X.A. MUSE
Fais une tragédie.
Déterre dans l'histoire ou la mythologie , Quelque vieil assassin, quelqu'illustre bourreau ; Enchâsse ses forfaits dans un cadre ilouveau; Fais dans tes vers sanglans, dans tes scènes hardies j Admirer ses fureurs aux tiennes réunies. Toucher ne suffit plus : tâche de faire peur ; Sonde, ayec Lemercier , hs abîmes du cœur.
Rajeunis à ton tour d'antiques parricides, En remuant encor la cendre des Atrides.
JLE POETE. *
Hélas! de tels sujets ne me conviennent pas ,
Et je n'ai pas de goût pour les assassinats.
Je sais bien qu'aujourd'hui le parterre s'ennuie ,
Quand tout ne finit pas par une hémorrhagie :
Je ferais malgré moi plaisanter mes héros ,
Et les tiendrais toujours sains, gaillaids et dispos
Eh bien ! puisque le sang te déplaît sur la scène , De Molière et Regnard aborde le domaine.
LE POETE
Eh ! que faire après euxl Ils ont tout moissonné. Il ne nous reste plus qu'un champ infortuné, Tout couyertde.chardons, de ronces, d'herbes fadc<
LA. MUSE
On y trouve du moins quelques Garçons malades. *
LE POETE
Je voudrais faire rire , et je vois à regret Qu'on chercherait eu vain
LA. MUSE
Je ris de ton projet.
Le rire est condamné dans ce siècle risible: En bonne compagnie il n'est plus admissible; Jl est aux boulevards à peine paidonné; Mé r é du beau sexe , il est abandonné Aux bourgeois du marais, aux courtauds deboutiques Qui n'ont pas le moyen d'être mélancoliques.
» Titre d'une comédie noureiic
LE PQETE.
Je renonce à briller au théâtre français, Si ]a tristesse seule y donne des succès.
LA. MUSE
Eli bien ! sur l'épopée il fatit monter ta lyre ;
LE POETE
Il faut que le public respire.
De poëmes sans fin nous l'avons harassé : On en a fait , je crois , quatre cents l'an passé. Moi-même j'ai grossi le catalogue immense De ces productions qui désolent la France: J'ai, d'un ton di<lactique, appris à l'univers, L'art de boire et manger en quatorze cents veri Tu lésais.
LA MUSE
Je t'attends aux œuvres fugitives.
La Loire où le Lignon n'ont-ils pas sur leurs rive-s Quelques Amaryllis , ou quelques Margotons Que l'on puisse adorer et poursuivre en chansons? Aux lieux qu'ont illustrés lesHylas , les Sylvandre , On doit , même en vers durs, dire des choses tendres. L'amour te fournira mille termes charmants , Qui font des vers forts beaux , quoique vides de sens. A des amis, en l'air, adresse des épîtres ; Dis-leur qu'ils sont du goût les souverains arbitres. Ensuite, à leur défaut, réponds-toi poliment; 2^'épargne pas l'éloge à ton petit talent. C'est ainsi qu'en usant d'innocents stratagèmes , Ceux qui manquent de gloire en composent eux-mêmes ; Enfin , si ton esprit sec , aride et brutal , Ke peut arriver même au plus froid madrigal,
Les Grecs et les Latins ont de quoi te suffire ; Ils sont là toujours prêts à se laisser traduire. Je t'offre leur esprit pour le mêler au tien : C'est un mélange utile, et qui ne coûte rien. Traduis-les en détail , pour épargner ta peine; Donnes-en des fragments une fois par semaine j Et bientôt , sans effort , avec l'aide du temps , Tu te feras un nom de fragments en fragments.
LE POETE
J'emploîrais volontiers ce moyen salutaire, Mais la langue des Grecs ne m'est pas familière; Et souvent , pour comprendre un poëte latin , J'ai besoin d'implorer l'aide d'un calepin ; Je craindrais de tomber en d'étranges méprises ; Et de faire aux anciens dire quelques sottises.
LA MUSE
Je te tiens sur ce point suffisamment instruit.
On ne lit plus, mon cher , les auteurs qu'on traduit ^
Il vaut mieux s'en fier aux versions en prf)se, Unpoëte traduit librement , et pour cause ; Il imite plutôt. Aux auteurs imites ,
Il ne manque jamais de prêter des beautés
Horace, Juvénal, Ovide et leurs semblables , A force d'être beaux ne sont plus connaissables.
LE POETE
J'adopte sur le champ te commode travail. Horace me fournit une épître sur l'ail ; J'emprunte une tempête , un combat de Virgile ; Je cherche clans Homère ime fureur d'Achille ; Je choisis dans Ovide , entre mille morceaux , Une métamorphose, un fragment de chaos
LA MU5E
C'est assez; te voilà dans un chemin facile. Libre d'invention , ton esprit est tranquille. Dans le premier musée entre sans compliment , Et demande à ton tour k briller un instant-,
Lis du liant d'une estrade, entre quatre chandelles, Tes œuvres à la fois antiques et nouvelles. Par des gestes galants , par des airs gracieux, Des Saphos du quartier fixe sur toi les yeux. Leurs mains à t'applaudir se tiendront toujoursprêtes. Les bravos partiront de toutes les banquettes..... Que sait-on. ..quelque jour, dans un heureux moment, -La chose peut aller jusqu'au couronnement.
25o POÉSIES