en fureur toutes les fois qu'il vous tombe entre les mains de bons vers , quand ce ne serait que les miens , qui sont entre les mains de tout le inonde. Quant aux vôtres , je les examinerai de près , vous pouvez y compter ; et je n'en laisserai pas échapper im seul sans y trouver une faute ou une soîtise , s'il plaît à Dieu.
Vous dites, d'après le cinquième livre d'Atliénée, qu'un certain Arcbestrate , ami d'un des fils de Périclès , a composé une Gastronomie ; et vous donnez à entendre, dans une note, que ce poëme n'est pas venu jusqu'à nous. Je gagerais bien que vous l'avez déterré dans quelque coin , et que vous en avez pris tout ce qui vous a convenu. Vous voilà donc dépouillé du mérite de l'invention , et réduit au titre de plagiaire, qui est le plus infâme qu'il y ait dans la littéi'ature.
Voyons quelques-unes de vos assertionssur lacuisinedesanciens.Vousditesdansvotrepremlcr chant:
Dans un jour d'appareil , une Liche, un moutoa, Suffisaient au dîner des vainqueurs d'iliou.
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T71y:?e fnt , dit-cn , régalé chez Eam°e , De r!eux corhons rôtis qui .'entaient !a Fumée, Pour donner on repas pluf honnê'e et plus beau» I/C fils de Télamon fit bouillir un taureau.
OÙ avez-vous prî? , monsieur, que les cochons qu'on servit à Ulysse sentaient la fumée"? Homère ne (lit pas un mot de cela ; je n'ai rien trou7c de semblable dans les commentateurs ; et vous avez pris, comme on dit , cette fumée sous votre bonnet. Ulysse trouva , au contraire , ces cochons excellons et cuits à propos. Mais cela n'est rien , et vous en dites bien d'autres.
Et les Orientaux , plus savants coisiaiers, Melangèreut leurs mets d'une façon nouvelle , Des premiers fricandeaux donnèrent le modèle
Vous avancez là un fait dénué de tout fondement. Les fricandeaux nous viennent évidemment d'Italie, et ne remontent pas plus loin que le beau siècle de Léon X ; ils ne sont oiière connus en France que depuis l'époque oii Catherine del\lédicis amena avec elle des cuisiniers de Florence ,
lesquels introduisirent l'usage de larder des tranches de veau , et même de bœuf.
Passons à une autre de vos bévues.
Des ragoûts les plus fias Marc-Antoine idolâtre. Au sortit d'un dîner donne pour Cléopâtre, Ivre de bonne chère, et grand dans ses amours. Fit présent d'uue ville arec ses alentours A l'artiste fameux qui traita cette reine; Présent digne eu effet de la grau. leur romaine'.
Avouez que les alentours sont là uniquemenC pour la rime. J'ai relu à ce sujet Tite-Live, Sénêque, et tous les historiens du temps ; tous me prouvent que vous en imposez , et que Marc-Antoine s'est contenté de donner la ville sans les alentours : quand on cite les anciens , monsieur, il faut être exact , et ne pas induire le public en erreur sur les choses les plus importantes. Mais voyons un peu votre second chant. Dès votre début vous osez attaquer un sexe dont le mérite a été prouvé jusqu'à l'évidence par un poëme nouveau. Voici une de vos calomnies :
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Tous a'érUerçz pas , aux picfls rie vos ranîtresses, Les noires trahisons de ce? enchmieres'ps. Qui , sut le chevet même où dort la volupté , Kêvent la perfidie et l'infidélité.
Vous ionorez , monsieur, ou tous feignez d'ignorer que rinfidélité et la perfidie ne doivent plus tourner à la honte des femmes, depuis queLegouvé a dit, en parlant d'une femme fort méritante : Périlleuse adultère ! Le même poëte a dit de plus, à 3a louange des femmes , que sans elles nous n'aurions ni mère , ni grand'mère ," ni tante , ni nièce , ni sœur. D'après cela, monsieur, vous feriez bien <le vous taire sur leur compte , si vous n'avez rien à ajouter à cette vérité.
Vous poussez l'impertinence beaucoup plus loin, quand vous dites que nous n'avons plus V estomac de 7J0S pères , et que les progrès des lumières semblent
avoir changé nos appétits Vous osez attaquer le
siècle des lumières , et vous voudriez faire croire que les estomacs ont dégénéré! Apprenez, monsieur, que les savants et les philosophes ont toujours le même appétit qu'au siècle d'Auguste et de LouisXFV.
Si vous n'êtes pas ruiné, comme vous méritez de l'être , donnez-moi un jour à dîner, et je vous convaincrai de la fausseté de votre assertion. Je veux bien croire que certains estomacs se sont rétrécis : beaucoup de gens , il est vrai , mangent leur bien sans appétit ; mais cela ne vous regarde pas. J'ai ouï dire d'ailleurs que vous étiez très - sobre vousmême, et que vous ne buviez que de l'eau; ce qui est une preuve , pour le dire en passant, d'un caractère faux et dissimulé, comme le dit très-bien le citoyen de Genève.
Mais comment vous permettez-vous, dans le même passage, d'attaquer et île tourner en dérision la mélancolie , qui est devenue à la mode , et dont toutes les femmes spirituelles font maintenant profession ! On voit bien que vous n'avez jamais vu que la mauvaise compagnie. Vous n'êtes pas en état d'appi-écier ce sentiment exquis et profond qui fait les délices de toutes les sociétés d'un certain ordre , et vous ne savez pas ce qu'il y a à gagner avec les femmes mélancoliques.
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Dans un autre passage de votre poëme , vous renvoyez dédaigneusement ceux qui ne sont point satisfaits ,
Au Cidsinier français , Au Trésor de Cornus , catéchisme ordinaire De l'artiste grossier, du valet mercenaire, Qui pense avoir atteint le secret de son att Quand il sait apprêter une omelette an laid.
Je suis du nombre de ceux qui ne sont point satisfaits, et je préfère le Cuisinier français à votre impertinente Gastronomie : il est , sans contredit , mieux écrit , mieux pensé , mieux raisonné. Dans votre second service , vous êtes obligé d'avoir re-; cours à ce chef-d'œuvre que vous dénigrez, et vous empruntez sans façon de lui le précepte de servir chaud. Ce n'était pas la peine de vous déchaîner contre un livre que vous pillez , dont la réputation est faite , et qui n'a jamais été critiqua dans aucun journal.
Vous déclamez ensuite contre la botanique , que vous ne savez pas , et sur le compte de laquelle pourtant vous vous exprimez ainsi :
Fuyez la botanique et sa nomenclature.
N'allez pas , dans vos champs épluchant la ver Jure ,
Sur une herbe inutile exercer votre esprit ,
Vous transir dans un pr^ pour faire l'érudit ,
Feuilleter Adanson , TourneFort ou Linnëe ,
Et sur un aconil pâlir une journde.
Vous oubliez , monsieur, que la botanique est une lies branches essentielles de la cuisine , puisqu'elle nous aide à séparer les bonnes herbes d'avec les mauvaises , et à distinguer les choux et les épinards d'avec les historiés , les poLypodes ou. Vaigre* moine
Votre dessert ne vaut pas mieux que vos deux services. Vous proscrivez indécemment les conversations sur la liberté, sur V égalité , comme si ce n'était pas l'usage de parler de ces sortes de choses à table , et comme si on ne savait pas qu'il a été fait plus d'une constitution entre la poire et le fromage.
J'ai remarqué que, dans votre poëme , vous ne dites pas un seul mot de la géométrie, de la chimie , du galvanisme , de la vaccine et de la poli=
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tjque, ce qui me persuade de plus en plus que vous êtes un ignorant.
J'attends votre réponse, et j'examinerai ensuite votre style.
Signé BAvirs,
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