‹ La Gaule mérovingienneChapitre 16 sur 28 · Thierry, liécils des temps mérovingiens, 5* récit · texte numérisé non relu

Thierry, liécils des temps mérovingiens, 5* récit

Nicet de Trêves, Martin évèque de Galice, Avit de Ciermont en Auvergne. Grégoire de Tours le tenait en haute estime, et c'est à sa prière qu'il forma un recueil de ses poèmes. Ce recueil est divisé en onze livres. Il a écrit en outre une Vie de saint Martin qui n'est guère qu'une transcription en vers de la vie du même saint écrite par Sulpice Sévère.

Les poésies de Fortunat n'ont aucun lien entre elles ; elles

Fig. 95, — Restitution de l'hypogée de Poitiers. (D'après le R. P. C. de la Croix, Hypogée de Poitiers.)

traitent des sujets les plus divers; ce sont des poèmes d'occasion. La plupart des pièces sont écrites dans le mètre élégiaque. Un certain nombre sont des panégyriques : Fortunat payait en vers l'hospitalité qu'il avait reçue des grands. Ce sont des modèles du genre, si l'on doit mesurer la valeur de l'œuvre à l'ampleur de l'éloge. A lire les panégyriques de Fortunat, c'eût été un siècle de héros, de génies intellectuels et de saints que le VP siècle ; mais l'exagération des louanges nous met en défiance. Et si pour beaucoup de personnages sur lesquels nous ne savons rien autre chose que ce que nous a dit Fortunat, nous ne pouvons mesurer jusqu'à quel point la flatterie a altéré leur véritable caractère, il en est d'autres que nous connaissons par ailleurs et dont

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nous pouvons afiii'mer que le poMe a tracé un portrait mensonger. Fortunat ne s'est pas Ijorné à célébrer les vertus des évêques Léonce de Bordeaux, Félix évoque de Nantes, Nicet évèque de Trêves, les mérites des ducs Gogon, Loup, Magnult'e, et d'autres encore ; il a chanté Caribert et Chilpéric. Du roi Caribert nous no savons pas grand'chose, sinon qu'il eut des mœurs assez déréglées ; mais peut-être parut-il à SCS contemporains le modèle des rois, comme le prétend Fortunat.

Pour Chilpéric, Grégoire de Tours nous a conté sa vie par le menu. Et vraiment l'on pourrait se demander comment le pieux évéque de Tours eût pu conserver quelque estime pour le poète après avoir entendu le panégyrique qu'il fit du roi Chilpéric, si l'on ne songeait que Grégoire comme tous les contemporains n'ont considéré ce poème que comme un morceau d'apparat, destiné à être lu dans une grande solennité, un hommage rendu non pas tant au roi qu'à la dignité royale. Car cette pièce fut composée à l'occasion d'un synode convoqué à Breny en 580 pour juger Grégoire de Tours lui-même accusé par un clerc d'avoir imputé à la reine Frédégonde le crime d'adultère. Ce panégyrique fut lu devant les évêques assemblés; Fortunat y parle en courtisan déguisant la vérité et débitant des mensonges. Assurément des éloges boursouflés et des lieux communs comme ceux qui ouvrent le poème n'engageaient à rien et ne pouvaient beaucoup charger la conscience de celui qui les écrivait ; on peut toujours dire à un roi qu'une nouvelle lumière a éclairé le monde le jour où il est né, que sa célébrité a pénétré partout, que la mer du Pont, la mer Rouge et celle de l'Inde connaissent son nom, que sa brillante renommée a traversé l'Océan. On peut encore admirer l'iiabileté avec laquelle le poète fait allusion aux guerres frati'icides que soutint Chilpéric : <* Le sort, jaloux défaut démérites, se prépare à troubler la Iranquitlité de votre royaume. 11 ébranle les sen-

timents des peuples et l'alliance qui unissait les frères. Il est vrai qu'en voulant vous nuire, il contribua à votre prospérité. Un grand péril menaçait votre tête ; il allait vous accabler ; mais votre heure n'était pas venue et la mort fut écartée. Pendant qu'elle voltigeait autour de vous en brandissant ses armes, le sort, mais cette fois avec l'aide de Dieu, vous arracha aux glaives... Votre cause fut gagnée sans vous. » Mais à lire les éloges qui suivent : « Vous êtes, prince, le mur d'enceinte du royaume dont la porte de fer lève si haut sa tête, vous êtes^ia tour de diamant de la patrie, qui lance ses feux du fond du midi, vous êtes le bouclier immobile à l'abri duquel le peuple fait entendre ses vœux... Que dirai-je, prince, de votre justice si bien réglée que personne, pourvu que sa requête soit juste, ne s'en va mécontent? De votre bouche honnête ne sortent que des arrêts sagement pondérés, et dans toutes les affaires la seule ligne que vous suivez est la ligne droite », etc., on ne se douterait guère qu'il s'agit d'un roi que Grégoire de Tours a appelé « le Néron et l'Hérodede notre temps ». L'étonnement redouble quand à l'éloge de Chilpéric succède celui de Frédégonde, « femme de bon conseil, intelligente, adroite, circonspecte, utile à la cour, se faisant aimer par ses largesses, excellant enfin en toutes sortes démérites ». On a prétendu chercher une excuse au poète dans le désir qu'il aurait eu, à l'instigation de Radegonde, de faire pénétrer dans des âmes violentes en les flattant les conseils de la douceur, et de les incliner à la mansuétude envers Grégoire de Tours. Mais pourquoi tant de subtilités? Fortunat a fait son métier de poète officiel. De plus, comme il arrive aux écrivains inhabiles, l'expression dépasse souvent la pensée ; outre que le poète manie une langue vieillie dans laquelle les mots ont perdu de leur force, de telle sorte que ces mots auxquels nous attachons le sens qu'ils auraient eu sous la plume d'un écrivain de l'époque classique, n'avaient plus leur ancienne vigueur : c'est le

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propre do toiilcs les lilU'ralures à leur docliii (racciimulcM' les rpilliMos et les images ot de suppléer à la Yideur par le nombre. Ajoutez encore que Fortunat s'adresse àdeshommes d'un esprit ptui cultivé qu'une discrète louange n'eût pas touchés; à des hommes grossiers il faut de gros éloges, des mots sonores et pompeux. Ces rois mérovingiens, si jaloux de passer pour des lettrés, devaient ressembler à ces barbares d'outre-Rhin dontparle le même Fortunat, « incapables de faire la difVérence d'un bruit rauque à une voix harmonieuse et do distinguer le chant du cygne du cri de l'oie ». Aux panégyriques proprement dits se rattachent les poèmes en l'honneur des martyrs et des saints, et mémo le poème oii il célèbre la virginité, Fortunat a encore chanté l'achèvement ou la consécration de certaines églises en des poèmes dont quelques-uns étaient destinés à être peints ou gravés sur les murs de l'édifice.

Les épithalames étaient un genre littéraire fort cultivé au Y° siècle ; Claudien et Sidoine Apollinaire en avaient écrit. Fortunat en composa un à l'occasion du mariage de Sigebert et de Brunehaut qui eut lieu en 566. Ce poème présente un singulier mélange de mythologie et de christianisme, mais qui n'a rien de choquant sous la plume d'un prêtre, tant on sent que les dieux païens ne sont là qu'une défroque d'école que les modèles de l'antiquité imposaient aux versiticateurs du VP siècle dont la verve eût été bien vite tarie s'il leur eût fallu se contenter de puiser dans leur propre fonds, et si on leur eût interdit les lieux communs et les développements conventionnels. Au reste, si les prêtres les plus pieux et qui montraient le plus do méfiance pour les auteurs profanes déclaraient qu'on no devait écrire que pour la gloiie de Dieu, ils ne se faisaient pas faute de faire montre» de leur connaissance de la mythologie. Ainsi Grégoire de Tours, après avoir médit au commencement de ses Miracida des arguties de Cicéron et des mensonges de Virgile, avoir déclaré qu'il ne

lui convient pas do répéter les fables des poètes anciens, nous présente sous forme de prétention un résumé de la mythologie romaine.

Fortunat célébra aussi les mérites des morts. Tout un livre de son recueil est composé d'épitaphes dont quelques-unes ont dû être gravées sur les tombeaux des personnages qui en faisaient l'objet: épitaphes de reines, d'évêques, de saints personnages et de simples laïcs.

Mais de tous les poèmes de Fortunat, les plus remarquables sont trois élégies écrites sous l'inspiration directe de Radegonde. On y trouve unsentimentprofondément poétique et une grande habileté de composition. La première de ces élégies est consacrée à Galswinthe, fdle d'Athanagilde, roi des Goths, sœur de Brunehaut, la malheureuse épouse de Chilpéric à laquelle Radegonde avait voué une affection maternelle. En de jolis vers le poète peint l'instabilité des choses humaines : « La fortune tourne incessamment au milieu de l'incertitude des choses et son pied ne se fixe jamais... Personne n'est assuré d'un jour, même d'une heure; nous sommes plus fragiles que le verre. Pendant que l'ignorance décevante nous pousse à l'aventure, ce que nous croyions être le bon chemin cache une fosse. De la vie et de la mort l'homme ne sait ce qu'il en est, ni si la mort le frappera le matin ou le soir. Ignorants de notre destinée, nous sommes plongés dans les ténèbres ; le temps où nous vivons est incertain et sa durée éphémère. Tolède t'a envoyé, ô Gaule, deux 'tours; l'une est toujours debout, l'autre gît à terre brisée. » La première tour symbolise Brunehaut, la seconde, Galswinthe. Le poète nous retrace ensuite les adieux de Galswinthe à sa mère, quand les ambassadeurs de Chilpéric viennent chercher la jeune princesse que son père avait accordée en mariage au roi des Francs. Il nous dit les appréhensions de la fiancée, les efforts vains de sa mère pour la retenir, les déchirements de la séparation. La mère retarde

sanscosso lo départ. Elle ^agno un jour, puis deux, puis trois, puis quatre. Les envoyés insistent pour retourner en leur pays. La mère exliale ses plaintes. Que deviendra-t-elle après le départ de son enfant: « Après les soueis que la royauté comporte, sur qui, dans ma tristesse, viendrai-jo reposer ma tète? Qui m'aimera? Qui me caressera le visage? Qui accourra les bras tendus âmes baisers? Qui se suspendra à mon cou? Qui tiendrai-je sur moi fatiguée d'une charge si douce? Qui me frappera légèrement de sa main par manière de badinage? Toute grande que tu es, ma fdle, je te porterais sur mon sein et je ne fléchirais pas sous cette charge, tant elle me fut toujours aimable et légère. Pourquoi vas-tu en un pays où ne sera point ta mère? »

L'heure du départ a sonné. Alors Galswinthe fait ses adieux à l'Espagne; elle pleure de partir pour des pays lointains, tremblant de l'inconnu où elle va entrer. La mère accompagne sa fille. Elle ne peut se décider à l'abandonner. Elle iîxe un point de séparation, puis, arrivée à l'endroit qu'elle a fixé, elle continue et s'accorde une nouvelle étape. Enfin l'on sépare la fille et la mère. Celle-ci reste à contempler le cortège qui s'éloigne; elle ne quitte la place que lorsqu'il disparaît dans un lointain où la vue ne peut plus atteindre. Galswinthe et sa suite franchissent les Pyrénées; elle arrive àNarbonne; de là elle gagne Poitiers. Fortunatvit passer le cortège royal ; la princesse était assise dans une tour en argent montée sur un chariot. La pieuse Radegonde aurait voulu voir la fiancée royale; elle ne pouvait sortir de son monastère, mais elle trouva le moyen de communiquer plus d'une fois avec la douce exilée, celle dont elle devait plus tard pleurer la triste destinée. Enfin on arrive à Rouen. Là, Galswinthe se convertit au catholicisme. Mais à peine mariée elle est enlevée parla mort. Fortunat se garde bien de nous rien dire des circonstances de cette mort tragique. Voici maintenant que la nourrice de la reine,

et sa sœur Brunehaut, et sa mère exhalent leurs plaintes.

« Le Rhin et le Tage sont troublés par leurs cris ; le Batave est dans l'affliction, l'habitant de la Bétique pousse des gémissements. Ici le Wahal, là FEbre roulent en grondant leurs eaux. » Car si court qu'eût été le règne de Galswinthe, telle était sa douceur qu'elle avait gagné l'affection de tous ses sujets. « C'est assez de larmes; mais quoi! une seule goutte de pluie, si elle n'éteint pas la soif, ne laisse pas que de la soulager. »

Une autre élégie se présente sous la forme d'une lettre adressée par Radegonde à son cousin Hamalafred, dernier rejeton des rois de Thuringe qui, après la ruine de son pays et de sa famille, s'était réfugié à Byzance où il avait pris du service dans les armées de l'empereur, tandis que Radegonde était emmenée prisonnière par le roi Clotaire dont elle devint l'épouse. Les horreurs qui avaient accompagné la sanglante campagne des rois francs contre les Thuringiensy sont peintes d'une façon saisissante: les hommes massacrés et leurs corps abandonnés sans sépulture, les femmes enchaînées et traînées par les cheveux, l'épouse marchant dans le sang de son mari, la sœur passant sur le cadavre de son frère, les enfants arrachés à leurs mères, les maisons incendiées. « Toute barbare que je suis, dit Radegonde, je ne pourrais verser autant de larmes qu'il en fut versé alors, quand j'en verserais un lac. Chacun eut les siennes ; les miennes seules furent pour tous, et la douleur publique devint ma douleur privée. » Elle pleure encore au souvenir de tant de ruines. « Quand lèvent murmure, j'écoute s'il m'apporte quelque bonne nouvelle, mais de tous mes parents je ne vois pas l'ombre d'un seul. » Un seul lui restait qui ne donne pas signe de vie ; a-t-il donc oublié l'affection qui les liait jadis? Elle le prie donc de lui écrire : « Si ni la mer ni la terre ne m'apportent des nouvelles, que ce soit du moins un oiseau, et qu'il m'en apporte de bonnes. » Elle, si la clô-

turc (lu monustt'i'c ne la rclcnuil, elle s'cinharquerail et braverait le voiiL et K's tempêtes pour aller rcîtrouver l'ingrat. La lettre (le lîadegonde eut une rt'p(3nse, mais ce ne fut pas eelle (|u'elle souhaitait ; lïamalafn'd (Hait mort ; un de ses parents, Artaeliis, lui éerivit cette triste nouvelle. Fortunatpril à nouveau la plume et, sous le nom de Radegonde, adressa à Artachis une élt^'gie où la malheureuse reine t'panehait sa douleur.

Fortunat avait à ce point l'habitude de donner à sa pensée la forme poétique qu'il versifiait ses moindres lettres. Il nous est resté de lui toute une série de billets écrits à ses pieuses amies Radegonde et Agnès, tantôt pour les remercier des cadeaux et surtout des friandises qu'elles lui adressaient, tantôt pour se plaindre d'être resté trop longtemps sans les voir.

Fortunat mit plus d'une fois sa plume au service de l'Eglise. Non seulement il chanta les saints, mais il composa encore des hymnes sacrées; on lui doit l'hymne de la Passion Vexilla regh et l'hymne de la Vierge Quem terra, pontus œthera, dans la forme de l'hymne ambroisienne. Il est l'auteur de l'hymne Pange l'ingua^ écrite dans le mètre des chants des soldats romains : c'est un chant de triomphe en l'honneur de la croix, et il fut probablement composé à l'occasion de l'apport d'une relique de la croix dans le monastère de Radegonde. Ces poésies religieuses se distinguent par la tendresse du sentiment, la vivacité du coloris et la magnificence des images.

Ainsi Fortunat savait plier sa muse à tous les genres. 11 ne dédaignait même pas les difficidtés de versification, les jcnix de mots, les acrostiches, et autres ingéniosités. Il a écrit eu l'honneur de Léonce, évéque de Bordeaux, une pièce dont chaque strophe commence par une lettre de l'alphabel. l ne épître adressée à Félix, évêque de Nantes, se compose de dix vers dont les initiales donnent le nom du poète, Forlunatm.

LES LETTRES 23y

Voulant être agréable à Syagrius, évoque d'Autun, il composa un }3oème qui formait un carré parfait comprenant trente-trois vers de trente-trois lettres en souvenir de l'âge auquel était mort le Christ, et présentant cinq acrostiches, deux aux deux bouts des vers, deux sur les diagonales et un au milieu ; les acrostiches étaient tracés à l'encre rouge.

A juger l'œuvre de Fortunat à la mesure de notre goût, on risquerait de porter une sentence inique. Sans doute sa poésie est factice et sent l'école ; elle est enflée et précieuse, mais ce sont là des défauts qu'il faut rejeter sur le milieu où il a vécu. On ne peut lui refuser le talent de la composition, la verve, le coloris, l'abondance dans l'expression sinon dans la pensée ; et ce ne sont pas là de minces mérites quand on songe à l'abaissement général de la culture littéraire au VP siècle.

13. L'historien Grégoire de Tours \ — Cet abaissement éclate dans l'écrivain le plus célèbre de l'époque mérovingienne, Grégoire de Tours, qui fut cependant une des lumières de l'Eglise de Gaule. Georgius Florentins, surnommé Gregorius en l'honneur de son bisaïeul maternel, saint Grégoire évêque de Langres, était de famille sénatoriale. Il naquit en Auvergne entre 538 et 542. Il était encore enfant quand il perdit son père Florentins ; il fut élevé par sa mère Armentaria, sœur de Nizier, évêque de Lyon, et par son oncle Gallus, évêque de Clermont ; après la mort de celui-ci, son successeur Avitus prit soin de l'éducation de Grégoire. L'an 563 il fut ordonné diacre. Il en fut de lui comme de Fortunat : la vertu de saint Martin l'amena à Tours ; il obtint la guérison

1. La dernière édition des œuvres de Grégoire de Tours a été donnée par Arndl dans les Monumenta Germanise Historica (Hanovre, 1885, in-4°). La Société de riiistoire de France a publié le texte latin accompagné d'une traduction par Guadet, Taranne et Bordier. — Voyez sur la vie et les œuvres de Grégoire: Monod, Etudes critiques sur les sources de l'histoire mérovinrjienne ; Grégoire de Tours, Marius d'Avenches (1872, in-8o).

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(runo maladie an lomboau du sainl et demoura à Tours auprès de Tévèque lùiplironius, parcntdc sa mère. En 573 il fut

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Fig. 96. — Manuscrit de Grégoire de Tours, provenant de Corbie, écrit au VII' siècle en minuscule cursive. (IJibl. nat., nis. lat. 17655.)

élu évêque de Tours. Pendant les vingt années que dura son épiscopat (il mourut le 17 novembre 594), il se montra pastour vigilant et énergique. 11 joua un rôle important dans les

conseils des rois ; et si son caractère eût suffi à lui assurer une influence dans la politique, il est certain aussi que l'éclat du siège qu'il occupait contribua à lui donner l'autorité nécessaire pour résister aux excès des rois et de leurs officiers : c'était pour lui une force que d'occuper la place du saint le plus vénéré delà Gaule et d'être le gardien de son tombeau.

C'est pour la glorification de saint Martin et l'édification des fidèles qu'il prit la plume. Sa première œuvre avait pour but de faire connaître les miracles opérés sur le tombeau du saint. Il y ajouta des biographies des martyrs, des confesseurs et des pères, dans lesquelles il insiste sur les miracles qui leur sont dus. Son œuvre hagiographique, qui a pour nous une importance capitale grâce aux traits de mœurs dont elle est remplie, comprend quatre livres de miracles de saint Martin, un livre consacré à la gloire des martyrs, un autre au miracle de saint Julien, un autre à la gloire des confesseurs, enfin un livre intitulé De vita Pafrum où sont retracées les biographies de vingt-trois abbés, évêques ou reclus gallo-romains. Il avait écrit les miracles de saint André, un livre Decursibus ecclesiasticis ^ qui sont perdus, et un commentaire sur les psaumes dont il ne nous reste que la préface et les titres des chapitres.

Son œuvre capitale est l'histoire des Francs, intitulée Historia œcclesiastica. Elle se compose de dix livres qui ont été composés en trois fois. Les quatre premiers livres forment un tout complet relatant les événements arrivés antérieurement à l'époque où Grégoire commença d'écrire, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Sigebert en 575. Les livres V et VI sont comme un second ouvrage composé vers 587 ; l'auteur y suit l'ordre chronologique des événements. Enfin il ajouta plus tard les quatre derniers livres qui s'étendent jusqu'en 591. Il reprit alors son œuvre tout entière, et, après avoir fait quelques additions aux six premiers livres, lui imposa sa forme définitive.

Depuis qiio TEgliso s'était cmpan'c (le l'histoire, ell(^ lui avait (louué uu caractère d'universalilé. Tous les historiens chnUicns depuis Eusèbe, évoque de Césarée, mort on 340, avaient pris ])our point de départ la création du monde; la naissance du Christ formait comme le centre de tout tableau historique et la base de la chronologie. Grégoire de Tours se soumet à la loi de l'historiographie posée par ceux qui avaient écrit avant lui ; il prend les choses à l'origine du monde.

Le premier livre de YHïstona secclesïastica est un résumé de l'histoire universelle de la création à la mort de saint Martin. Grégoire a puisé ses renseignements dans Eusèbe, saint Jérôme, Orose et Victorin. C'est avec le second livre, qui va de la mort de saint Martin à celle de Clovis, que commence la partie originale de l'œuvre de Grégoire, car nous ne savons rien autre chose sur l'origine des Francs que ce qu'il nous en dit. Pour écrire ce livre, l'évèque de Tours avait consulté des vies de saints, quelques chroniques aujourd'hui perdues, des recueils de lettres, et surtout la tradition populaire et orale ; lui-même, à propos de plusieurs événements, avoue n'écrire que d'après les on-dit, d'après ce que beaucoup de gens racontent. La plupart des critiques modernes veulent que cette tradition ait revêtu une forme poétique, et que Grégoire nous ait donné la substance de poèmes épiques chantés chez les Francs ; mais Grégoire ne fait nulle part allusion à ces prétendus poèmes. Des événements considérables comme l'exil de Childéric et son mariage, le meurtre des rois francs par Clovis, peuvent, transmis de bouche en bouche, modifiés, augmentés, embellis par l'imagination populaire, avoir donné naissance à des récits légendaires reposant sur une réalité, vrais quant au fond, mais ornés dans leur forme et en quelque sorte mis au point, sans qu'il soit nécessaire de supposer l'intervention d'un poète. Il y a peut-être là matière épique sans qu'il y ait jamais eu épopée. Grégoire de Tours, qui était né trente ans

après la mort de Clovis, a coimii certainement .des contemporains de ce roi. Quand il rapportait les récits qui avaient cours sur ce conquérant, il se trouvait faire ce qu'eût fait un homme né vers 1840 et qui aurait entrepris d'écrire l'histoire de Napoléon en recueillant les souvenirs de ses soldats. Les conquêtes de Napoléon à peine terminées ont immédiatement donné naissance à des récits plus ou moins légendaires, si poétiques qu'on a pu les qualifier d'épopée sans que cependant ils aient pris la forme arrêtée et définitive d'un poème. A juger l'ensemble des faits, à ne prendre que les résultats, on n'aurait pas une idée si fausse de l'époque impériale si on ne la connaissait que par la tradition populaire. De même peut-on croire que la figure de Clovis avait vivement frappé ses contemporains, et que Grégoire de Tours nous a donné la mesure de l'idée qu'on se faisait de ce roi quelques années après sa mort. Qu'y a-t-il d'ailleurs de si invraisemblable dans ce qu'on nous raconte de Clovis? Doutera-t-on qu'il ait fait périr par ruse et par violence les rois des tribus franques? Mais il y a bien d'autres exemples de crimes commis par ses successeurs pour se débarrasser de gens qui entravaient leur ambition. Veut-on encore reléguer au nombre des fictions l'anecdote du vase? Elle est cependant en accord avec les mœurs des temps mérovingiens ; le butin est tiré au sort entre les guerriers et leur chef, usage qui persista sous les fils de Clovis. Clovis veut soustraire au partage un vase qu'il désire rendre à un évoque dont l'église a été pillée et qui attache un prix particulier à la possession de ce vase ; voilà de la part de Clovis un acte de déférence tout naturel, môme chez un païen, car l'évêque est dans une cité un homme considérable, il en est le chef: le conquérant a intérêt à le ménager. Mais Clovis ne peut rien contre la volonté d'un de ses guerriers qui réclame son droit. L'année suivante, quand l'armée est de nouveau convoquée, il saisit un prétexte pour se venger; et en cela il

n'outrepasse pas ses droils : n'est-on pas d'accord pour reconnaître qu'en temps de guerre le roi est le maître absolu de ses soldats? Et îtinsi arriverait-on à des résultats analogues pour cluicune des anecdotes que Grégoire de Tours emprunte à la tradition populaire. Il est vrai que dans ces passages l'historien se montre plus prolixe et à la fois moins précis que lorsqu'il puise ses renseignements à de sèches annales ; cela va de soi, puisque dans le premier cas il tire son récit d'une source qui n'a guère souci de la chronologie, et qui n'a retenu des faits que le côté pittoresque.

Le troisième livre de l'histoire de Grégoire traite du fils de Clovis et de son petit-fds Théodebert; ici il a été en contact avec des témoins oculaires. Enfin, à partir du quatrième livre ou tout au moins à partir du milieu de ce livre, de la mort de Clotaire (561), Grégoire devient lui-même un témoin oculaire ; souvent même il a été mêlé aux événements qu'il rapporte. Sans doute Grégoire se fait l'écho de bruits mensongers, mais à la réalité desquels tous ses contemporains croyaient. Il ajoute pleine et entière foi aux miracles les plus invraisemblables, défaut qui lui était commun avec tous ses contemporains. Il croit aux présages, et en cela encore il a la même crédulité que tous ceux qui l'entouraient. Grégoire de Tours a vécu la vie dont il nous donne un tableau ; et c'est par là que son œuvre est si attachante. Ce sont de véritables mémoires qu'il a écrits, et non pas des annales, récits chronologiques fastidieux, comme le moyen âge en produira plusieurs siècles durant.

Aussi la barbarie de son style ne décourage-t-elle pas les lecteurs les moins intrépides; on pourrait presque dire qu'elle ajoute à la couleur de son récit. La langue qu'il a employée est le latin vulgaire, c'est-à-dire non pas un latin particulier profondément distinct du latin classique, mais le latin (lu'on parlait et qu'on comprenait en Gaule au W siècle, celui qu'on rencontre dans les diplômes royaux, daus

les actes des notaires, dans les épitaphes. Ce latin n'était qu'une modification du latin classique ; c'était une façon vulgaire, familière de parler. Quand on compare cette langue de la Gaule à la langue classique, on voit que plusieurs facteurs avaient contribué à sa formation : « Les variétés de langage qui résultent en tout temps et en tout lieu de la différence d'éducation et d'instruction entre individus, de la nature du sujet qu'on traite et du ton de chaque discours chez un même individu ; les modifications du latin de l'époque classique opérées à travers six siècles par le développement naturel du langage ; les influences locales qui se manifestent par les provincialismes et l'accent gaulois '. » 11 faut encore ajouter l'ignorance générale et le déclin des écoles qui avaient provoqué l'oubli des règles de la grammaire. Car ce qui frappe le plus chez Grégoire, c'est la confusion entre les divers cas d'un mot ; il ne connaît plus les règles de la flexion, et la plupart de ses contemporains, Fortunat excepté et nous avons dit pourquoi, n'en étaient pas plus instruits. On confondait le nominatif et l'accusatif; les conjugaisons môme étaient oubliées, et l'on se perdait au milieu des verbes déponents et passifs. On peut déjà aémêler dans ce langage les embryons de la langue romane.

Ce n'est pas que Grégoire de Tours, qui avouait s.on ignorance, ait négligé de parti pris les ornements littéraires ; s'il reflète le parler vulgaire, il a cependant dans sa manière d'écrire une certaine originalité qu'il puise dans la nature propre de son esprit, dans sa manière d'envisager les choses. Il n'est pas douteux qu'avec une instruction plus forte, Grégoire n'eût été un écrivain de premier ordre, bien supérieur à Fortunat. Il écrit comme il pense, et il pense fortement ; il sait mettre en relief l'idée maîtresse d'une phrase, poser en vedette le mot important ; il a de l'imagination, et il serait facile de citer dans son œuvre des passages empreints de la

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