Le Blaiil, Les Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. xv
Fii^'. 89. — Tombeau de saint Drausin. (Musée du Louvre.)
Chaque saint avait un pouvoir spécial; Fun guérissait do la fièvre, un autre rendait la vue aux aveugles. Et quand un chrétien espérait trouver un allégement à ses maux auprès du tombeau d'un saint, si éloigné fût-il, il s'y rendait. Il n'y avait pas d'ailleurs que les sépultures des saints qui fussent des lieux sacrés ; tous les endroits que les saints avaient visités devenaient le théâtre de miracles nombreux ; les objets qu'ils avaient touchés restaient doués de vertus surnaturelles.
Su.- le lieu où avait été décollt' saint Gênés, à Arles, croissait un arbre qui
procurait des guérisons ; on lui avait tant de ^ois arraché ses feuilles pour en faire des tisanes qu'il était réduit à l'état d'un simple tronc, dont les malades se disputaient les fragments. L'eau de la fontaine dans laquelle avait été lavée la tête de saint Julien, prise en boisson, guérissait les fiévreux.
A plus forte raison, les lieux où le Seigneur lui-même avait séjourné attiraient-ils de nombreux pèlerins. Quelquesuns s'y rendaient uniquement par piété, comme Licinius, évoque de Tours, contemporain de Clovis, qui fit un voyage à Jérusalem et visita tous les lieux témoins de la Passion du Christ.
D'autres allaient jusque-là chercher la guérison. Grégoire de Tours dit avoir connu un certain Jean, qui, infecté de la lèpre, se rendit sur h^s bords du Jourdain, et ])endant un an se baigna chaque jour dans l'endroit où le Seigneur avait été baptisé. Le même historien connaissait bien d'autre cas analogues de guérison par les eaux du Jourdain. A Livia,
08 I.A r;AULE MÉHOVlXCIENMi:
(luiis la province de Césaive, il y avait des sources Ihermale«i qui jouissaient de la môme propritHé ; on croyait que Josué avait coutume de s'y baigner.
Mais il n'était pas m'cessaii'e d'enliTprendi'e de si lointains voyages, il suffisail pour être (h'harrassé des nudadies dont on soutirait de s'adresser aux saints de la Gaule. Presque dans cluupK» cité s'élevait une basilique abritant le tombeau d'un saint, souvent le premier évèquo de la région. Parmi les saints gaulois, le plus puissant était saint Martin. On contruisait de toutes parts des basiliques en son honneur. D<' tous les points de la chrétienté on venait à Tours s'agenouiller auprès de son tombeau. Sa basilique était le rendezvous de tous les malheureux. Dans l'atrium s'entassaient les malades, aveugles, paralytiques, tiévreux, énergumènes. Il restaient là jour et nuit, attendant au milieu des jeûnes, des prières, des veilles, i)endant des semaines, des mois même, que le saint manifestât sa puissance. Au milieu de la nuit tous ces gens épuisés par la souffrance et les jeûnes croyaient voir le saint leur apparaître. L'église s'illuminait tout à coup. Le moindre bruit devenait la voix du saint.
C'était à qui s'approcherait des tombeaux des saints ; leur simple attouehement pouvait guérir. On grattait la pierre des sarcophages, et on mettait cette poussière dans du vin et de l'eau pour en faire une potion. Ainsi la poussière des toiidxNuix des évoques de Lyon, ensevcdis dans la crypte de la basilique Saint-Jean, soulageait les malades. A Poitiers, la poussière du tombeau de l'évéque ïhaumastus guérissait des maux de dents et de la lièvre ; les tidèles qui employaient ce remède étaient si nombreux que du temps de Orégoire de Tours le sarco])hage était ])erforé. Mais généralenuMit l'approche du tombeau était inti'rdite ; les prêtres distribuîiient la ])Oussièr(^ aux j)èlerius; ceux-ci se contentaient de toucher le voile (|ui abritait le tombeau on de baiser la grille. On recueillait précieusement la cire des cierges et
riiuile des lampes qui brûlaient autour des tombeaux, et on en frottait les membres malades ; môme on en c"omposait des potions qu'on avalait.
C'était encore l'usage de recueillir les feuillages qu'on répandait autour des tombeaux en guise d'ornements, pour en faire des tisanes. Grégoire de Tours raconte que son beaufrère, qui habitait Besançon, ayant été pris de tièvre et son état étant désespéré, sa femme se rendit pour prier dans la crypte où reposaient les saints Ferréol et Ferrucion. Prosternée à terre, elle saisit inconsciemment une feuille de sauge qui gisait là. Quand elle sortit du lieu saint, elle s'aperçut qu'elle tenait cette feuille ; elle y vit un présent divin ; rentrée chez elle, elle en fit une infusion qu'elle donna à son mari : celui-ci recouvra la santé.
Il y avait des incrédules ; mais les saints savaient se venger de c^ux qui leur manquaient de respect. Ainsi, dans le pays de Bourges vivait un ermite nommé Marien, qui n'avait d'autre nourriture que les fruits qu'il cueillait aux arbres des champs. Un jour on le trouva mort au pied d'un pommier; on l'ensevelit à Evaux. Chaque année on célébrait sa fête, et les malades accouraient en foule à son tombeau. Un homme qui habitait près de là ayant allumé du feu au jour de la fête du saint, s'apprêtait à faire griller des grains. Un passant indigné lui dit : « Comment t'occupes-tu d'une telle besogne? Ignores-tu que c'est aujourd'hui la fête du bienheureux Marien? «Mais l'homme avec colère : « Penses^ tu, toi qui parles ainsi, qu'un homme tombé d'un arbre pour avoir satisfait sa gourmandise, ait été admis dans la société des anges et doive être adoré comme un saint? Il vaut mieux travailler chez soi à des œuvres utiles que vénérer un pareil saint. » A peine avait-il parlé que le vent s'éleva et que la maison de l'impie devint la proie des flammes.
20. La protectio7i des saiJits et les reliques. — Les saints n'étaient pas seulement des guérisseurs ; ils étaient des pro-
JOO I.A CAULE MÉUOVINGIKNNE
tcciciiis. On les iii\(»(|iiai( en (oiilc occasion (liflicilc. Aussi c'(''lail i('(i(''sii- (le cha(|ue lidèlc de |)Oss(''(lcr dans sa maison on (lt> |»oil('i- sni- soi des ivliqiies d'un sainl. Il clait bon do ne i)as se incUrc en voyage sans omporlci' un petit sac contenant quelqne parcelle dn corps d'un saint, pour se prémuni i- contre les orages et les tempêtes.
t lé tait un trésor si précieux que les reliques, qu'on ne reculait devant aucun obstacle pour s'en procurer; on se croyait même en droit d'employer la violence pour les (!('rober. Les rcTupics de saint Sei'ge jouissaient d'une i^rande réputation. On lacontait qu'un roi d'Orient ayant enlevé l'un des pouces du martyr se l'était inséré dans le bras droit et que, pour repousser ses ennemis, il lui suffisait de lever le bras. Le prétendant Gondovald, comme il séjournait à Bordeaux, apprit qu'un des habitants possédait des reliques de ce puissant saint. L'évêque lui révéla son nom ; c'était un marchand syrien, Eufrone. Gondovald et son allié, Mummole, voulurent exiger du marchand qu'il leur montrât son trésor. Sur son refus, ils assiégèrent la nuiison. Un diacre enleva la châsse. Mummole la prit et y trouva un os de doigt; il voulut en couper un morceau, mais l'os se brisa en trois fragments qui, sautant de cotés et d'autres, disparurent. Si Gondovald et Mummole mettaient une pareille obstination à se procurer ces reliques, c'est qu'ils ne pouvaient douter que leur possession ne fut pour eux le gage d'une victoire certaine.
Ceux qui avaient la faveur des saints étaient assurés de vaincre leurs ennemis. Clovis marchant contre les Goths chercha auprès du tombeau de saint Martin des présages de victoire. Conimc il traversait la Tonraine, il y envoya des ambassadeurs : a Allez, leur dil-il, el peul-ètre rapporterez- M»us de la sainte demeure quelqne augure de victoire. » Puis il leur remit des présents pour le lieu sainl, ajoutant: u Seigneur, si tu me viens en aide et si lu décides de me livrer cette nalion incr('dnlc (pii rollcnsc. ré\èle-le-nioi au seuil
de la basilique de Saint-Martin et montre que tu daigneras être propice à ton serviteur. » Au moment où les envoyés de Clovis franchirent les portes de la basilique, le primicier prononçait ces paroles du psautier: « Vous m'avez ceint de courage pour la guerre, Seigneur, vous avez placé sous mes pieds ceux qui s'élevaient contre moi; mes ennemis m'ont tourné le dos et vous avez perdu ceux qui me haïssaient. » N'étaient-ce pas là des paroles appropriées à la situation, une prédiction de victoire? Clovis l'entendit bien ainsi, et quand on lui rapporta ces paroles il fut transporté de joie. Il marcha à l'ennemi avec confiance. Les miracles d'ailleurs marquaient sa route. Arrivé au bord de la Vienne, l'armée trouve la rivière tellement grossie par les pluies qu'il était impossible de la traverser. Une biche paraît et lui montre un gué. Quand Clovis se présente devant Poitiers, un disque de feu se détache de la basilique de Saint-Hilaire, et s'avance vers le camp comme pour conduire les Francs contre les hérétiques. Plus tard les rois francs se faisaient accompagner dans leurs expéditions militaires par des clercs qui portaien t des reliques et spécialement la chape de saintMartin. Il importait d'assurer le respect des églises et de leurs ministres. Une armée qui violait les lieux saints n'avait pas à espérer le succès. Aussi les rois imposaient-ils à leurs guerriers le respect des tombeaux des saints, des basiliques et de leurs biens, et sévissaient-ils avec la dernière rigueur contre ceux qui, au mépris de leurs ordres, commettaient des violences contre les clercs ou pillaient les églises. Une des expéditions qui entraînèrent le plus de cruautés et de ravages fut celle que Thierry I" dirigea contre l'Auvergne. L'armée franque s'avançait, laissant derrière elle un désert. Une partie des troupes marchait sur Brioude. Les Francs avaient entendu dire que la population s'était retirée avec ses trésors dans la basilique vénérée de Saint-Julien. Méprisant les ordres de Thierry qui avait défendu (pi'on exerçât aucune violence
202 I.A r.AULE MÉROVINGIENNE
dans un rayon do s('[)l niillos autour de la basili(|iu', ils so dirigèrent do ce côté, dans l'espoir d'y trouver un abondant butin. Les j)ortes de la basilicjue étaient closes. Un soldai brise le vitrage d'une fenêtre, entre dans l'enceinte sacrée et ouvre les poi'Ies à ses compagnons. Le mobilier est mis au pillage; un grand nombre de gens sont encbaînés. Le roi apprit cet acte sacrilège. 11 cboisit (iuel([U(^s-uns des coupables et les lit mettre à mort après leur avoir lait subir divers supplices. Celui qui le premier s'était introduit dans l'église écbappaà la colère du roi, mais non à la vengeance du ciel, car il périt foudroyé. Ses compagnons \oulurenl l'ensevelir; ils amassèrent sur son corps un monceau de pierres: le tonnerre et la tempête les dispersèrent; son cadavre resta ainsi i)rivé de sépulture.
Dans l'antiquité cbaque cité avait sa divinité protectrice; de même, dans les premiers âges du christianisme, les villes se plaçaient sous la protection des saints dont elles possédaient les tombeaux.
Une ville était-elle assiégée, les habitants promenaient les reliques de leur saint patron autour des murailles ; l'ennemi frappé d'une pieuse terreur se retirait. On agissait de même en temps d'épidi'mie. En 546 la |)este ravageait la Première Germanie. Les Rémois craignaient qu'elle ne s'abattît sur leur ville. xMais ils songèrent qu'ils avaient le bonheur de posséder le cor|)s d'un saint puissant. Il suffisait d'imj)lorer sa protection })Our échapper au llt'au. On décora le toud)eau de saint Rémi, on l'entoura d'un cercle de cierges et de lampes, |)uis le peuple vint en foule prier, ])assant toute une nuit à chauler des hymnes sacrées. Au matin, on enleva l'étotfe qui recouvrait le tombeau, on l'arrangea en forme de cercueil; puis on le promena dans toute la ville en chantant des cantiques, la procession faisant le lour de chaque maison. Le fléau gagnait (hi l<'rraiu ; il s'appi'ocha de la \ille, mais il s'arrêta, aux liiuiles (pie lui avait assignées la procession.
21. Les punitions infligées par les saints. — Si les saints savaient accorder des grâces, ils savaient aussi punir ; protecteurs de l'innocence, ils poursuivaient et châtiaient les coupables! Malheur à ceux qui prêtaient sur leurs reliques de faux serments ! Ils démasquaient les parjures, et le moindre mal qui pût arriver à un homme qui jurait faussement sur les corps saints, c'était d'être frappé de paralysie, bien heureux quand il ne tombait pas raide mort. 11 y avait à Bourges, au temps de l'évêque Félix, un homme qui ne cessait de porter contre ses voisins les plus graves accusations. Las de ses calomnies, les notables de la ville décidèrent que ceux qu'il accusait se purgeraient par un serment prêté sur les reliques du sang de saint Etienne. Ceux-ci n'hésitèrent pas ; alors leur accusateur proclama à haute voix qu'ils étaient parjures; aussitôt il fut lancé dans l'espace et retomba sur le pavé à demi mort; revenu à lui, il se reconnut pour calomniateur. Une autre fois, à Saint-Marcel de Chalon, un homme au moment où il lève la main pour se parjurer etoù il s'apprête à invoquer le saint, reste muet ; les mains levées, il demeure fixé
au sol comme une statue d'airain , ce pig. <jo. Ghûsso du Trésor de Saint-Maurice d'Agaune.
n'est qu'à
force de prières qu'on peut lui rendre le mouvement et la
voix. A Tours, c'est un homme qui étend la main vers l'au-
loi, loinhc cl se l'ciid la liHc ; rcM'iiii à lui, il confesse qu'il
allail se parjurci-.
Les saints se montraionl aussi impitoyables contre ceux
qui osaient s'eniparci- des biens des basiliques où ils reposaient; et en cela ils ne faisaient qne défendre leurs propres biens, car les donations qu'on faisait aux églises s'adressaient non pas au clergé, mais aux saints patrons de ces églises. Un liomme avait donné une terre à la basilique de saint Rémi à Reims ; un voisin s'en empara.
L'usurpateur xient à Reims, il y rencontre l'abbé de Sainl- -^g^^^v- Rémi qui lui repro-
Fig. i)l. — Châsse du Trésor de Saint-Maurice d'A- cbc SOn VOl ; aU mOgaune. (Vue postérieure et foud.^ ^^^^^^^^ ^^^ j| s'apprêtC
à monter à cheval pour regagner sa demeure, il tombe à terre, ses yeux se ferment, ses mains se contractent. Il voit dans cette attaque subite une punition céleste, uiu' vengeance du saint; il a encore assez de force pour supplier ceux (pii l'enlourent de le porter dans la basilique et de jeter sur le sépulcre de saint Rcmi tout l'or qu'il porlait avec lui. Mais le (lonateur du bien usurpé se trouvait là ; il prie le saint de ne pas faire grâce au coupable. Celui-ci pul retourner chez lui, mais il y mourut.
Ailleurs, à Brioude, un pâtre s'était emparé dv lerres
LES MOEURS ET LES IDÉES 20:i
appartenant à saint Julien. Le prêtre de la basilique lui dépêcha des envoyés pour lui faire entendre raison; il les reçut à coups de flèches. A quelque temps de là, oublieux de son usurpation, il vint à Brioude le jour même de la fête du saint. Il était à table chez son hôte quand la foudre le frappa, épargnant les autres convives. A ce miracle le peuple fut frappé de stupeur et n'osa plus toucher aux biens du saint. Ce même saint Julien savait cependant pardonner à ceux qui réparaient à temps le dommage qu'ils lui avaient causé. Un certain Sigivald, familier du roi Thierry, s'était installé sur un domaine que Tetradius, évêque de Bourges, avait légué à la basilique de Saint-Julien. Il y résidait depuis trois mois quand il fut pris de fièvre. Sa femme était désolée. Un prêtre lui dit : a Emmenez votre mari de ce domaine qu'il a enlevé au saint et il sera guéri. » Ce qui fut fait. Dès que les époux eurent quitté le lieu qu'ils tenaient injustement, le mari retrouva la santé et sa femme la joie.
22. Caractère des relations des hommes avec les saints. — Les saints n'étaient pas des êtres inaccessibles, d'une essence différente des vivants. On entretenait avec eux des relations continuelles et des relations du genre de celles qu'on avait avec ses semblables. On écrivait aux saints des lettres qu'on déposait sur leurs tombeaux, et on attendait qu'ils fissent à la requête qu'on leur adressait une réponse écrite. Ainsi Chilpéric fit porter au tombeau de saint Martin une lettre dans laquelle il lui demandait s'il était permis ou non de tirer Contran Boson de sa basilique. Un diacre qui avait apporté la lettre, déposa sur le tombeau un morceau de parchemin pour permettre au saint d'écrire sa réponse; il attendit trois jours que Martin daignât prendre la plume, mais ce fut en vain. Il semblait qu'un saint ne pût pas refuser sa protection et ses faveurs à ceux qui le vénéraient. Le saint était sensible aux dons qu'on lui faisait ; mais on n'entendait pas lui abandonner une partie de
206 LA CAULE MÉUO VINGIENNE
SCS hiciis en piiic pcilc ; il fallail (|iril cxaiu'ùl les j)ri('r('s. (V('lail iiM marclu'' qu'on concluait avec le saint. Kt quanti, trailli'urs,l('s prières rcsiaicnt sans ('fr('l,on avait recours aux menaces. Un moine qui, de son vivanl, (Hait considéré comme un saint, (^olomban, apprend un jour qu'on a volé son bien pendant qu'il priait au tombeau de saint Martin ; il retourne au tombeau et s'ach'essant au saint : « Crois-tu que je sois venu prier sur les relique pour (|u'oii me vole mon bien? » Voilà le saint mis en demeure de l'aire découvrir le voleur. Un personnage impie s'étant emparé d'une terre que l'église d'Aix avait reçue de saint AbUrias, Févèque adjura le saint de ne passe laisser dépouiller ainsi. « Autrement, lui disait-il, il n'y aura plus de luminaire dans ton église, plus de cbants de psaumes, que tu n'aies fait restituer à l'église son bien. » Puis il jeladesi'onces sur le tombeau du confesseur et devant les portes de l'église qu'il ferma. Le coupable, saisi de la fièvre, rendit ce qu'il avait pris, paya même une amende et mourut. A Paris, un vol est commis dans l'église de Sainte-Colombe. Eloi court au tombeau : « Ecoute bien ce que j'ai à te dire, sainte Colombe ; si tu ne fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas d'épines, et il n'y aura plus de culte pour toi. » Le lendemain les objets volés étaient rapportés. Au reste, peut-être saint Eloi n'était-il pas si crédule qu'il pensât agir sur sainte Colombe ; mais il savait que la menace qu'il faisait de fermer un sanctuaire vénéré, le sanctuaire d'une sainte puissante, effrayerait les voleurs eux-mêmes qui, dans la crainte de se voii' privés d'une protectrice à laquelle ils avaient l'babitude d(\ recourir, s'empresseraient de restituer ce qu'ils avaient dérobé.
23. Les sépultures dans les ér/liscs. — L'appi'ocbe des saints n'était pas profitable seulement aux vivants. On cbercbait à se ménager une sépulture auprès de leurs tombeaux. C'était l'ambition de tout chrétien de reposer dans le voisi-
nage d'un corps saint. Non seulement le fidèle espérait que quelque chose de la vénération qui s'attachait aux tombeaux des saints rejaillirait sur son sépulcre et le préserverait de toute violation, mais encore il pensait en éloigner le démon; et au jour du Jugement dernier, quand les corps ressusciteraient, celui qui aurait reposé auprès d'un saint s'avancerait dans sa suite jusqu'au pied du Très-Haut, et aurait ainsi un patron tout prêt à intercéder en sa faveur auprès du Juge suprême. Les lois impériales avaient interdit à plusieurs reprises d'ensevelir les corps dans les villes : elles se heurtèrent, impuissantes, au désir universel des chrétiens de reposer à côh? des martyrs. Les cimetières placés aux portes des villes et des bourgs persistèrent à l'époque mérovingienne ; mais la plupart se groupèrent autour des tombeaux des saints et des églises.
En vain les conciles s'élevèrent contre la coutume d'enterrer à l'intérieur même des basiliques. L'Lglise en appela aux consciences ; elle montra l'inhumation dans les sanctuaires comme un danger pour ceux qui étaient morts en état de péché ; et qui donc était sûr d'avoir vécu assez pieusement pour reposer dans r<?nceinte sacrée? On citait les restes d'un ennemi de Dieu repoussés violemment du temple de saint Vincent; on contait encore que deux religieuses pécheresses, inhumées dans une basilique, se levaient de leur tombe chaque jour au moment de la communion et sortaient de l'église. Tous ces récits n'eurent pas raison d'une croyance fortement enracinée. Quiconque avait fait quelque acte de piété, donné aux églises et aux pauvres, cherchait à obtenir des prêtres un lieu de sépulture dans l'église. Ainsi le culte des saints dominait toute la vie et la mort elle-même.
î:OS l.A (iAULli: MKIlOVlKGlK.NMi'
CIIAIMTUK VIN
LHS TJÎTTRKS
1 . La langue. — Les Romains, une fois maîtres de la Gaule, n'avaient pas eu de peine à imposer aux vaincus l'usage de la lani;ue latine. L'aristocratie gauloise avait compris qu'il (Uait de son intérêt d'abandonner le parler de ses ancêtres ])0ur adopter celui des maîtres du monde. C'était la ])remière condition pour prendre place dans la lii(''rarcliie sociale de l'Empire, avoir accès aux magistratures et aux fonctions publiques. La langue gauloise, reléguée dans les campagnes, ne tarda pas à être délogée de ses derniers retranchements. Quelques mots d'origine celtique se conservèrent, mais ils durent prendre une forme latine; les noms de lieux euxmêmes prirent des désinences latines. Le latin était la seule langue qu'on parlât et qu'on écrivît en Gaule, et cela depuis plusieurs siècles, quand les Barbares apparurent. L'histoire de la littérature gallo-romaine n'est donc qu'un chapitre de l'histoire de la littérature latine.
2. Les éeoles de la Gaule au temps de l' Empire. — Les Romains avaient établi en Gaule de nombreuses écoles. Elles furent si florissantes et leur réputation fut telle qu'on y venait d'Italie entendre des maîtres ci'dèbres. 11 y avait des écoles publiques à Trêves, à Besançon, à Autun, à Poitiers, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Narbonne, à Arles et à
1. BiBi.. : Guizot, llisl. de In civilisafion en France.— J.-J. Ampère, Hist. lillévaiie de la France avant Charlema!)ne, 2" cdit. — A. Ebert, Ilist. i/énérale île la littérature latine du moyen âge, traduct. Aynieric ot (^ondainiii, t. I. — M. Bonnet, I.e latin de Grégoire de Tours. — A. Molinicr, Les vianuscrits.
Marseille. On y enseignait la rhétorique, la grammaire, le
l'C:v]5IANT£AQ.V1 ÎTll AJVlCiWV'CîlMFîTv^ Mq 1 JS3 U l NIO, Pv RVl tl II r> UX S-OM £ Lx] M'i Ai 5-
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Q.IT IHÎtJi IaTa 11 1 55 C I PvIIaTIo iXî J5
Fig. 02. — Poésies de Prudence, manuscrit du V' ou VP siècle, en écriture capitale. (Biblioth. nat., ins. lat. 8084.)
droit, la philosophie et même, dans quelques-unes, la mcklecine. Au Y" siècle rétablissement des Barbares porta un coup funeste à ces écoles. L'insécurité était partout, et ce n'était
210 LA GAULE MKUO VINGIENNE
]»lus le Icmps (le s'adoniici* à la culliii'c s|)('(ulaliv(' (lesbcllcs- Icllri's. riicaulrL' cause (Icdrchraiici' pour les écoles civiles l'ul dans les progrès du chiistianisme. L'h]glise envisageait aM'c lerreur l'élude des ailleurs profanes ; il lui seniblail que c'élail un ])éché d'enlrelenir commerce avec des écrivains sous la plume desquels les noms des dieux du paganisme revenaient sans cesse; pour elle, la lecture des auteurs anciens ne pouvait jel(M' dans les espi'ils (jue des germes diminoralilé.
3. La littérature en Gaule au V siècle. — Cependant quelques écoles civiles subsislèrent au V* siècle. 11 y eut encore à cette époque nne j)uissante lloraison litléraire en Gaule ; mais la plupart des écrivains furent des ecclésiastiques. Le senliment antique trouva un asile dans l'iiiglise, car si ce sont des clercs qui écrivent, ils onl cependant conservé une forte éducalion liltéraire, et s'ils n'abordent dans leurs écrits que des sujets religieux, du moins savent-ils encore les revêtir d'une forme élégante. Les écrivains païens se comptent; ce ne sont plus que des grammairiens, des rhéteurs, des chroniqueurs, des poètes faiseurs d'épithalames et d'inscriptions. Ils n'ont plus d'influence sur la masse des inlelligences ; leur lillérature est étrangère aux ([ueslions de principes, « aux besoins moraux et aux senlimenls familiers ); du peuple ; « c'est nne littérature de convention et de luxe, de coterie et d'écoles, vouée uniquement par la nature môme des sujets dont elle s'occupe aux menus plaisirs des gens d'esprit et des grands seigneurs' ». La direclion des inlelligences appartient aux écrivains chrétiens.
Le plus célèbi-e des poètes du V" siècle en Gaule fui Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, d'une des plus nobles familh's. Après avoir rempli de hautes fonctions civiles, il devint évèque de Clermonl en 472 et mourut dans celle dignilé en i87. l^]ncore c(dui-là, s'il esl calholi(pie, resle païen
1, Guizot.
par la forme. Ses œuvres forment comme un* transition entre la littérature antique et celle du moyen âge. Mais c'est un bel esprit. Il recherche les déclamations et les panégyriques; le fond lui importe moins que la forme; il se complaît aux tours de force en rhétorique, en dialectique et en métrique. Un autre poète fut aussi un évéque, Ennodius; il était né en Gaule en 473, peut-être à Arles; sa carrière s'écoula en Italie ; il devint doyen de Pavie ; il mourut en 511.
La Gaule produisit dans le même temps un plus grand nombre de prosateurs. Dans le domaine de l'histoire nou.s trouvons Prosper d'Aquitaine, qui fit un abrégé de la chronique universelle de saint Jérôme; celle-ci s'arrêtait à l'an 378, il la continua jusqu'en 455. Saint Jérôme trouva un autre continuateur dans Gennadius, prêtre de Marseille, dont l'ouvrage, composé en 480, est intitulé />e yim illustnbus\ il n'y traite que des écrivains de la fin du IV* siècle et de ceux du V° siècle. L'hagiographie, c'est-à-dire la biographie des saints, fournit matière à de nombreux écrits. Depuis que le christianisme était triomphant, les seuls héros dont il parut utile de retracer les actes et de conserver la mémoire étaient les saints. La plupart des vies de saints ont été remaniées postérieurement, et il en est bien peu qui nous soient parvenues dans leur première rédaction. Citons cependant la vie de saint Hilaire d'Arles, attribuée à tort à saint Honorât de Marseille, et écrite à la fin du Y* siècle ; et aussi la vie de saint Séverin, écrite en 511 par son disciple le prêtre Eugyppius.
De tous les prosateurs gaulois du V" siècle, celui qui par la largeur des idées, la hauteur des vues, la correction et la clarté de l'expression, domine tous les autres, comme il est celui qu'on lit encore avec le plus d'intérêt à cause des renseignements précis et variés qu'il nous fournit sur la société de son temps, ses mœurs et ses institutions, est un
212 LA GAULE MK RO VINGIliNiNE
tlit'olo^icii cl lin rnoi'alislc, Salvicn, oii^Miiaii'c de l;i ncl^icjuo cl (iiii lui ])rcli-c à Marseille. Son ouvrage csl iulilulé De (juhernatione Dei\ il comprend Imil livres el fut composé au milieu du Y" siècle. Le bul de Tauleur était un but de polémique: réfuter ceux qui à la vue des calamités sous le poids di'squelles pliait FEmpire, niaient le gouvernement de Dieu, la Providence. Salvien a fait de la société de son époque une étude approfondie; il a soumis à la crilique l'étal moral du siècle. 11 ne peut se refuser à reconnaître les malheurs qui accablent le monde ; il y a des justes qui souffrent et des méchants qui réussissent; peu importe auX chrétiens; ceux qui possèdent la vraie foi sont heureux; ils trouvent le bonheur dans la conscience du devoir accompli. Les biens terrestres leur sont indifférents ; ils ne les recherchent pas; ils désirent môme la pauvreté et le mépris d<'s hommes. Car ils ne visent qu'au bonheur éternel. Au reste le monde romain n'a que ce qu'il mérite, car il est corrompu; la vertu, il faut la chercher parmi les Barbares, chez les Gotlis et les Vandales.
La distinction des pensées et du style, si marquée dans Salvien, se retrouve dans un autre écrivain de la Gaule méridionale, le prêtre Vincent de Lérins, qui écrivit en 434 sous le pseudonyme de Peregrinus un traité de théologie po])ulaire intitulé Commonitorium, dune si haute portée que les théologiens le consultent encore. La spéculation chrétienne est en outre représentée par un prêtre de l'église de Vienne, ami de Sidoine Apollinaire, Claudien Mamert, mort vers 474 et qui écrivit un traité de l'àme. De statu animœ.
Ainsi, les clercs se sont emparés du domaine intellectuel. Leurs écrits sont les seuls qui puissent intéresser leurs contemporains ; ils traitent des questions qui sont l'objet des préoccupations de tous. Us répondent aux besoins des esprits pour qui la grande affaire est devenue le salut de l'àme. « Les écrivains chrétiens, comme l'a dit Gui/ot avec autant de justesse que d'éloquence, s'adressent en même
temps aux plus grands intérêts de la pensée et de la vie; ils sont actifs et puissants dans le domaine de l'intelligence et dans celui de la réalité; leur activité est rationnelle et leur philosophie populaire; ils traitent des choses qui remuent les âmes au fond de la solitude et les peuples au milieu des cités. »
4. Les écoles ecclésiastiques à l'époque mérovingienne. — Ce caractère religieux de la littérature s'affirma plus encore au VP siècle. D'abord il n'y avait que des écoles ecclésiastiques établies soit dans les monastères, soit auprès des églises cathédrales. Saint Césaire voulait que chaque moine donnât à la lecture le temps compris entre l'oftîce de Prime et celui de Tierce. Les religieuses elles-mêmes devaient consacrer à la lecture deux heures par jour. Le monastère de Lérins fut un foyer de culture littéraire et théologique, et fournit aux cités de la vallée du Rhône les plus distingués de leurs évêques. L'église d'Arles eut une école florissante sous le gouvernement de Césaire qui expliquait lui-même les saintes Ecritures.
Dans ces écoles on enseignait auxjeunes gens la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la géométrie, l'astrologie, l'arithmétique, le chant et la poétique ; mais ce qu'on étudiait avant tout, c'était l'Ecriture sainte, carie but poursuivi était de former des clercs. On n'étudiait des lettres profanes que le strict nécessaire, ce qu'il fallait pour mettre les élèves à même d'exprimer leurpensée; les lettres cultivées pour ellesmêmes semblaient un vain amusement. L'éducation tout entière est dominée par la théologie chrétienne. Les hommes d'église doivent parler simplement ; il suffit que le peuple les comprenne, car on ne parle plus et on n'écrit plus que pour enseigner les vérités de la religion et moraliser. Les écrivains ne recourent plus aux modèles antiques; par esprit de piété on se méfie des auteurs profanes.
Grégoire de Tours à la fin du VP siècle cite Virgile, Salluste, Cicéron ; mais il n'a pas lu ces auteurs, il n'en connaît
214 I.A GAUI.E MÉROVINGIENNE
(jiic (les lV;ij;inrii(s ([lie soiivcnl même il a rcciiciUis dans dos ailleurs saci'i's des picinicrs sircics. VA I^'orlunal, si habile dans la construction dos vers, ot qui avait ro(;u on Italie une éducalion prot'aiio, avoue ne savoir do IMalon, d'Arislolo, do Chrysippo et di' Pillacus que ce qu'il en a entendu dire; il est vrai qu'il ne connaît pas mieux les Pères de l'Eglise : « Quant à Hilaire, à Grégoire, à Ambroise, à Augustin, je no les ai pas lus, et si jt> les ai yus, c'est à travers un demi-sommeil. » La])lupart dos lollrosdu W siècle auraient pu dire comme Grégoire de Tours s'excusant au début de son Histoire des Francs do la barbarie de son stylo : « Je demande grâce à mes lecteurs pour les fautes que j'aurai pu faire dans les lettres ou dans les syllabes contre la grammaire dont les règles ne me sont pas très bien connues, m'étant appliqué seulement à retenir sans déguisement, sans hésitation, ce dont l'Eglise ])roche la croyance. » En résumé, comme cherche à le démontrer Grégoire en tête de son recueil de miracles, on ne doit faire, dire ot écrire que ce qui peut contribuer à l'édification de l'Église de Dieu et conduire les esprits simples à la connaissance do la foi par une sainte instruction.
3. Les bibliothèques et la transcription des ma7iKscrits. — Les écoles ecclésiastiques n'allaient pas sans bibliothèques. C'est par l'intermédiaire des moines que quelques ouvrages de l'antiquité, et plus encore les ouvrages religieux, nous sont parvenus. Parmi les moines, les plus instruits composaient des livres do piété, les autres se contontaiont de les copier. Cassiodore parlant dos travaux littéraires disait :
« Par cette occupation on cultive salutairement son esprit. C'est un moyen tout propre à ré])andro fort loin les préceptes du Seigneur. Heureux exercice, heureux travaux où l'ou trouve le secret de prêcher do la main, de parler i)ar ses doigts, d'annoncer aux hommes le salut on gardant le silence et (le combatti-o avec l'encre et la plume contre les surprises frauduleuses (\n Démon. Car s'il est vrai de dire que Satan
est percé crantant de coups qu'un copiste traiL'^crit de paroles du Seigneur, sans sortir du lieu où il travaille, il trouve le moyen de parcourir diverses provinces en y répandant son ouvrage. Ses écrits se lisent dans les lieux saints. Les peuples les écoutent et y trouvent des remèdes pour guérir leurs passions déréglées et servir Dieu avec un cœur pur. De sorte qu'il agit même dans les endroits dont il est éloigné. »
Ce que copiaient surtout les moines, c'étaient les Écritures , saintes et les livres des Pères de l'Eglise. Et comme le parchemin était rare, ils ne se faisaient pas faute de gratter les écrits des auteurs profanes pour les remplacer par des ouvrages d'un caractère religieux. Le De repuhlica de Cicéron cédait la place à un commentaire de saint Augustin sur les psaumes. Ces sortes de manuscrits s'appellent palimpsestes. Comme l'écriture pénètre dans le parchemin, les grattages n'empêchent pas qu'on puisse, àlaide de réactifs chimiques, faire revivre les caractères du texte primitif; ainsi a-t-on recouvré plus d'une œuvre littéraire de l'antiquité.
Encore convient-il de ne pas être injuste envers les moines, et il faut reconnaître que c'est à eux que nous devons de posséder les écrits des anciens, soit qu'ils les aient conservés dans leurs bibliothèques, soit, et c'est le cas le plus fréquent, qu'ils les aient recopiés.
Les livres étaient écrits dans l'antiquité sur. des rouleaux de papyrus appelés volumina\ mais dès le I" siècle l'usage des codices^ c'est-à-dire des feuilles de papyrus posées à plat, réunies par cahiers et assemblées, à la façon des tablettes de cire, s'introduisit et ne tarda pas à supplanter les rouleaux. En même temps l'usage du parchemin se répandit. Le format de ces livres était carré. La plupart des manuscrits du VP au VHP siècle sont des codices quadratï composés de feuilles de parchemins groupées par cahiers. Le papyrus fut réservé aux actes des chancelleries et à ceux des notaires. Cependant quelques scribes continuèrent d'employer le papyrus pour
210 LA r.AUl.E MÉUOVINGIENNK
lit lraiis(iij)li()ii des livres. Pour doiiiici' j)liis de consislaiico au |)ii|));rus, ou rcurciinail parfois chaque cahier entre une (louhie feuille diî parclieuiiu (]ui servait à le pi'otéfj;er. L'écritui'e des manuscrits mérovingiens est disposée soit sur ti'ois, soit sur deux colonnes, soit sur des lignes qui s'étendent d'un côté à Tautre de la page.
L'écriture la plus employée poui' les (inivres littéraires et les livres saints était l'écriture majuscule, capitale ou onciale. L'écriture capitale dont on se servait dans les manuscrits est la même qui était employée à tracer les inscriptions sur pierre; elle est celle dont les Romains ont fait le plus ancicmnement usage; elle a été la source de toutes les autres espèces d'écritures latines. Nos imprimeurs s'en servent encore aujourd'hui pour les titres. La forme des cai'actères n'a pas esseiiliellement changé depuis l'antiquité. Toute la difliculté du déchifîrement des manuscrits en capitales vient de ce que les mots n'y sont pas séparés, et que les signes de ponctuation y sont rares. Les bonnes traditions se perdirent pour le tracé des lettres; au lieu de lettres aux hastes pleines et se coupant à angle droit, pour aller plus rapidement on traça des luistes moins régulières, ])lus maigi'es, munies de barres horizontales plus ou moins inclinées; on'obtint ainsi ce que les paléographes appellent la cai)itale rustique (Hg- 92,K
L'écriture onciale (hg. 93), beaucoup plus employée aux Vil" et Vlll" siècles que la capitale, n'est qu'une ca[)itale modifiée, où les lettres sont de moindre hauteur, en même temps que les hastes se courbent et les angles s'arrondissent . 11 n'y a j)as de séparation absolue entre la capitale et l'onciale; certains manuscrits en capitale contiennent des lettres de forme arrondie, par exemple le d ; de même, dans les manuscrits en onciale, certaines lettres, comme le ï, conservent parfois leur l'oi'uie angulaire. A coté des écritures capitale et onciale, on employait pour les livres qui avaient moins d'im|>orlance,
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218 I.A CAUI.K MKUOVINGIENXE
les livres usuels, cl aussi les mies de chancelleries, une éci'ilure minuscule où les letti'os sont liées. Un des meilleurs exemples ([u'on puisse citer est un manuscrit de (jré^oire de Tours, dit manuscrit de Corbie, et transcrit certainement au VIP siècle (li^-. 90).
On avait recours pour Tornementation des manuscrits à divers procédés. Les manuscrits de luxe étaient écrits en lettres d'or ou d'argent, caj)itales ou onciales, sur parchemin teint en pourpre. Les titres étaient anssi tracés à l'encre rouge, et en lettres qui par leur grandeur ou leur forme se distinguaient de celles du texte. Ainsi, dans les manuscrits en onciales les titres étaient formés de lettres capitales, dans les manuscrits en minuscule on employait pour les titres des lettres onciales. Les lettres initiales, ou lettrines, étaient ornées; les hastes larges étaient ornées de tresses et de rinceaux de couleur, rouge et vert, ou bien encore ces lettres étaient foi'mées d'assemblages d'oiseaux, de poissons et d'animaux fantastiques; elles rappelaient les objets d'orfèvrerie en usage à cette époque. Des arcatures encadraient souvent le titre de l'ouvrage. Le texte était parfois illustré de peintures plus ou moins grossières, le plus souvent copiées sur des peintures de manuscrits plus anciens. Enlin le livre se complétait par une riche reliure d'orfèvrerie, et quand c'était un Evangeliaire ou une Bible, on l'enfermait dans une boîte de métal.
Les scribes se plaignaient que les ignorants ne pussent pas apprécier tout le mérite de leur pénible labeur. C'est une idée sur laquelle ils reviennent sans cesse dans les souscriptions qu'ils mettaient à la lin des volumes qu'ils avaient confectionnés. « Ne vous imaginez pas, disaient-ils aux lecteurs, qu'il ait suffi, pour copier cet ouvrage, de remuer trois doigts; pour accomplir notre œuvre, tout notre corps a travaillé. » Si ces moines obscurs n'ont jtas ti'ouvé auprès de l(Hirs contemporains toute l'estime à laquelle ils avaient
droit, ils sont payés aujourd'hui de leurs peines par le prix qu'on attache à leur œuvre.
6. La culture latine dans la Gaule méridionale au VP siècle. — La culture latine était encore brillante dans la Gaule méridionale au commencement du VP siècle, sous la domination des Burgondes et des Wisigoths, et avant qu'on y eût ressenti les effets de l'invasion franque. Les écrivains de ce temps-là conservent comme un parfum de la floraison littéraire du V° siècle. Et si par leurs idées ils se séparent de l'antiquité proprement dite, ils s'y rattachent par leur connaissance des règles de la grammaire et de la syntaxe. On ose à peine parler d'un Avit et d'un Césaire en traçant le tableau de la littérature mérovingienne, car ce sont encore des Gallo-Romains.
7. Avit, évêque de Vien?îe. — Avit (Alcimus Ecdicius Avitus) naquit à Vienne d'une famille patricienne et d'un père évêque. Il devint évêque de Vienne en 490 et mourut en 525. 11 fut à la fois prédicateur et poète.
Avit joua un rôle politique important; il tint une place considérable dans l'administration de l'Église de son temps. Un certain nombre de lettres nous restent de lui qui nous montrent ses relations avec les autres évêquesetles rois. 11 était en correspondance avec les évèques gaulois, l'évêque <le Rome, les patriarches de Constantinople et de Jérusalem. Nous avons aussi les lettres qu'il a adressées au roi Gondebaud, dans lesquelles il lui prodigue les flatteries pour l'amener, lui arien, à se convertir au catholicisme. 11 échoua auprès de Gondebaud, mais il fut plus heureux avec son fils Sigismond qu'il gagna à la foi catholique. Quand il apprit la conversion de Clovis, ce fut un vrai chant de triomphe qu'il entonna: « Votre foi, lui écrivit-il, est notre victoire. » Et faisant allusion au jour auquel Clovis avait été baptisé, le jour de Noël : « Que le jour déjà célèbre par la naissance du Seigneur le soit aussi par la vôtre, car vous êtes né au Christ le
220 LA CAL' LE iMÉIlO VIiNGIEISNE
jour OÙ le (llirisl est nt' |)oiir le monde. » Il prête à Clovis dos vertus que lu V(''ril(' liisl()ri(|ue lui refuse: lu loi, riuiinilili', la miséricorde. Puis il i'enoiige à persévérer dans la voie qu'il a ])rise ; il lui faut étendre la loi calliolique aux autres populations bai'hai'es,
La prose de saint Avit est moins élégante que ses vers. Son principal poème a pour sujet la création de l'homme et sa chute, et il lenferme de si beaux passages qu'on n'a pas craint de le mettre en parallèle avec le chef-d'œuvre de Milton. Avit s'y est élevé parfois ii la grandeur. Ainsi, quand Adam et Eve cherchent à se dérober aux regards de Dieu, celui-ci s'adresse à Adam en ces termes : « Que sert de te cacher? tu ne vois pas Dieu, mais Dieu te voit. Le radieux soleil n'est pas voilé parce que tes yeux se baissent devant sa lumière et ne peuvent supporter l'éclat de son disque éblouissant. » Et y a-t-il rien de plus charmant et de plus pittoresque que cette description de la fuite des coupables à travers le monde : « Bien que les champs se montrent à eux verdoyants de gazon et peints de fleurs variées, malgré les fleuves et les sources, la face du monde leur semble sans beauté après la tienrie, ô Paradis ! Tout otîense leurs regards et, comme il est ordinaire à l'homme, ils aiment davantage ce qu'ils ont perdu. Le monde paraît se resserrer devant eux, l'extrémité de la terre est loin, et cependant les presse. Le jour est terne; sous les feux du soleil ils se plaignent que la lumière a disparu ; les astres gémissent dans le ciel, plus éloignés de leurs tètes; ils aperçoivent à peine dans le lointain ce ciel qu'ils touchaient auparavant, j)
8. Césaire^ évêque d'Arles '. — Si Césairc, évèque d'Arles, eut moins d(; talent littéraire qu'Avit, son influence sur le développement de l'Eglise fut plus grande. Il dirigea les principaux conciles méi-idionaux du commencement du ^'I* siècle, où furent traitées toutes les grandes questions de doctrine
1. Sur saint Césaire, voyez : Malnory, Saint Césaire (1894, in-8).
et de discipline. Nous avons parlé des règles jiionastiques qu'il rédigea.
Il était né dans le territoire de Chalon-sur-Saône en 470 ou i71, d'une famille de condition médiocre. Sa piété et surtout sa charité se manifestèrent dès sa plus tendre enfance. C'était une habitude chez lui de se dépouiller de ses vêtements en faveur des pauvres; et quand ses parents lui demandaient ce qu'il en avait fait, il répondait qu'un passant les lui avait enlevés. Ces traits de charité sont notables; car il conserva toute sa vie une grande pitié pour les pauvres et les malheureux. Ce sentiment marque tous ses écrits. A dixhuit ans, l'évoque de Chalon, Sylvestre, l'admitdans le clergé. Mais rexercice de la cléricature ne suffisait pas à son ardeur religieuse. Tl se retira dans le monastère de Lérins, où il devint cQllerier; il exerça sa charge avec trop de rigueur au gré des moines qui exigèrent de l'abbé qu'il lui retirât ses fonctions. Les exagérations d'ascétisme auxquelles il se livra ébranlèrent sa santé ; l'abbé l'envoya à Arles, qui était encore un centre littéraire. Il y connut le rhéteur Pomerius qui acheva de l'initier aux belles-lettres. Il y devint diacre, puis prêtre; l'évêque d'Arles, Eone, lui confia la direction d'un monastère et, avant de mourir, le désigna pour son successeur sur le siège d'Arles (501) ; son choix reçut l'approbation du clergé et du*|3euple. Il mourut en 543.
Son long épiscopat (501-543) fut rempli par une prédication incessante. Il nous reste de lui cent trente sermons; les uns se rapportent à l'explication des Ecritures saintes, ce sont des homélies sur l'Ancien Testament ; conformément aux règles de l'exégèse de ce temps-lfi, il cherche à démêler dans l'Ancien Testament la préfiguration du Nouveau. Les autres sont des instructions, des admonitions où sont exposés les devoirs du chrétien ; l'évêque s'efforce de donner à ses auditeurs une direction morale ; il s'y élève avec force contre les vices les plus répandus, la rapine, les superstitions,
222 I.A CAULE M ÉUO VI.NC lE.N.NE
rivroj^iiciic, la liixiii'c. Ciiez Césaii'c, nulle vunil»' oraloirc, mais l)eaii('Oiip de clarté, de tendresse, de sim})licilé. 11 niellait sa parole à la hauteur des intelligences un peu rus- (iques au\(pielles il s'adressait; son élocpience était une éloquence populaire. «■ Si je voulais vous l'aire entendre, disait-il, l'exposition des Ecritures dans Tordre et le langage employé par les saints Pères, Taliment de la doctrine ne pourrait parvenir qu'à qu(dques savants et le reste du peuple, la multitude resterait all'amée. C'est pourquoi je demande humblement que les oreilles des savants consentent à tolérer des paroles rusliques afin que tout le troupeau du Seigneur puisse recevoir la nourriture céleste dans un langage simple et uni ; et puisque les ignorants ne peuvent s'élever à la hauteur des savants, que les savants daignent descendre à l'ignorance de leurs frères; car les savants peuvent comprendre ce qui a été dit pour les simples, et les simples ne peuvent comprendre ce qui a été dit pour les savants. »
Son désir d'atteindre les simples d'esprit lui faisait puiser ses métaphores dans la vie journalière ; il les empruntait à la vie des champs ou aux industries les plus vulgaires. La prédication de Césaire eut parmi ses contemporains un grand retentissement. 11 remettait aux prêtres des campagnes des homélies toutes faites; il en envoyait à toute la chrétienté. En 514, Ennodius, évêque de Pavie,' devait avoir sous les yeux les sermons de son ami Césaire quand il disait : « Tandis que les âmes pures sont réjouies par ton aspect, tu as une langue de fer pour châtier les délinquants. Heureux estu, toi à qui Dieu a donné d'enseigner par les admonitions et les exemples. En toi se correspondent l'éclat des discours et celui des mœurs. »
9. Résultats de la conquête franque pour la littérature. — La voix de saint Césaire fut le dernier écho de l'antiquité. Nous touchons à l'époque où rinli'odu<'lion des Francs dans le monde romain va jeter sur la Caule comni(> un \oile <ri-
gnorance, non pas que les vainqueurs aient eu aucun mépris pour les lettres, mais, nouveaux venus dans la culture antique, ils restèrent des élèves incapables de s'élever au niveau de leurs maîtres. L'Eglise, dernier refuge de la science, fut envahie peu à peu par les Barbares ; d'autre part les Gallo-Romains, pénétrés d'éléments barbares, ne purent maintenir les traditions d'élégance et de délicatesse que leur avaient léguées leurs ancêtres.
10. Le latin vulgaire. — Les Francs oublièrent rapidement leur langue propre pour adopter l'usage du latin ; mais leur latin, ce fut le latin vulgaire, le latin qu'on parlait et non celui qu'on écrivait, la langue usuelle et non la langue littéraire. De telle sorte que lorsqu'ils se mêlèrent d'écrire, ils transportèrent dans leurs ouvrages les habitudes du langage courant. De leur côté les Romains, s'il y en avait qui eussent reçu une éducation littér<,nre et qui eussent été initiés aux règles de la grammaire, durent les oublier, et, pour être compris de tout le monde, parler et écrire comme tout le monde.
11. Les rois protecteurs des lettres. — Les rois mérovingiens séduits par la civilisation romaine, et qui en toutes choses s'appliquaient à en adopter les mœurs, se firent les protecteurs des lettres. On vitChilpéric se mêler de faire des vers; mais Grégoire de Tours déclare qu'il ignorait les règles de la métrique, incapable de reconnaître les syllabes longues d'avec les brèves. Il eut même des prétentions à régler la phonétique et l'écriture, et voulut ajouter des lettres à l'alphabet latin, sans doute pour rendre certains sons propres aux langues germaniques ; il envoya dans toutes les villes de son royaume l'ordre d'enseigner ces lettres aux enfants, et d'effacer avec la pierre ponce les anciens livres pour les récrire avec les nouveaux caractères : il en fut de cette réforme alphabétique comme jadis de celle de l'empereur Claude.
224 I. A CAUl.i: MËROVlNCItlNNE
Il >, avait à la cour des rois de grands pcisoiina^cs <iui <ulti\ai('iil k' (li-oil, les Icltros cl smioiit lu pocsic. Aslciiolc et Socondin, personnages de hi cour de Théodebert et auxquels celui-ci confia plusieurs ambassades, étaient des lettrés. Le roi (Contran avait conféré la dignité de ])atrice à un jurisconsulte nommé Ceisus. L'instruction était déjà un moyen de s'élever aux plus hautes dignités. Un certain Audarchius, esclave d'un sénateur et que celui-ci destinait à son service particulier, avait reçu dès sa jeunesse la même éducation que le fil;? de son maître; et comme il était intelligent, il sut en profiter. Il avait appris à fond les ouvrages de Virgile, le code ïhéodosien et l'art du calcul. Fier de sa science, il méprisa ses maîtres et les abandonna pour se recommander au duc Loup. Plus tard il passa an service de Sigebert qui l'employa dans diverses missions. Le duc Loup, gouverneur de Marseille, puis duc de Champagne, avait d'aillenrs un renom d'éloquence, et son frère Magnulfe était versé dans la connaissance du droit. Gogon, maire du Palais de Sigebert, passait pour un homme éloquent; Fortunat, qui avait reçu chez lui l'hospitalité, lui t'crivail : u Vous me rassasiez de beau langage et me nourrissez de bons morceaux ». Il est à craindre que Texcellente cuisine de Gogon n'ait pas été sans influence sur le jugement du poète, qui n'appréciait rien tant que les mets délicats. Jovin, gouverneur de Provence, entretenait avec Fortunat une corresj)ondance poétique. Car c'était alors l'usage que les lettrés échangeassent entre eux, par manière de délassement, des épîtres en vers ; ils se soumettaient réciproquement leurs ])roductions. Fortunat remercie un évèque du nom de Bertlnamn d<'s poésies qu'il lui a adressées; dans son langage hyperboliciue il s'écrie que Rome n'a jamais entendu lire dans le Forum de Trajan de poésies plus pompeuses et d'un style j)lus pur; il ajoute toutefois un cori-ectif : « J'ai noté çà et là pai'mi tant de beautés quelques emprunts aux œuvres du passé; parfois
une syllabe ajoutée rompt la mesure, et le vers estropié, boiteux, a perdu son harmonie. »
\2. Le poète Forlunat\ — Le poète qui faisait autorité à la fin du VP siècle, celui ^
qui donnait le ton, le chef de chœur était Fortunat. Venantius Honoratus Clementianus Fortunatus était originaire d'Italie ; il avait sur les lettrés de la Gaule cet avan-
tage singulier d'avoir ^"^ ., puisé ses connaissances littéraires aux écoles florissantes [de Ravenne ; il y avait étudié la grammaire, la rhétorique, la métrique, le droit, et il avait de toutes ces choses des notions plus étendues que celles que ses contemporains de la Gaule pouvaient avoir prises aux écoles ecclésiastiques. Il était né vers 530 dans un bourg du territoire de Trévise.
1. La dernière édition des œuvres poétiques de Fortunat a été donnée par F. Léo dans les Monumenta Germanise historica, série in-4°. La meilleure traduction est celle de Nisard, dans la collection Didot; c'est celle que nous avons suivie.
Fig. 94. — Hypogée découvert à Poitiers. (Le R. P. G. de là Croix, Hypogée de Poitiers.)
C'est ù proprenieiit parler niinicle s'il vint en Gaule. Il y avait à Ravenne une basilique dans laquelle une inuige de saint Martin était exposée à la vénération des fidèles. Atteint d'une maladie d'yeux et en proie à de cruelles soudrances, Kortunat se frotta les yeux de l'huile de la lampe qui brûlait devant l'image; sur-le-champ il fut guéri. Il voua dès lors un culte à saint Martin et forma le projet d'aller à Tours visiter le tombeau du saint. Il arriva en Gaule par le Rhin avant 5G6. Déjà sa réputation de poète l'avait précédé ; il fut accueilli par le roi Sigebert qui confia au comte Sigoald le soin de le conduire jusqu'à Tours, mettant à sa disposition les relais publics. Partout sur sa route les grands lui offrirent l'hospitalité ; il se lia d'amitié avec tous les grands personnages d'Austrasie. Il s'arrêta à Tours, puis s'établit à Poitiers ; il entra dans le clergé et fut ordonné prêtre. C'est là qu'il connut la reine Radegonde, fondatrice d'un monastère de femmes à Poitiers, et l'amitié qu'il conçut pour elle l'y retint jusqu'à sa mort ; il devint l'homme d'affaires du monastère que dirigeaient Radegonde et Tabbesse Agnès. Vers l'an 599, il fut élevé sur le siège épiscopal de Poitiers ; il mourut peu après et fut enterré dans la basilique de Saint-Hilaire.
Fortunat jouit de son vivant d'une grande réputation; on se disputait ses poésies ; on tenait à honneur d'être célébré par lui, d'obtenir au moins quehjues épitres en vers. « Ses plus minces opuscules, des billets écrits debout pendant que le porteur attendait, de simples distiques improvisés à table, couraient de main en main, lus, copiés, appris par cœur '. » Il obtint la faveur des rois Sigebert, Caribert, Contran, Chilpéric, Childebert, des reines Brunehaut, Galswinthe et Frédégonde. Les évêques ne se montraient pas moins que les grands laïcs désireux d'entretenir des relations avec lui; il fut lié avec Germain de Paris, Félix de Nantes,