‹ La gastronomie; poemeChapitre 30 sur 33 · ALLÉGORIE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE

v^'est un voyage que la vie ; Chacun le dit, on n'a pas tort.

L'homme chemine vers la mort.

Le ciel m'a mis de la partie , Et, pour arriver à ce port.

Je marche avec ma compaonie.

Mon ami, voici l'abrégé De mon petit itinéraire : Pendant deux ans j'ai voyagé Dans un berceau, sous les yeux de ma mère. J'aurais préféré cependant , Déjà philosophe naissant ,

Aller à pied pour mieux voir la nature;

Mais trop faible pour cette allure,

On me tenait fort prudemment

Emmailloté dans ma voiture.

Bientôt prenant plus de vigueur,

Protégé par une lisière, J'essayai quelques pas , timide voyageur,

Sur la pelouse et la fougère ;

Tout conspirait à m'entvaver :

Je tombais à la moindre ornière,"

Mais je trouvais la main d'un père

Toujours prête à me relever.

De ma course trop incertaine Je ne pouvais encor recueillir aucuns fruits î Je ne connaissais pas la langue du pays....

Je l'appris sans beaucoup de peine.

Pour mon usage, selon moi ,

Cette langue devait suffire ;

Mes guides, je ne sais pourquoi , Dans le pays latin voulurent me conduire. Oh ! que j'éprouvai do tourments Sur cette contrée étrangère !

Que de fâcheux et de pédants Vinrent en foule obstruer ma carrière ! Je fus, pendant mes plus beaux ans, Poursuivi par Jean Despautère , Lequel , armé de rudiments.

De férules et de lanières , Me fit cheminer à pas lents , En me donnant les étrivières,...

Je rencontrai Cornélius Népos , Cicéron, Quinte-Curce, Ovide, Plièdre, Horace Qui me suivirent à la trace , Pour achever de troubler mon repos.

De leur pays enfin je gagnai la frontière , Et je sautai de joie en quittant une terre

Gù j'appris, pour tout fruit (Ptiu voyage assez lon^r, A conjuguer un verbe et décliner un nom.

Je repassai dans ma patrie , Dont le ciel me parut plus beau.

Je me vis logé de nouveau Dans ma première hôtellerie.

J'aurais voulu fixer mes pas Dans cette demeure chérie :

Mais dans la course de la vie, Hélas I on ne s'arrête pas.

A vingt ans , de l'amour j'abordai les états. Une avenue ombragée et fleurie Semblait me conduire au bonheur ; Je sentis tressaillir mon cœur ; Mille beautés enchanteresses , Mille plaisirs m'étaient offerts.

Vers le soir, d'aimables hôtesses

Me recevaient à bras ouverts.

Je payais mon éco\ aux belles

Avec noblesse et «>énérosité ;

Car de marcher avec elles

Je n'eus jamais l'indignité.

Ma confiance , hélas I fut vaine ;

Et je m'aperçus avec peine

Que chez l'amour, ainsi qu'ailleurs .

On écorchait les voyageurs.

Je m'avançai, changeant de gîte,

Et cherchant à mieux me loger :

Je ne gagnai rien à changer,

Mon espérance tut détruite :

Je vis s'obscurcir l'horizon.

La jalousie et le soupçon

Vinrent me saisir au passage.

Adieu, chimère, illusion,

Charme de mon premier voyage ;

Adieu , chemins semés île fleurs , Bosquets de myrtes et de roses !...

O cruelles métamorphoses Des objets les plus enchanteurs !

A Paphos, à Cythère, au Gnide, Mes yeux ouverts et détrompés Ne virent plus qu'un sol aride , Des lieux sauvages , escarpés, Des abîmes , des fondrières , Des sentiers obscurs et glissants Où d'indignes aventurières , De par l'amour, détroussaient les passants. Je m'armai contre leurs outrages.

Bon gré , mal gré , j'emportai mon paquet i Heureux, dans mon petit trajet, D'avoir sauvé mes équipages.

De Yoyagej: avec les sages

25o POESIES

Je formai le noble projet.

J'osai , parmi îles routes incertaines , De la philosophie aborder les domaines ,

Et voir ce pays si vanté ,

Séjour des sciences humaines.

De la raison et de la vérité.

Sur les hauteurs de la métaphysique

Je m'élançai très-fièrement.

Lk, d'un horizon magnifique

Je voulus jouir un moment....

A peine arrivé sur le faite ,

II me fallut rétrograder ; Mes yeux troublés n'osèrent regarder.

Je faillis à perdre la tète.

J'interrogeai quelques passants

Pour savoir les raisons des choses ,

Et je consultai les savants

Sur les effets et sur les causes

FUGITIVES. 20 î

Les savants se f^ardèrent bien

D'avouer leur insuffisance.

Ils m'expliquèrent tout : La fin et le moyen, Les principes de l'âme et de l'intelligence ;

Comment l'homme se meut et pense ;

L'essence du mal et du. bien,...

Je vis bientôt que leur science y

Hélas ! était égale à rien.

Ennuyé de leur ent/eîien, J'osai les inviter à «arder le silence

Mais qui peut modérer l'essor

De leur sublime impertinence?

Je partis : ils parlent encor.

Je crus , pour me guérir du doute ,

Devoir marcher le compas à la main.

Je mesurai tout sur la route ,

Et je calculai mon chemin.

A mes calculs la terre lut soumise , Je ne la vis qu'en arpenteur.

J'étendis l'esprit d'analyse Jusques aux replis de mon cœur.

jyune cruelle certitude Mes esprits furent altérés , Et ma marche devint plus rude Sur des sentiers trop éclairés.

Le repos m'était nécessaire , Mais pouvais-je me reposer ?

Chemin faisant , pour me distraire , Je m'avisai d'herboriser.

Je courbai mon corps vers la terre Pour éplucher ses végétaux.

J'appris mille termes nouveaux.

Je classai tout ce qui végète.

J'entrepris de graves travaux

Sur la bourrache et sur la pâquerette , Je parlai de la moindre herbelte Comme on parlerait d'un héros.

Je fis des efforts de mémoire Aux dépens de moTi jugement :

Je n'étais plus qu'un répertoire Ou qu'un catalogue ambulant.

J'avais dépouillé ia nature Pour me composer un herbier:

Mes conquêtes sur la verdure Se convertirent en fumier.

Ma récolte scientifique Périt ainsi que moni espoir:

Ce fut le prix de mon savoir , Et le fruit de ma botanique.

Je me détournai savamment De toutes les routes battues.

2d4 POESIES

Je crus marcher plus sûrement En portant mes regards aux nues.

J'imitai les navigateurs Perdus dans les plaines liquides ; Je pris les étoiles pour guides.

Et les astres pour conducteurs. Pour scruter la voûte étoilée Et pensant la voir de bien près ^ Je me fis prêter à grands frais Les lunettes de Galilée.

J'établis avec appareil

Ce bel instrument siu- la dune

Je vis des arbres dans la lune,

Et des croûtes dans le soleil

Je vis..., je sentis que ma vue S'affaiblissait sensiblement Et que je gagnais la berlue Au spectacle du firmament.

Dans le domaine des sciences

Je m'égarai presque toujours.

Mes calculs , mes expériences

Me fournirent de vains secours.

Enfin , au milieu de ma course ,

Je suis naguère parvenu.

Le Pinde m'offre une ressource :

J'arrive sans être connu.

Du Permesse je vois la rive :

Ce lieu me paraît enchanté ;

Je vois la gloire en perspective ,

Et plus loin l'immortalité.

Mais j'observe tout en silence , Et ne vois plus qu'une contrée immense Dont on arrache à peine quelques fruits»

En vain on la cultive encore :

Les fleurs meurent avant d'éclore ;

Les lauriers même y sont flétris

En dépit des pleurs de l'aurore.

J'y vois de maigres habitants > Gonflés de gi-ands mots et de rimes y

S'agiter, se battre les flancs ,

Pour essayer d'être sublimes ,

Et n'en être que plas rampants.

Je les vois assiéger le Temple de Méraoiie ,

S'y battre pour un grain d'encens, Et s'avilir pour l'amour de la gloire.

Je les vois tomber en cherchant

A s'élancer hors de leurs sphères:

Persuadés, tout en boitant,

Qu'ils marchent plus droit que leurs pères.., II n'importe , avec eux je veux encor marcher

Pour m'égayer et me distraire

Et si je dois aussi broncher,

Bronchons gaîment dans la carrière.

îs "immolons point notre gaîté

A l'ambition indiscrète ' D'occuper la postérité.

Gardons-nous de la vanité Qui déshonore le poëte.

D'un vain talent enorgueilli , Faut-il , en ma folie extrême , Imprudent, m'oublier moi-même Pour me dérober à l'oubli ?

Faut-il , avide de fumée , Me préparer raille tourments Pour faire ouvrir quelques instants Les bouclies de la renommée?

Ne perdons point notre repos Au métier d'arranger des mots.

Et d'ennoblir la vileprase.

Pour être un peu plus que des sots , Ne nous croyons pas quelque chose.

Sur quoi fondons •nous notre espoir ,

Etqu'avons-nou»-appris en somme"?

Que savons-nous depuis que l'homme S'est mis à chercher le savoir?

Il n'est qu'une science sure ; C'est celle qui nous dit tout bas Que la mort est un dernier pas Qu'il faut faire dans la nature

Déjà je crois te voir de près, O mort ! faut-il que je te cède?

Approche , tu n'es pas si laide.

Et je m'accoutume à tes traits; J'observe en riant ton visage.

Il ne m'inspire plus d'effroi :

J'ai rencontré dans mon voyage Mille objets plus hideux que toi.,..

Eh quoi ! tu fuis sur mon passage?.

Je ne dois pas en murmurer.

Ton indifférence m'honore :

J'attendrai ; je n'ai pas encore Grand besoin de te rencontrer ; Mais tu n'as qu'un seul mot à dire ; J'obéirai même en chantant.

Je n'attristerai point l'empire Où tu règnes si tristement:

Je suis capable , en l'abordant , De partir d'un éclat de rire.

24o POÉSIES

DIALOGIjE ENTRE UN POÈTE ET SA MUSE.

LE POETE

V^ r E L L E étrange fureur te porte à me poursuivre ? Sans toi, serais-je un sot, et ne saurais-je vivre? Muse, pour être heureux et pour me faire aimer, Ai-je toujours besoin d'écrire et de rimer ? Eh ! pour dieu , laissez-moi m'occuper d'autre chose, Vaquer au soin divers que le devoir m'impose.

Tu n'y vaqueras point. Je me fais une loi De ne te point quitter , de m'attacher k toi ,

FUGITIVES; î>4

De t'occuper sans cesse à la ville, au village , Et de ne point souffrir que ton esprit volage Jamais en aucun lieu puisse avoir d'autre emploi Que celui de rimer et de songer à moi.

XE POETE

J'avais pensé d'abord, en te rendant hommage, Faire de cette intrigue un simple badinage, Te prendre, te qnitter au gré de mes désirs. Comme un amant léger, amoureux des plaisirs ; Mais en toi je crois voir une épouse acharnée, Qui fait valoir les droits d'un fâcheux hyménée , Qui du lit nuptial me faisant approcher,

En vertu d'un contrat me force à me coucher

Tu le veux, j'y consens et je reprends la plume •, Mais en de vains projets mon esprit se consume : Sur des sujets tout neufs il voudrait s'exercer j J'écrirais assez bien si je savais penser;

Penser avant d'écrire est pourtant nécessaire :

Je voudrais m'éloigner de la route vulgaire;

Je voudrais que mes vers , semés de nouveaux traits...

liA MUSE.

Ptime toujours , mon cher, tu penseras après.

XE POETE

Que vais-je faire, enfin?

Page 1