LA VIE
l/lNDlSTlUK HT LR COMMERCE. LES MŒIRS. LES IDÉES.
1 . L'agriculture. — L'agriculture était la base de la vie écoiiomi(iue à l'époque mérovingienne. Les renseignements ('j)ars (hms les écrits du temps ne nous permettent guère de préciser les modes de culture alors en usage. Cependant nous voyons que Ton ne se contentait pas de demander à la terre son minimum de rendement ; on cherchait déjà à rendre le sol plus productif par des moyens artiliciels. C'est ainsi par exemple qu'on pratiquait l'irrigation dans la culture maraîchère. Il y avait sur le territoire de Limoges une source qu'on avait captée et répandue par des canaux dans les jardins. Les régions agricoles ne dittéraient guère naturellement de ce qu'elles sont aujourd'hui, puisque les productions du sol sont en rapport avec les conditions géologi(|ues et climalologiques. Les collines à l'ouest de Dijon étaient déjà couvertes de vignes qui produisaient un vin plus estimé que celui deChalon.
2. Lmdustrie. — L'industrie était étroitement liée au mode d'exploitation de la terre. Chacun des grands douuiines entre lesquels le sol était partagé formait une unité économique qui devait se suffire à elle-m»Mne. Non seulement les
1. BiBi,. : Pigeonneau, Histoire du commerce de la France, t. L — Inania-ytornegg, Deutsche \Virtsc/iafls;/escfiicfite, t. L — A. Thierry, liécits des temps mérovinffiens. — Le IJluiil, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, et Nouveau recueil. — .\. Marignan, J.u médecine dans VEyliseau VI' siècle.
produits du sol étaient consommés en grande partie sur place, non seulement chaque villa fournissait à ses habitants la nourriture, mais encore tous les objets de première nécessité. Le propriétaire entretenait sur son domaine des esclaves, hommes et femmes, qui se livraient aux métiers les plus divers, des tisserands, des forgerons, des meuniers, des boulangers, même des orfèvres. L'industrie était domaniale. Le fisc, les grands propriétaires, les monastères avaient des ateliers où le travail était confié à des esclaves. Ce n'est pas à dire que les métiers fussent aux mains des seuls serviteurs, et qu'il n'y eut pas, surtout dans les villes, des hommes libres qui exerçassent à leurs risques et périls comme à leur profit, des industries diverses ; mais cette industrie libre était peu développée. Beaucoup de villes avaient été ruinées au cours des invasions. A Verdun, par exemple, la misère était si grande au VP siècle que les habitants n'avaient plus les fonds nécessaires pour se livrer à la moindre entreprise industrielle et commerciale ; leur évoque fit appel au roi Théodebert; il lui emprunta 7.000 sols d'or qu'il distribua entre les habitants, ce qui provoqua dans la cité la reprise des affaires. 3. Les péages; entraves au commercp. — Le commerce était entravé par de nombreux péages. Tous ces droits prélevés sur le transport et la vente des marchandises étaient déjà onéreux à l'époque romaine ; au cours du VU" siècle, ils se multiplièrent encore par suite de la rapacité des agents
Fibule diaitée.
LA CAILE MÉIIOVI.XCIE.N.NE
ru\iui\, cl plus (ruilc lois les l'ois diirciil s\'iii;ii^('i' à ne pas pcrmcUi-o d'en (Hablirdc nouveaux.
i. Les voyages. — Les anciennes voies romaines sid)sislaienl ; mais elles élaienl en mauvais élut, en d('pil des nondjreuses imj)osilions dont on frappait les chariots sous prétexte de subvenirù leur entretien. Cependant on voyageait beaucoup et assez rapidement, si Ton en juge par ce que les liistoi*iens nous disent des déplacements continuels des personnages de cette époque. Les rivières étaient sillonnées de bateaux transportant les voyageurs et les marchandises. Si ces voyages par eau mettaient à l'abri des attaques des brigands, ils exposaient les voyageurs à d'autres dangers, car les rivières n'étaient pas encore disciplinées ; les bateaux, abandonnés au courant, risquaient souvent d'aller à la dérive et de se briser sur les rochers. Fortunat nous a laissé un poétique récit du voyage qu'il lit sur la Moselle ; au charme qui se dégage de ce petit poème, l'un des plus gracieux que Fortunat ait écrits, s'ajoute pour nous l'intérêt qui résulte des renseignements qu'il nous fournit sur la façon dont s'accomplissaient ces voyages par eau, et aussi sur l'aspect que présentaient les rives de la Moselle avec leurs roches abruptes déjà en ce temps-là couvertes de vignes.
o. Les ports. — 11 y avait sur les côtes de la Gaule des
ports importants qui étaient autant de ])ouches ouvertes sur l'extérieur.
Bordeaux recevait les marchandises venues d'Espagne ; à Nantes abordaient les vaisseaux d'Espagne et ceux de la Grande-Bretagne. Rouen, et Quentovic à rembouchure de la Canche, étaient les entrepôts des produits du Nord. Marseille, Arles, Narbonne accueillaient les marchands orientaux : c'est là que s'accumulaient les épices, les soieries, le papyrus.
Fig. 75. — Tiers do sol d'or frap pé il Marseille au nom de Dago Ijcii II (675-678).
6. Les voies commerciales. — Mais la voie de mer n'était pas la seule route commerciale par laquelle 1-es relations s'établissaient avec l'Italie, Byzance et l'Orient. Des caravanes de marchands venaient aussi par voie de terre du Danube au Rhin. Fortunat nous a tracé la route qu'il suivit quand, vers 566, il vint de Ravenne en Gaule. Il longea la côte, traversant le Pô, l'Adige, la Brenta, la Piave, la Livenza, le Tagiiamento ; puis, s'engageant dans le Frioul, il franchit les Alpes Juliennes. La route traversait la Drave à Agunte (Doblach, à l'ouest de Lintz), suivait la vallée de l'Inn habitée parles Breunes, passait par Augsbourg en Bavière, longeait le Danube dont les rives étaient occupées par les Alamans, puis gagnait la vallée du Rhin. C'était là un itinéraire qu'on suivait volontiers, puisque Fortunat l'indique à son livre sur saint Martin quand il l'envoie à un de ses amis qui habitait la Vénétie.
Une autre voie, se dirigeant vers l'Orient, empruntait la vallée du Danube et, traversant les pays occupés par les Avares et les Bulgares, aboutissait à Constantinople. Une troisième route, partant du Rhin, s'avançantpar la Thuringe conduisait chez les Slaves, c'est-à-dire dans le Brandebourg et la Poméranie, et chez les Wendes, c'est-à-dire en Bohême et dans la Moravie. Le trafic, dans ces pays, se faisait par caravanes. Le commerce était aux mains de grandes compagnies. Frédégaire rapporte qu'un de ces chefs de compagnie, d'origine franque, nommé Samo, après avoir aidé les Wendes à repousser une invasion des Avares, était devenu leur roi, et qu'attaqué par les armées austrasiennes, il avait infligé de sanglantes défaites au roi Dagobert.
Des marchands orientaux avaient fixé leur résidence en Gaule. On les désignait sous le nom de Syriens. Ils formaient à Marseille, àNarbonne, à Orléans et à Bordeaux de puissantes corporations. En 591, à la mort de Ragnemod, évêque de Paris, un marchand syrien nommé Eusèbe, grâce
LA CAUM-: .MÉIIOMNCIKNNE
aux présents (ju'il ollVil un loi, put ohtcuii- l'(''|)iscopîit. L<'s Juifs, (l'c's noinhi'ciix, se Jivi-aiciil :iii coiniiicrcc cl praliquaicuLk'pnHdc l'argent. Il y en avait plus de tiiiq cents àCIcrmont en 576 ; on en comptait davantage à Marseille et à Narbonnc. On constate Icui' présence à Bordeaux, à Orléans,
Vi'j;. 70. — luscripliuu juive du VU' siock". (Le Blant, Inslruelions,]
à Paris. Priscus, un juif de Paris, servait d'agent au roi C-liilpéric ])0ur ses achats d'objets précieux et de deni'ées exoliques.
7. Les monfiaies. — On se servait de monnaies pour acquitter le prix des marchandises. L'argent au VIP et au VHP siècle était le signe habituel des ('changes en Gaule; ce n'était qu'au delà du Rhin qu'on praliciuail encore les échanges en nature. Nous avons dit |»lus haut quelle était rorganisation monétaire de l'empire franc.
Los Germains, bien qu'ilsprutiquassent surtout les éelianges en nature, connaissaient dès le temps de Tacite Tusage de la monnaie ; ils recherchaient même les deniers de la République romaine ; de nombreux trésors de monnaies romaines ont été trouvés au delà du Rhin. Quand les Francs Saliens s'établirent au nord de la Gaule, ils adoptèrent les monnaies impériales. A Tancien denier se substitua le sol d'or qui était l'unité monétaire de l'Empire. Le taux des amendes avait été fixé en deniers ; les rédacteurs de la loi salique durent convertir ces deniers en sols. Le sol était donc d'un usage courant dès la fin du cinquième siècle ; le tombeau de Childéric découvert à Tournai contenait quatrevingt-dix sols d'or impériaux. Le sol fut estimé à quarante deniers. Les deniers dont il s'agit dans la loi salique étaient les anciens deniers romains, dont on a recueilli deux cents exemplaires dans le tombeau de ChiJdéric. Ces deniers n'avaient plus cours dans l'Empire, ce qui explique pourquoi il en fallait un si grand nombre pour"équivaloir un sol d'or.
Les Francs, une fois établis en Gaule, adoptèrent le système monétaire byzantin du V^ siècle. Les monnaies émises dans les ateliers de la Gaule au VP siècle furent des contrefaçons des espèces impériales.
Le sol d'or impérial {nnreiis, soUdus) était frappé à raison de 72 à la livre ; ce qui lui assigne, la livre étant égale à 327 gr. 434, un poids légal de 4 gr. 54769. Il y avait aussi des demi-sols [semissis] et des tiers de sol ou triens [tremissïs^ trïens). On n'a frappé aux VP et VIP siècles des sols d'or qu'en nombre restreint ; la monnaie courante était le triens, qui pesait originairement 1 gr. 52.
Les tiers de sol auraient dû être d'or pur ; mais en réalité le titre de ceux qui nous sont parvenus est très variable. Il en est dont le métal contient si peu d'or et une telle quantité d'argent qu'on serait fort embarrassé de décider s'ils sont en or ou en argent.
l,A CAULE MEROVINGIENNE
Fi^'. 77. — Tiers de sul iWn IVappé il Ambcniac (VII' siècle).
Lo luiblo titre des monnaies, comme aussi le grand nombre des monnaies fausses, juslilie la spéeilication dans les contrais de vente du paiement en sols d'or de bon litre et de bon poids. C'est ce qui explique encore pourquoi le ])remiersoin des collecteurs d'impols était de faire fondre par un monnayer qui les accompagnait les espèces {ju'ils recueillaient, afin de n'envoyer au Tn'sor royal que des lingots d'or pur. Une autre raison de cette pratique, en vigueur dès l'époque impériale, était l'infinie variété des pièces qui avaient cours ; monnaies impériales et pseudoimpériales, monnaies des monétaires, monnaies des Wisigotbs, on devait trouver de tout cela dans la^ circulation métalli(iue de la Gaule.
L'inégalité de poids n'était pas moindre que celle du titre. Légalement, le sol d'or représentait un poids d'or fin égal à 4 gr. 55. A la lin du YP siècle, en Gaule on abaissa le poids
des espèces; le sol d'or, qui jusquelà valait 24 siliques, fut abaissé à 2 1 : il ne pesa plus que 4 grammes environ, et le tiers de sol entre 1 gr. 33 et 1 gr. 34.
Fis. 78. - Denier d'artiont ivappo Ou remédiait ù l'insuffisancc de àLyon(Vii«sièeie). ^^^j^i^ ^^^^ j.^ plupart dcs mounaics
en substituant pour le gros paiement le métal pur au métal monnayé. L'usage de la pesée était courant.
Les premières monnaies d'argent frappées an VP siècle en Gaule furent, elles aussi, imitées des pièces romaines ; c'étaient surtout des siliques et des demi-siliques; dans l'usage courant on les appelait deniers. Les Barbares, qui n'avaient d'abord connu comme monnaie d'argent que le denier romain, appli- ([uèrent ce terme comme un nom générique à toutes les pièces d'argent ; c'est ce qui ex{)lique le nom de denier atlri-
biR^ au VIP siècle à la monnaie d'argent unique qui remplaça les espèces si diverses qui avaient cours au VP siècle. Les deniers étaient généralement taillés à raison de 300 à la livre d'argentfm, c'est-à-dire que chacun d'eux pesait 1 gr. 09. Cependant on en trouve un grand nombre dont le poids est plus élevé, soit qu'en certaines régions à la livre romaine eût été substituée une livre plus lourde, soit que certains ateliers taillassent moins de 300 deniers à la livre romaine, par exemple 264 deniers, taille qui fut déclarée légale par le roi Pépin. Douze de ces deniers valaient un sol d'or. C'est l'équivalence qu'on rencontre dans la loi des Ripuaires ; c'était celle qui était d'usage dans les relations commerciales ; l'estimation du sol à 40 deniers n'était conservée que pour les amendes payées selon le Fit?. 7'.). — Denier do icgiiso de
^ •« T 1 1 . 1- Poitiers (VII« siècle).
tarif de la loi salique. ^
Au VHP siècle, la frappe de l'or devint de plus en plus rare, jusqu'à disparaître complètement vers le milieu de ce siècle, à peu près dans le même temps que la dynastie carolingienne s'emparait du pouvoir. Le denier resta la seule monnaie réelle. On a prétendu chercher à ce changement dans la nature du numéraire des causes ethniques et politiques, et le rattacher à la révolution qui a fait passer le pouvoir royal des Mérovingiens aux Carolingiens. En réalité la substitution, qui, d'ailleurs, s'est faite lentement, de l'argent à Por est le résultat d'une évolution économique. La Gaule exportait peu ; elle recevait au contraire de l'Orient des denrées de toutes sortes qu'elle payait en or, car la monnaie d'or était la seule que les marchands étrangers pussent recevoir, parce que c'était la seule qui eût un cours universel. Quant à l'argent, les Orientaux le dédaignaient, et son cours était limité à la Gaule et à la Grande-Bretagne ; les empereurs avaient môme porté des lois prescrivant de ne
178 I.A (iAI'LE MKHOMXCIKNNE
rcccvoii' (les l>ail)art's (|iit' des pirccs d'or, l/or gaulois l'iit (loue l'apidtMiu'iil diaim'', cl coininc il n'y avait \n\s eu (îaulc (le mines d'or, nul moyen n'oxislait de l'ahi'iquer de nouvelles monnaies de ce métal. Il y avait au contraire en Gaule des mines d'argent abondantes, pur exemj)le à Mette en Poitou. Ainsi s'ex|)li(iue-t-on qu'au milieu du \\\V siècle on n'ait j)lus lVap|)é dans la monarchie nK'rovingienne (pie des pièces d'argenl.
Le sol au Vlll" siècle n'était plus qu'une monnaie fictive, une monnaie de compte. On stipulait encore dans les contrats des paiements en sols, mais on s'acquittait du prix à l'aide de deniers d'argent, à raison de 12 deniers au sol. Certains actes mentionnent le sol d'argent, mais il n'y avait ])as en réalité de sol d'argent; c'était une fagon de parler; on voulait dire par là que le j)rix serait acquitté en monnaies d'argent ; le sol d'argent représentait une somme de 12 deniers.
Resterait à déterminer le pouvoir du métal monnayé. Oue j)ouvait-on se procurer avec un sol ou avec un denier ? C'est là une question à laquelle la rareté des documents nous renseignant sur la \aleui' des choses ne nous permet pas de répondre. D'autant plus qu'on ne saurait retrouver l'équivalence des poids et des mesures avec nos poids et mesures modernes ; car si l'on sait que les poids et mesures des Romains continuèrent d'être employés, il est certain d'autre ])arl que les anciens étalons ('prouvèrent des altérations profondes, variant d'un lieu à un autre.
En résumé, si l'on voit (pie le comnu'rce en Gaule a étt' assez actif à l'époque mérovingienne, on ne j)eut j)as estimei' cette activité ni établir, entre les alï'aires commerciales de ces temps lointains et celles de nos jours, un(î relation mathématique. La fortune mobilière n'était qu'un accessoire ; la vraie richesse consistait dans la possession de la terre. Encore doit-on reiiiar(|n('r (pie l(>s hommes du \ P au VlU*si('cle ne
paraissent pas avoir songé à tirer de leurs domaines des revenus qui leur permissent d'augmenter leur capital, mais seulement à leur faire rendre ce qui était nécessaire à leur existence.
8. Les mœurs. — Rien n'est plus difficile que de pénétrer les sentiments qui animaient les hommes des siècles passés et de retracer leurs mœurs. Nous voudrions savoir la vie courante de nos ancêtres, leurs actions communes, leurs occupations de chaque jour; mais les éléments de la reconstitution des sociétés disparues, on ne saurait guère les retrouver que dans des documents qui, pour les époques anciennes, ne nous ont pas été conservés : les actes privés, les lettres, les romans, les poésies. Ce n'est pas aux historiens qu'il faut s'adresser pour prendre une idée de la vie ordinaire, des sentiments et des coutumes de la masse du peuple : ceux-là n'ont pris souci que de nous transmettre les faits anormaux, ceux qui par leur éclat ou leur monstruosité ont frappé les contemporains. Or pour l'époque mérovingienne, nous n'avons que les écrits de deux historiens, Grégoire de Tours et la Chronique de Frédégaire, des poésies d'apparat, des épîtres d'un caractère religieux ou politique, des vies de saints pleines de merveilleux, et quelques diplômes royaux ; ce sont là nos seules ressources. A vouloir d'après ces documents peindre un tableau de la société de la Gaule mérovingienne, nous risquons fort d'être inexacts et incomplets et, comme le voyageur qui traverse rapidement un pays, de n'en saisir que l'extérieur et de prendre l'exception pour la règle.
9. S'il y a eu un abaissement de la morale et à qui il faut T imputer. — Les récits de Grégoire de Tours, surtout ceux dont il a composé son Histoire des Francs, ont par leur pittoresque fortement frappé l'esprit de tous ceux qui ont écrit l'histoire de la période mérovingienne. Ils n'y ont vu que crimes accumulés ; aussi se représente-t-on d'ordinaire la société des VF et VIF siècles comme une société désordonnée, corrompue
180 LA CAILK MKHO V IN(; lEN.XE
cl ci-iiuiiiclli'. (]('{ ahaisseinciil ihm'IcikIu de la ihoimIc, ou rimpulo aux Romains. Se liant aii\ diM-lanialions des ('crivains ('('('h'siaslicuics du N" sirt-lc (jiii, pai- un ])i'()('('(i('' analogue à celui de Tacile, avaient o|)|)osé la purelé des mœurs (les Barbares à la eorruplioii des Romains, on s'est longuement étendu sur la dépravation des sujets de TKmpire. Il était naturel que les Barbares se trouvant en contact avec une population aux mœurs dissolues, ne lui prissent que ses vices; d'autre part* il devait arriver que la rudesse des Barl)ares mît son empi-einle sur Tàme des Romains. Mais il faul prendre garde que les Baibares, à en juger par ce qu'on nous racont(» de leurs violences au cours des invasions, et aussi par la ré])ugnance que leur voisinage inspirait aux Romains, s'ils étaient braves étaient aussi grossiers, grands buveurs, gloutons, violents, cruels, rusés et cupides, en un mot dans un état encore voisin de l'état de nature. Voyez plutôt les mœurs de Clovis et de ses guerriers ; ces gens-là n'étaient cependant guère frottés de civilisation romaine. Et d'ailleurs s'il y avait dans la société gauloise du X" siècle des ferments de dissolution, c'étaient les Barbares qui les y avaient apportés : envabissant de toutes parts l'Empire, s'y infiltrant sans cesse, brisant les remparts qu'on leur opposait. Au VP siècle, s'il y a encore des traces de civilisation, où faut-il les cbercber, sinon dans les anciennes familles romaines, et spécialement dans l'Eglise? Or l'Eglise se recrutait surtout parmi les Romains ; elle fut l'asile de la culture intellectuelle et littéraire ; elle seule maintint au-dessus des passions individuelles quelques-unes de ces règles générales dans lesquelles nous sommes liabitués de voir les fondements de la morale.
Qu'au regard de notre sociét(', la société nK'rovingienne, formée de groupes d'individus arrivi's à des degrés ditlerenls de civilisation, fût grossière, voilà (jni n'est pas douteux. Mais des bommoë pour n'être pas policés, pour être élran-
gersaux sentiments affinés que peut seule donner une longue culture intellectuelle, pour agir naturellement et simplement, ne sont pas pour cela nécessairement corrompus. On a relevé avec soin dans l'histoire de Grégoire de Tours les crimes nombreux qu'il relate ; en regard ne conviendrait-il pas de placer les belles actions que ce même écrivain a consignées dans ses écrits hagiographiques? Qu'on dresse une statistique exacte et complète, après quoi l'on pourra se prononcer sur le plus ou moins de moralité des habitants de la Gaule à l'époque mérovingienne ; Userait possible que, mis en balance, le bien et le mal se fissent équilibre, ou même que le bien l'emportât sur le mal.
10. Des actes de violence rapportés par Grégoire de Tours. — On est parfois effrayé du nombre de meurtres dont parle Grégoire de Toui's. Mais on oublie trop volontiers qu'il fait l'histoire d'une période de conquêtes, et que ces meurtres s'espacent sur une longue suite d'années, près d'un siècle, et sur un territoire étendu ; de telle sorte que même en y ajoutant tous ceux qu'il nous a laissé ignorer, on peut supposer que les hommes n'étaient pas plus portés à se détruire qu'ils ne l'ont été depuis. Au reste, parmi ces meurtres, il y en avait très peu qui fussent de véritables assassinats ; la plupart étaient des crimes légaux. D'abord il y a les meurtres qui étaient le résultat de la pratique de la vendetta, que les Barbares tenaient pour légitime, et que l'autorité publique a eu beaucoup de mal à déraciner ; c'était un devoir pour la famille d'un homme tué de venger sa mort, non seulement sur le meurtrier, mais sur les parents de celui-ci ; de là toutes ces querelles sanglantes de famille à famille qui se prolongeaient à travers plusieurs générations. En second lieu, beaucoup d'homicides rapportés par Grégoire de Tours sont des faits de guerre. Enfin la plupart des meurtres commis par les rois n'étaient que l'application légale du dernier supplice ; si Grégoire de Tours y voit des actes de violence, c'est d'abord
182 I>.\ CATLE MKUOVI.NCIKNM';
que souvent il est mal renseigné sur les eirconslanees qui ont amené la mise à mort ; c'est aussi qu'il est ecclésiastique, et que Thglise s'élevait contre lu peine capitale. Mais il faut reconnaître que les hommes des VI' et Vil" siècles étaient violenls et ('U})i(les, ([u'ils se laissaient aller à leur premier mouvement et s'abandonnaient à leurs passions, r/est là un caraclère (pii n'a rien de parliculier: il est commun à toutes les é])oques où l'individu n'a ])as encore été absorbé par la société. Au VU" siècle, on ne concevait pas que l'individu pût être sacrifié à la société, qu'il eut des devoirs envers elle; il n'y avait en somme qu'un groupe qui dominid l'individu, c'était la famille. Mais que l'homme eut à déposer ses inléi'èls personnels devant les inlérèls supérieurs de la société, c'était là une idée étrangère aux esprits des Gallo- Francs. L'État n'avait pas disparu, mais la notion de l'Etat, de son utilité, de ses droits et de ses devoirs s'était éclipsée. Le roi lui-même n'avait pas conscience de la légitimité de son pouvoir; il n'était plus investi de son autorité pur le peuple ; il n'avait ])as encore de caraclère sacré ; il tenait ses droits de la naissance ; la royauté était pour lui un patrimoine qu'il exploitait à son prolit. L'Eglise lui rappelait bien qu'il devait régir les peuples, les gouverner, les proléger, mais ses remontrances n'auront d'intluence réelle que plus tard, à l'époque carolingienne. Donc le pouvoir civil n'exerçait sur les esprits aucune contrainte morale.
\\. La foi religieme^ seul frein moral. — La seule autorité morale était celle de l'Église, le seul frein api)orté au libre développement des instincts naturels, la foi religieuse. La crainte des pénalités delà loi civile était bien moindre que celle qu'inspiraient les peines éterjielles. Le seul aiguillon qui poussait les hommes à la vertu était le désir d'assurer le salut de leur âme, lu perspective d'un bonheur céleste qui n'aurait pas de terme. Le maître éj)argnait à son esclave h^s mauvais Iraitemenîs parce que l'Église avait mis sur le même
rang l'àme de Tesclave et celle du maître. Le riche faisait part de ses biens aux pauvres parce que cette œuvre charitable devait lui être comptée au jour où il comparaîtrait devant le Juge suprême. L'homme violent ne tua:it pas parce qu.^ FÉglise défendait de verser le sang.
12. liestes de paganhme. — Le christianisme régnait en maître. Toute trace de paganisme n'avait pas cependant disparu au VP siècle. Il y avait encore de nombreux païens dans le n[>rd de la Gaule. Sur les bords du Rhin, de FEscaut et de la Moselh, on adorait même les anciens dieux; à Cologne, il y avait un temple où les Barbares avaient coutume de faire des libations et de célébrer des festins ; on y suspendait l'image en bois des membres atteints de quelque mal. Saint Gallus ayant eu vent de cette coutume, vint avec un seul clerc et, pendant l'absence des païens, mit le feu au temple. Les païens cherchèrent l'incendiaire et le poursuivirent l'épée à la main. Le saint diacre trouva un refuge dans le palais du roi Thierry ; celui-ci calma les furieux. Childebert V rendit un édit contre le culte des idoles; il ordonna aux particuliers de renverser les statues des divinités qui se dressaient sur leurs champs et, en tout cas, de ne pas s'opposer à leur destruction par les prêtres. Mais les chrétiens eux-mêmes avaient conservé des coutumes païennes. Une religion qui pendant de longs siècles avait pénétré si profondément les mœurs et les institutions ne pouvait disparaître ni rapidement ni tout entière. A côté du paganisme romain, la religion germanique légua aussi quelques-uns de ses usages aux Francs christianisés : c'est ainsi que les Francs de Théodebert, lors de leur expédition en
Fig'.SO. — Épitaphc d'Artula trouvée à Dcneuvre (Àleurthc-et-MoselIc), représentant une femme en prière.
(Le Blant, Nouveau recueil.)
184 i.A (iAULh: .mki-:()V1.n(;ii:nni':
Italie, iiiimolcicnl (les reiiiiucs cL (les l'iifaiils et les jolèroul (liiiis un tlcuve pour se coiuilici- une (li\iiii(('' el assurer /e succès (le leui-s armes. » Ce penj)le, dil Procope, est chréliei ; uiais il ohserve les rites de la vieille idolâtrie, employant pour la di\inalion les vielimes humaines et d'horribles saerilices. »
Il y avait un souvenir du paganisme, mais sans grande jm- |>ortanco, dans les noms desjours ; TEglise auraitvoulu ([u'on a|»|)elàtle dimanche première lerie, le lundi seconde férié, etc. ; mais elle ne put imposer cette terminologie. L(i dimanche restait le jour du soleil ; et s'il a pris depuis ime dénomination religieuse, les autres jours de la semaine Bont encore désignés par des noms empruntés à la mythologie romaine. Mais ce qui paraissait plus grave au clergé, t'est que l'on célébrait à certains jours des fêtes païennes; les uns distinguaient encore les jours néfastes ; d'autres observaient le jeudi comme jour férié ; à certaines époques on préparait les repas destinés aux Parques. Les fêtes des calendes (11' janvier répugnaient particulièrement à l'Église ; elles élaient des prétextes à toutes sortes de mascarades et d'orgies. Childebert P' voulut interdire les festins qu'on donnait aux jours des grandes fêtes, à Noël, à Pâques, ou simplement le dimanche ; c'étaient là pratiques sacrilèges et qui traînaient à leur suite toutes sortes de désordres. Tous ne se conformaient pas à l'observation du repos dominical ; Contran et Childebert durent l'imposer à leurs sujets. On rencontrait (les paysans comme cet Orléanais dont parle Grégoire de Tours, qui, le jour de la fête de saint Avit, ayant pris ses instruments de culture, s'en allafîiçonner ses vignes quand tous les (idèles se rendaient à la messe. Ses voisins scandalisés d'un tel acte d'impiété l'interpellèrent : <( C'était aussi un ouvrier, leui' ri'pondit-il, celui que vous honorez. » Il n'était pas entré dans la vigne que son col se tordit et (|u'il resta le visage retourné ; le saint l'avait puni.
Le culte des sources et des arbres avait persisté. Dans les campagnes, on suspendait des ex-voto aux arbres ; on récitait des prières au-dessus des fontaines. Au sommet d'une montagne du Gévaudan, que Grégoire de Tours appelle Helaiius Mons^ il y avait un lac, ou plutôt un grand étang autour duquel les gens de la campagne environnante se réunissaient annuellement ; on jetait dans l'eau des objets de toutes sortes, et on passait trois jours en fête. En vain l'évoque cherchait-il par ses prédications à arrêter ces pratiques païennes. Sa parole ne portant aucun fruit, il s'avisa d'un autre moyen: sur le bord du lac il construisit une basilique dédiée à saint Hilaire de Poitiers et dans laquelle il plaça des reliques de ce saint ; on continua d'apporter des offrandes, seulement, au lieu de les faire aux divinités du lac, on les adressa au saint. C'est ainsi que l'Eglise sanctifia les coutumes qu'elle ne pouvait anéantir. De là vient qu'encore aujourd'hui on voit des processions religieuses se diriger à certains jours vers des sources consacrées à des saints ; l'Église planta la croix sur les anciens lieux de dévotion païenne.
13. La dwi7iatio7i . — On consultait aussi les devins. Sous le roi Gontran vivait une femme, une pythonisse, qui par la divination procurait de grands revenus à ses maîtres ; ceuxci, reconnaissants, lui donnèrent la liberté. On venait la consulter dans toutes les circonstances difficiles ; quelqu'un avait-il été volé, aussitôt elle désignait le lieu où s'était réfugié le voleur et l'endroit où il avait caché le fruit de son larcin. L'argent qu'elle avait amassé à ce métier lui avait permis de se procurer les plus riches parures ; elle en imposait au vulgaire par son extérieur magnifique. L'évoque de Verdun, Ageric, la fit arrêter; il voulut l'exorciser, mais en vain : il ne put chasser le démon de son corps. Cependant on ne s'approcha plus qu'avec terreur d'une femme qui était reconnue possédée du démon ; elle dut quitter le pays et se
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l'cM'ii^ia aiipirs de la iciiic Fivdr^ond»'. C/csl encore à une |>ylli()iiiss(' (|m' (îonlraii Busoii s'était adressé ])Oiii- (■onnaitre le sort r(''ser\é jïMérovée, fils de (Miil|)(''iie ; (iré^oii-<Mle Tours l'en i)làma. u ('/est à Dieu, disait-il, (juil faut demander ees choses; on ne doit point croire aux {jroinesses du iliable. »
C/est qu'en efl'et on s'adressait à Dieu pour connaître l'avenir ; la divination tendaH à se christianiser. On y employait les saintes Ecritures ; une Bible était posée sur l'autel, puis ouverte à une page quelconque, et on s'efforçait iV\ trouver quelque passage qui eût trait à la situation de celui qui voulait connaître l'avenir.
Les hommes les plus pieux croyaient à ces divinations; Grégoire de Tours, sans demander aux saintes Ecritures la prédiction de l'avenir, ne pouvait se défendre de les ai)pliquei' aux événements contemporains.
I i. Les hérésies. — En dépit de ces pratiques superstitieuses, débris du paganisme, le christianisme s'était emparé de toutes les âmes; la masse du peuple était chrétienne. Mais deux sectes se partageaient les âmes : l'arianisme et le catholicism<». Antérieurement à la conquête des Francs, il y avait en Gaule de nombreux adeptes de l'arianisme ; si la population gallo-romaine était catholique, les Burgondes et les W'isigotiis étaient ariens. La conversion des Francs au catholicisme assura la victoire de l'orthodoxie; mais les Francs <*atlioliques Ji'exercèrent contre les ariens aucune violence. Dès Tan 511, Clovis consulta les évoques réunis en concile à Orléans sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard des hérétiques ; comment devait-on se comporter avec les clercs ariens qui se convertissaient au calholicisme, et que devaiton faire des églises qui étaient aux mains des ariens? A la première question, le concile répondit que les clercs convertis ])0uri'aienl remj)lir des fonctions ecclésiasiiques ; et à la se- <'onde, que les églises ariennes seraient, aj)i'ès nouvelle consécration, affectées au culte catholique. On déposséda donc
les ariens de leurs églises ; encore ne fut-ce pas là une mesure générale, car certains évoques catholiques, comme Avit de Vienne, blâmèrent cette désaffectation.
Catholiques et ariens vivaient côte à côte et en assez bonne intelligence, se contentant de disputer sur le dogme ; ils ne laissaient pas toutefois échapper une occasion de se jouer des tours ; pour les uns et les autres, c'était une joie
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Fig. 81. — Couvercle d'un sarcophage, avec figures des évangélistes et des anges trouvé dans riiypogce de Poitiers. (Le Blant, Nouveau recueil.)
que quelque malheur arrivât à leur adversaire : aussi bien c'était là une manifestation de la justice divine qui punissait le mensonge. Une femme catholique avait un mari hérétique. Un jour, un prêtre catholique vint la visiter ; elle voulut le retenir à sa table : «Permets, dit-elle à son mari, puisque ce prêtre a daigné me rendre visite, que la joie soit dans notre maison et que noits partagions avec lui un repas soigneusement préparé. » Le mari consent. Sur ces entrefaites un prêtre hérétique se présente ; alors le mari : « Notre joie sera double aujourd'hui, puisque nous possédons dans notre maison un
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LA (iAULl- MKHOVUNCIK-XM:
Fis. 82.
"Vase en terre provenant chi ciniotioiT irilorpo: (Charente). ^Goll. Pli. Dolaniaiii.)
|»ivli'o tlo cliacuno des (k'ii\ icli^ioiis. » L'Iiciift' du ivpas vomi»', on se mil à table ; les hoimaes s'éleiidireitl siii' des lils, le
iiKiîli'e de la maison ayant à s;i droite le prêtre li('ivtiqiie et ;i sa gauche le catholique; plus loin la femme s'assit sui' un })elit siège.
Alors le mari s'adressant à l'hérélique : « Si tu penses comme moi, nous nous amuserons aujourd'hui de ce ])rètre romain ; à chaque plat qu'on apportera, hàte-toi de taire au-dessus le signe de la croix ; ainsi il ne voudi'a pas y toucher et, jouissant de son dépit, nous mangerons tout à notre aise. » a Soit », dit riiérétique. On présente un plat de légumes ; l'hérétique fait le signe de la croix et y met la main. La femme lui dit : <( Ce que tu as fait là m'est désagréable ; c'est une injure pour ce prêtre » , et en même temps elle ofîre d'un autre mets au catholique. Mais l'héréticpie renouvelle sa manœuvre au second et au troisième service. Enfin, au quatrième.
Fi-. 8.3. — Vase en vene xràteau de fariuc ct d'œufs omé de dattes
provenant du eimcticre ,1,1. , •/,•,! -n • m ^ -
d'Herpus. (Coll. Ph. Delà- ct (1 olivcs, et qui était bouillaul, 1 here- '"'''"'• tique n'attend pas qu'il soit sur la table
pour le signer et y plonger sa cuiller. Mais la bi ùlure qu'il éprouve à l'intérieur est telle qu'il meurt sur-le-champ ; on enlève son cadavre, on le place dans un tombeau et on le recouvre de terre. Le prêtre calholiipie, en guise d'oraison
funèbre prononce ces simples mots : « C'est ainsi que Dieu venge ses serviteurs » ; puis se tournant vei^ son hôte : « Celui-là est mort, mais Dieu est éternel. Et maintenant donne-moi à manger. »
Les empereurs romains avaient porté contre les hérétiques les peines les plus sévères. En Gaule, les rois mérovingiens ne cherchèrent pas à imposer leur foi à leurs sujets.
Les conciles se contentèrent d'interdire aux hérétiques r e X e r ci c c public de leur culte ;
le pouvoir civil n'intervint que pour s'opposer au rebaptème des catholiques par des prêtres hérétiques. En somme, la société mérovingienne, si généralement pénétrée de l'esprit religieux, si préoccupée des choses de la religion, fut animée d'un esprit de tolérance. La raison en est peut-être que les
Fi- 8 s
— Vue intérieure du baptistère Saint-Jean à Poitiers.
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rois, tout en convoquant les conciles, respectaient leurs décisions et s'en remettaient au clergé du soin de fixer le dogme et de maintenir la discipline ; or TEglise était en ce temps-là opposée à toute mesure violente, elle leculait devant les châtiments corporels, spécialemenl la jx'ine de morl lui répugnait. 11 y l'ut bien un roi, Chilpéric, qui voulut inlcrveïiir dans des questions dognialiques, mais son zèle Ihéologique tomba vite devant la résistance des évèques. Il avait écrit une lettre aux évèques pour leur ordonner que la Trinité fût nommée seulement Dieu, sans distinction entre les trois personnes. Il était inconvenant, selon lui, qu'on appelât Dieu une personne comme s'il était un homme fait de chair. 11 affirmait aussi ({ue le Père est le même que le Fils, et que le Saint-Esprit est le même que le Père et le Fils : « C'est ainsi, disait-il, que l'ont reconnu les prophètes et les patriarches ; c'est ainsi que l'a annoncé la loi elle-même. » Il eut à ce sujet une discussion avec Grégoire de Tours ; mais il s'attaquait à forte partie. Ne pouvant le convaincre, il se tourna vers Sauve, évêque d'Albi ; celui-ci se montra encore moins accommodant que son collègue ; de sorte qu'il ne resta plus au roi qu'à renoncer à son projet de modifier le dogme catholique.
15. Les Juifs. — La tolérance que l'on montrait à l'égard des hérétiques ne s'étendait pas aux Juifs, contre lesquels les chrétiens nourrissaient déjà la haine qui, àl'époque des croisades, éclatera si violente et à tant de reprises. Les fonctions publiques n'étaient pas accessibles aux Juifs. Le roi Childebert leur défendit île se montrer dans les rues et sur les places depuis le jeudi saint jusqu'au jourde Pâques, parce que c'eut été insulter à la douleur des chrétiens, Chilpéric I" aurait voulu les faire baj)liser en masse, et Dagobert F' renouvela cette prescription de leur imposer le baptême ; mais ces mesures ne purent être exécutées. C'était la constante préoccupation des évèques de convertii' les Juifs. L'évêque de
Clermont-en-x\iivergne, Avitus, se montra run des plus ardents à cette œuvre ; en vain leur adressait-il des exhortations. A la fin, l'un d'entre eux demanda à être baptisé ; ce fut un vrai triomphe pour l'évêque ; on voulut que la cérémonie fut célébrée en grande pompe au jour de Pâques. Mais les coreligionnaires du renégat résolurent d'exprimer publiquement le mépris que leur inspirait son apostasie ; l'un d'eux, s'avançant vers le nouveau chrétien comme il revenait de l'église entouré de tout un cortège de clercs et de laïcs, lui versa sur la tête une huile fétide. La foule indignée se mit à poursuivre à
coups de pierres l'auteur de l'attentat. L'évêque arrêta les furieux. Mais peu après, le jour de l'Ascension, comme l'évêque se rendait en procession de l'église cathédrale à la basilique de Saint-Allyre, la multitude qui le suivait se jeta sur la synagogue et la détruisit de fond en comble. Cependant l'évêque continua à presser les Juifs de renoncer à la loi mosaïque ; il entama même avec eux des négociations.
Fig. 85. — Baptistère de Saint-Jean, ;i Poitiers.