ap. J.-C
DE L’ÉCOLE DU LOUVRE
Durant cette longue étape, dont le point de départ est, d’après les estimations les plus modérées, à plusieurs milliers d’années deirière nous, nous rencontrerons, vous le comprenez, bien peu de monuments d’art.
Nous aurons d’abord à traverser les âges ténébreux qui précèdent l'introduction des métaux en Gaule; ces âges durant lesquels notre pays aurait offert aux voyageurs le spectacle de populations analogues aux tribus indigènes de la Terre de Feu ou de l’Australie ; ces âges où le mammouth, le grand ours des cavernes, le renne erraient encore dans nos plaines et dans nos forêts. Puis 1ère celtique et gauloise, presque complètement étrangère aux raffinements des arts et de la grande industrie. Tout ce qui s’élève au-dessus d’un certain niveau présente, à celte époque, le caractère d’importation étrangère.
A cette longue période, jusqu’à l’entrée des Romains en Gaule, ne se rattache aucun ensemble de monuments dans le sens étroit du mot, sauf les monuments funéraires mégalithiques, quelques vestiges de stations lacustres et un certain nombre de murs d’oppida gaulois.
L’époque romaine, sous ce rapport, est un peu plus féconde et nous offrira plus de ressources ; mais l’art gallo-romain tes un art de décadence et d’imitation sur lequel nous n’aurons pas à insister. Notre attention se portera de préférence sur tout ce qui nous sera un témoignage de la transformation sociale et économique opérée par la conquête romaine.
L’élude des bijoux mérovingiens nous mettra, un moment, en présence d’une influence byzantine très sensible, mais passagère et sans action notable sur le caractère définitif de l’art national.
Les échappées sur l’histoire de l’art fourniraient difficilement matière à un cours méthodique en trente leçons. Où sera donc l’intérêt de ce cours d’où les considérations qui font, d’ordinaire, l’intérêt principal des cours d’archéologie, seront forcément presque complètement bannies ?
L’intérêt de ce cours, messieurs, tel que je le comprends, ce
DISCOURS D’OUVERTURE
sera la reconstitution de notre histoire nationale , industrie, mœurs , usages, relations extérieures pour les temps sur lesquels les documents écrits sont absolument muets ; ce sera, pour les temps plus rapprochés de nous, la révélation d’une foule de détails concernant la vie publique et privée de toutes les classes de la population, même les plus infimes; détails dont l’histoire proprement dite s’est, de tout temps, médiocrement souciée, dont notre siècle, au contraire, est particulièrement avide.
Vous êtes-vous, messieurs, posé quelquefois cette question bien simple? A quelle époque remontent les récits authentiques les plus anciens, tracés, originairement, par des mains contemporaines des événements, concernant les contrées qui sont aujourd’hui la France? Vous ne trouveriez rien, absolument rien antérieurement aux Commentaires de César.
Polybe ne connaît, en fait de Gaule, que la Cisalpine, les Alpes et les côtes de la Méditerranée. Les contemporains de Cicéron n’en savaient pas davantage ; « Où est situé le pays des « Nerviens, écrit Marcus Tullius à son frère (Juin lus, je n’en sais « absolument rien » (1), et dans le De P rovinciis considaribus : « Ces contrées qu’aucun récit, aucun livre ri avaient fait con- « naître , dont tout le monde iynorait le nom, notre général, nos « légions les ont traversées. Nous n' occupions qu’un sentier « dans la Gaule, le reste était au pouvoir de nations ennemies « ou inconnues, féroces et belliqueuses... César a poussé jusque « là les limites de notre empire. »
Avant César, les Romains et les Grecs avaient connu des Celtes et des Gaulois guerroyant à l'étranger, ils ne connaissaient pas la Gaule. Ces Gaulois, au temps des guerres puniques, étaient encore pour eux « des hommes nouveaux, des « guerriers aux armes inconnues, des aventuriers venus des « extrémités les plus septentrionales delà terre. »
Et après César, sommes-nous beaucoup plus riches en monuments écrits? Laissons de côté Strabon, qui copie César,
t. Épitres. 161 .
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et les géographes comme Ptoléméc qui nous ont transmis de simples nomenclatures de peuples et de villes; qui pouvonsnous citer? Ammien Marcellin, qui a fait campagne en Gaule, mais dont quelques pages seulement concernent nos ancêtres.
En réalité la lacune est presque complète entre César et Grégoire de Tours (1).
Grégoire de Tours est véritablement notre premier historien.
C’est à celte pénurie de renseignements qu’il nous faut suppléer. Je ne crains pas de le dire, sous beaucoup de rapports, nous le pouvons.
Permettez-moi de vous exposer, en manière de préface, les résultats qui, dès maintenant, nous semblent acquis, d’énumérer les questions que nous aurons à traiter avec vous.
Quand l’homme a-t-il fait son apparition en Gaule?
« Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire , écrivait «Amédée Thierry, il n’y a pas vingt-cinq ans ! on trouve la race « des Galls occupant le territoire continental compris entre « le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l’O- « céan. »
Celte date supérieure, pour l’auteur de Y Histoire des Gaulois, est le xvc ou xvi° siècle avant notre ère. Voilà où on en était en 1860.
La science démontre, aujourd’hui, que la Gaule était habitée longtemps, bien longtemps avant l’arrivée des Galls ou des Celtes, de beaucoup plus récents, d’ailleurs, que ne le croyait Amédée Thierry.
L'homme vivait en Gaule dès l’époque quaternaire. Nous vous dirons ce qu’il faut entendre par ces mots : époque quaternaire ; époque des glaciers, qui ont besoin d’être expliqués. Nous vous montrerons au milieu de quelle faune, de quelle flore, sous quel climat vivaient nos premiers pères. Nous vous raconterons la lutte de Boucher de Perthes pour cette vérité aujourd’hui reconnue.
t. Né l’an 544 ap. J.-C.
DISCOURS I) OUVERTURE
L'existence de l’homme eri Gaule remonte-t-elle encore plus haut? L’abbé Bourgeois l’a soutenu jusqu’à sa mort. M. de Quatrefages a prêté à celte opinion l’autorité de son nom. Nous nous ferons le rapporteur des faits allégués. Nous avons nous-môme fait exécuter des fouilles à Tbcnay, d’accord avec l’abbé Bourgeois. Nous avons remué dans ces fouilles plus de cinq mille silex. Une partie de ces silex a été déposée au Musée de Saint-Germain. Nous vous établirons juges du problème. Je ne, crains pas de vous dire dès maintenant que, pour ma part, je ne crois pas à l'existence de l’homme tertiaire.
L’homme de l’époque des alluvions et des glaciers n’a point disparu, en Gaule, avec la période que caractérisent ces phénomènes. Nous le retrouvons à l’époque dite récente après l’apaisement de ces grands mouvements diluviens , vivant une partie de l’année dans les cavernes. Nous interrogerons ces premiers refuges de l’humanité contre le froid et le soleil. L’homme y abandonnait les restes de sa chasse et de ses repas, les débris de son industrie. Nous essaierons de reconstituer, à l’aide de ces débris, le côté matériel de la vie de ces sauvages. Le renne jouait un grand rôle dans leur existence. Nous rapprocherons ces mœurs primitives de celles des Esquimaux, pour lesquels le renne est également une providence.
Vous serez peut-être étonnés d’apprendre que quelques-unes de ces tribus avaient le goût des arts. Ils gravaient et sculptaient sur bois et ivoire fort habilement. Nous mettrons sous vos yeux des spécimens de leur industrie.
Mais sortons des cavernes.
Une ère nouvelle commence pour la Gaule avec les monuments mégalithiques, les dolmens, cromleks et allées couvertes, les stations lacustres, les instruments en pierre polie (on n’avait connu jusque-là que la pierre éclatée) et l'introduction dans le pays des animaux domestiques.
11 y a là dans les mœurs une révolution des plus importantes, un premier essai très remarquable d’organisation sociale, digne de toute votre attention.
L’exploration scienlilique des dolmens et allées couvertes,
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gui sont des tombeaux , tombeaux souvent très riches, l’exploration des cités lacustres où s’est conservé dans la tourbe, jusqu’aux étoiles de l’époque, nous mettra en rapport intime avec les représentants de celte première et encore grossière, mais pourtant puissante civilisation.
Des cartes archéologiques et des statistiques nombreuses donneront pour ainsi dire un corps aux déductions que nous aurons à tirer des faits.
Messieurs, il n’y a eu nulle part dans le monde de grande civilisation, avant la connaissance et la mise en œuvre des métaux. Comment les métaux ont-ils été introduits en Gaule ?
La métallurgie n’a point pris naissance dans, nos contrées; elle est d’origine orientale. L'étude des textes, l’examen des documents archéologiques le prouvent.
Nous dirons un mot des corporations religieuses de l’Asie Mineure et du Caucase, qui ont ou longtemps le dépôt des secrets métallurgiques : les Telchines, les Curètes, les Cabires et les Chalybes. Nous suivrons à la piste des découvertes d’antiquités, les grandes voies de migrations et de commerce par lesquelles les métaux pénétraient en Occident. Nous étudierons d’une manière particulière la voie du Borystène et la voie du Danube. Nous essaierons de déterminer l’époque à laquelle a commencé ce commerce. Nous constaterons que le bronze et même le fer apparaissent déjà sous les dolmens.
Le bronze, et surtout les armes de bronze, ont généralement précédé en Europe des armes de fer. Nous expliquerons quel sens il convient de donner à cette expression âge du bronze.
Les populations d’ordre très divers qui occupèrent la Gaule pendant si longtemps avant l'introduction des métaux sont restées innommées. Avec les métaux se montrent à nous les races historiques, Ligures, Ibères , Celtes , que les Phéniciens et les Grecs ont rencontrés sur nos côtes. Nous rechercherons quels sont les monuments et antiquités qui peuvent leur appartenir, quelles sont les parties du pays que chacun de ces
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groupes a sûrement occupées. Des cartes ethnologiques exposeserontà vos yeux les hypothèses auxquelles l'élude combinée des faits archéologiques et des noms de lieu nous a conduit. La concordance des résultats obtenus par les archéologues et parM. Longnon (1), qui a fait de l'étude des noms de lieu son étude de prédilection, donne à ces hypothèses un haut degré de probabilité.
A quelle époque devons-nous faire remonter l'usage de l'épée de fer en Gaule ? Nous n’en sommes pas encore à fixer des dates précises. Nous sommes seulement en mesure d’affirmer que quand les Galates ou Gaulois ont pénétré en Gaule, ils étaient déjà armés de Y épée de fer , la grande épée de fer dont parle Polybe. Les Gaulois, tels que l’exploration de leurs tombeaux nous les montrent, constituaient un groupe de trilms presque exclusivement guerrières. J’espère vous prouver qu’ils étaient distincts des Celles, mais dans la mesure où l’indique Plutarque IV/.â-ai y £vsuç, les Galates
de race celtique , qu’ils avaient tout d’abord occupé les deux rives du Ilhin, mais, dans le principe plus complètement la rive droite que la rive gauche , s’étendant en Germanie sur les contrées qui s’appellent, aujourd’hui, le pays de Bade, de Wurtemberg, la Bavière, la liesse et une partie delà Bohème. Nous les trouvons, également à cette époque très reculée, dans les Noriques où a été découvert un de leurs plus remarquables cimetières, le cimetière de Ilallstadt près Salzburg(2). Nous étudierons ce cimetière, qui est incontestablement gaulois.
L’étude des cimetières gaulois très nombreux, tant dans les contrées germaniques qu’en Suisse, en Bourgogne, dans les Vosges, le Jura, la Champagne, les Ardennes et une partie de la Belgique, est, en ell’et, très féconde.
1. M. Longnon, membre de la Commission de Géographie historique, fait à l’École des hautes études un cours sur les noms de lieu, dont le succès est incontestable.