‹ La Gaule romaineChapitre 16 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment la Gaule fut conquise par César ^

« De toutes les guerres que Rome entreprit, aucune ne fut plus courte que celle qu'elle fit contre les Gaulois. » C'est Tacite qui fait celte remarque^ L'Italie, en

* Nous ne raconterons pas les premières conquêtes des Romains en Gaule, celles qui eurent lieu de 125 à 122 avant notre ère et qui eurent pour el't'et la soumission de la province appelée depuis Narbonnaisc. Les principales sources pour qui voudrait étudier ce sujet sont : 1° YEpilome de Tite Live, liv. 6i ; 2° les Acta tmmiphalia capiiolina, qui rapportent les triomphes de Sextius Calvinus sur les Ligures, les Voconces et les Sallyes, de Q. Fabius Maximus sur les Allobroges et les Arvernes, celui de Domitius Ahénobarbus sur les Arvernes ; Corpus inscriplionuin hitinarum, I, p. 460; 5° Strabon, JV, 1-2; 4° Florus, I, 37. — Ammien Marcellin, XV, 12, résiune ainsi les faits : Hse rcgiones paulatim levi sudore sub imperium venére romanum, primo tenlatœ per Fulviiiin, dcindc prœliis parvis quassalœ per Sexlium, ad ullimum per FabiiiDi Maximum domitse. — Florus explique la facilité de cette conquête : contre les Sallyes, Rome eut l'appui de Massilia; contre les Allobroges et les Arvernes, elle eut les Eduens. ■ — Rappelons que les Romains fondèrent Aquiv Sextiœ en 122 (Tite Live, Epitome, Cl; Strabon, IV, 1), et Narlw Marliusen 118(Velléius, I, 15;(^.icéron, ProFonleio, 4; ProClueiilio, 51.

- Tacite, Annales, XI, 24 : Si cuncla hella recenseas, nullum breviore spalio quam adversus Gallos confectnm. — Tacite met ces paroles dans la bouche de l'empereur Claude; mais Claude, dont le vrai discours nous a été conservé, s'exprimait autrement : Gatiia Comata, in qua, si quis

effet, et l'Espagne luttèrent pendant plusieurs générations d'hommes ; pour soumettre Carthage et même la Grèce, Rome dut faire des prodiges d'énergie ou d'habileté. La Gaule fut conquise en cinq campagnes \

On se tromperait beaucoup si l'on se figurait que Rome eût employé toutes ses forces à cette conquête. La vérité est qu'elle ne s'en occupa même pas. Le jour où le sénat conféra à César ce qu'on appelait la province de Gaule citérieure et ultérieure, c'est-à-dire le gouvernement de la Cisalpine et de la Narbonnaise, personne, pas même César, ne pensait à cette guerre. La Province contenait quatre légions, jugées nécessaires à sa défense*. Le sénat n'ajouta pas un soldat de plus pour conquérir la Gaule. Rome ne fournit jamais à César ni une légion ni aucune somme d'argent'. César

intuetur quod bello per decem annos exercuerunt divum Julium, idem opponat centum annorum immobilem fidem.

* On compte ordinairement huit campagnes, et il est très vrai que César est resté huit années en Gaule. Mais il faut déduire, visiblement, la première année (an 58 av. J.-C), où il n'a fait que repousser la migration des Helvètes et a délivré la Gaule du Germain Arioviste; cette année ne doit certainement pas compter pour une campagne contre les Gaulois. On peut déduire aussi la quatrième et la cinquième année, oîi il a combattu les Germains et les habitants de l'île de Bretagne. Les seules campagnes où il ait réellement fait la guerre aux Gaulois sont : celle de 57 av. J.-G., où il a surtout combattu les Belges, celle de 56, où il a soumis les Vénètes et les Aquitains, celle de 53, où il a vaincu les Trévires et les Éburons, celle de 52, où il a eu affaire à Vercingétorix, et enfin celle de 51, où il a écrasé les Bellovaques, les Trévires et les Cadurques.

- Appien, Guerres civiles, II, 13; Dion Cassius, XXXVIII, 8. De ces quatre légions, une était en Narbonnaise, trois en Cisalpine, celles-ci cantonnées près de l'Adriatique, quse circum Aquileiam hiemahant, César, 1, 10. — M. Desjardins (t. II, p. 355) dit que le sénat lui donna sep légions, mais c'est qu'il préfère un texte d'Orose (VI, 7) à ceux d'Appius et de Dion Cassius. D'ailleurs, si l'on rapproche les chapitres 8 et 10 du livre I""" de César, on voit bien que le sénat ne lui a donné que quatre légions, puisque, après en avoir levé lui-même deux nouvelles, il n'en a encore que six.

' Dion Cassius, XLIV, 42 : Mt^te 3ûva{i,iv i^ioy^péoiv [jd^xe )(^pTiJ[iaTa aùrâpxT] nap' ^[lôîv Xa6t6v.

fit la guerre de sa seule volonté, à ses frais, et avec ses seules ressources de gouverneur d'une province.

Quelles furent ses forces militaires? Au début, le jour où il se trouva en présence de 200 000 Helvètes, il avait si peu songé à la guerre, qu'il ne disposait que d'une seule légion'. Il fit venir à marches forcées ses trois légions de Cisalpine et en leva deux autres en toute hâte*. C'est avec ces six légions qu'il arrêta les Helvètes et vainquit Arioviste. L'année suivante, il leva deux légions nouvelles, puis trois autres quatre ans après\ Il n'eut jamais plus de dix légions à la fois*. Il ne dit nulle part combien elles comptaient de soldats. A les supposer tout à fait complètes, et leurs auxiliaires également au complet, cela ferait 120 000 hommes. Si on les suppose quelque peu incomplètes, si l'on défalque les morts, les malades, les non-valeurs, les hommes employés aux convois ou à quelque garnison, on jugera que César n'a jamais eu plus de 80 000 combattants.

Que la Gaule ait été conquise depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin, cela ne s'explique pas par les seuls talents militaires de César. La supériorité de la civili-

* César, I, 7 : Erat omnino in Gallia vltcriore (la Narbonnaise) legio una. — I, 8 : hiterea ea Icgione quam seciiin hahcbat.

^ Idem, I, 10 : /p.se in Italiain (c'est-à-diro en Cisalpine) magnis itinevihus contc.ndit, ducisque ibi legiones conscribit, et très quse circum Aquileiam hiemabant ex hibernis educit.

3 Idem, II, 2; VI, i ; VI, 32.

* II a six légions dans la campagne de 58 (I, 10 et I, 49) ; il en a huit dans celles de 57-54 (II, 8; II, 19 ; V, 8) ; il en a dix dans celles de 55 et 52 (VI, 41; VU, 34; VU, 90). — L'énumération des légions dont, il donne les numéros en différents endroits de son livre, en y comprenant les deux que lui avaient prêtées Pompée, donne un total de onze ; mais il faut croire ou que l'une d'elles avait été licenciée, ou que l'une d'elles était restée dans la Provioce. Jamais oa ne lui en voit plus de dix.

sation de Rome et de sa discipline a eu sans doute plus de part à ces grands succès que le génie d'un homme, et cependant cette explication est encore insuffisante. Ce qui rend compte de la conquête de la Gaule, c'est l'état intérieur de la Gaule.

Ne jugeons pas ces événements avec nos idées d'aujourd'hui. Transportons-nous au milieu de ce pays et de celte époque. Observons d'abord comment les Gaulois envisagèrent la conquête, sous quelle forme elle se présenta à leur esprit, quels furent leurs sentiments et le cours de leurs pensées en présence du conquérant.

Ils ne virent pas d'abord dans les Romains des ennemis; les légions entrèrent en Gaule en auxiliaires. Le pays était menacé dans sa sécurité par un déplacement des Helvètes. Contre ce danger il demanda l'appui du proconsul romain qui commandait dans la province voisine*. Les Helvètes vaincus, les députés de presque toute la Gaule vinrent féliciter César : « Nous comprenons bien, lui dirent-ils, que vous avez agi dans l'intérêt de la Gaule autant que dans l'intérêt de Rome^ »

Débarrassés des Helvètes, les Gaulois retinrent encore César et ses légions. Les députés des différents États le supplièrent, « se jetant à ses pieds, les larmes aux yeux », de ne pas les abandonne^^ Hs l'instruisirent

* César, 1, 11 : jEdui legatos ad Cxsarem mittunt rogatum auxilium (contra Hehetios). Suivant Dion Cassius, XXXVIII, 32, les Séquanes auraient joint leur demande à celle des Éduens. César était alors en Narbonnaise et il ne paraît pas que, jusqu'à ce moment, il eût pensé à autre chose qu'à empêcher les Helvètes de passer par la Province romaine.

- Idem , 1 , 30 : Bello Helvetiorum confedo , totius fere Gallix legati ad Cœsarem convenerunt : intelligere sese (dicebant) eam rem non minus ex usu terrse Gallix quam populi romani accidisse. [Cf. p. 4.]

' Idem, I, 31 : Eo concilio dimisso, principes civitatum ad Csesarem

alors des divisions et des embarras intérieurs de leur malheureux pays. Quelques années auparavant, deux ligues s'étaient fait la guerre, et l'une d'elles avait appelé les Germains à son aide*. Les Suèves d'Arioviste, appelés et sollicités par un parti, avaient donc franchi le Rhin^ Ces barbares « avaient pris goût au sol fertile et à la richesse des Gaulois' »; de jour en jour plus nombreux, ils avaient impartialement rançonné leurs adversaires et leurs alliés. Arioviste occupait en maître le bassin de la Saône, et les Gaulois étaient trop divisés pour pouvoir le repousser. « Si César ne les délivrait pas de cette intolérable domination, il ne leur resterait plus, disaient-ils, qu'à quitter eux-mêmes la Gaule et à chercher, loin des Germains, une autre patrie et d'au 1res terres*. »

César fit ce qu'on lui demandait de faire : il vainquit Arioviste, refoula les bandes germaines au delà du Rhin et affranchit la Gaule d'un maître étranger^ La Gaule ressaisit-elle une indépendance déjà perdue? A la domination d'Arioviste succéda naturellement celle de César. Il ne semble pas que cela ait soulevé, d'abord, aucune protestation. Il ressort même du récit de César

reverlerunt, petieruntque uti de sua omniumque salute cum eo aqere liccvet. Sesc omîtes fientes Csesari ad pedes projecerunt. — I, 32 : Magno fletu auxilium a Caesare petere cœperunt.

1 César, 1, 51 : Gallias totius faclioncs esse duas,... factum esse uti ah Arvernis Sequanisque Germani mercede arcesserentur.

* Idem, ], 44 : Ariovistum transisse Rhenum, non sua sponte, sed arcessitum a Gallis... Non nisi rogalus venit.

5 Idem, I, 51 : Quum agros et cnllum et copias Gallorwn homines l'eri ac barbari adamassent.

* idem, I, 31 : ISisi si quid in Csesare populoque romano sit auxilii,... domo emigrent, ^.liud domiciliian, alias sedes, remotas a Germanis, pétant.

Il n'est pas douteux qu' Arioviste ne se regardât comme un maître :

COîniENT LA GAULE FUT CONQUISE PAR CESAR. 49

qu'à ce premier moment la Gaule lui obéit déjà, sans f|u'ii lui eût fallu la conquéiir.

Les Gaulois ne voyaient pas dans César et dans les Romains les ennemis de leur race. Le sentiment de la diversité de race était alors un sentiment vague, qui ne mettait dans le cœur des hommes ni amour ni haine. Regardons quelle est la composition de l'armée de César et cherchons, s'il est possible, quel sang coulait dans les veines de ses soldats : nous y trouvons beaucoup moins de Romains que de Gaulois. Les six légions qu'il a levées en vertu de son pouvoir proconsulaire, il n'a pu les lever que dans sa province, c'està-dire dans la Gaule cisalpine et dans la Gaule narbonnaise\ Toutes les cohortes auxiliaires, qui doublaient ses légions, lui vinrent des mêmes pays. Il a lui-même conservé le souvenir de deux chefs allobroges, « qui lui avaient rendu les plus grands services dans les guerres

Iii sua Gallia (César, I, 34); provmciom suam hanc esse Galliam (I, 44).

' César le dit lui-même, I, 10 : Ipse in Italiam contenait, dvasqve ibi legiones conscribit. Ici, in Ilaliam doit s'en!t>i;.'.ic de la Cisalpine (comme II, 35; V, I; VI, 44), car il n'avait pas le droit de sortir de sa province et l'on sait bien qu'il n'en sortit pas ; d'ailleurs, un peu plus loin, 1, 24; il parle de ces mêmes légions : Duas legiones quas in Gallia cileriore proxime conscripserat. — Les deux qu'il leva l'année suivante Curent aussi composées de Cisalpins : Duas legiones in Gallia cileriore iioias conscripsit (II, 2). De même encore en 54 : Unam legionemquam j)roxime irans Padum conscripserat (V, 24). iS'otez même que lej deux légions que PompéL- lui prêta en 53 étuicnt composées de Cisalpins : Qiios ex Cisatpina Gallia sacramento roqavisset (VI, i). De même encore (Il 52, il l'ait une lr\ée « dans sa piovince », delectum tota provincia liabuil (VII, 1) ; cf. VIII, 54 : Legionein confectam ex delectu provincice Cœsaris. — La Narbomiaise lui louruit beaucoup de soldats. I, 8 : Mililibus gui ex Provincia conveneranl. III, 2i) : Multis viris forlibus Tolosa et

Narbone his regionibus notninalim evocatis. VII, 1 : Deleclmn

iola Provincia habere inslilnil. Vil, 15 : Prœsidia cohortium duo et viginli ex ipsa coacla provincia. — La Province lui fournit aussi des marins pour combattre les Vénètes (III, 9).

Flstel de Coulanges. — La Oruilo romaine. 5

50 LA GAULK ROMAINE.

delà Gaule' «.Son lieutenant Ilirtius reconnaît cxpri^ssement qu'il a soutenu la guerre grâce aux troupes auxiliaires que lui fournissait sa province^ Même la Gaule proprement dite, ce pays qu'il conquérait, lui fournit beaucoup de soldats et surtout de cavaliers. Nous voyons dans son armée des troupes de Trévircs, d'Atrébates, de Sénons, d'Eduens^ C'est avec la cavalerie gauloise qu'il fit la guerre aux Germains; dans son expédition de Bretagne il emmena 4000 cavaliers gaulois*. Les peuples des Pictons et des Santons lui fournirent des vaisseaux^ A un moment, les Kduens lui donnèrent toute leur cavalerie et 10 000 fantassins*.

Les Gaulois n'étaient pas non plus une nation; ils n'avaient pas plus l'unité politique que l'unité de race. Ils ne possédaient pas un système d'institutions et de mœurs publiques qui fut de nature à former d'eux un seul corps. Ils étaient environ soixante peuples que n'unissait ni un lien fédéral, ni une autorité supérieure, ni même l'idée nettement conçue d'une commune patrie. La seule espèce de patriotisme qu'ils pussent connaître était l'amour du petit Ktat dont chacun d'eux faisait partie. Or ce patriotisme local, qui était en même temps la haine du voisin, pouvait quelquefois conseiller l'alliance avec l'étranger. Depuis près d'un siècle, les

* César, De hello cbili, III, 59 • Allohroijes duo fralrcs, quorum opéra Csesar omnibus (jallicis bellis optima fortissimaque eral usus.

2 César (Uirtius), VIII, 47 : (Bcllinn) siislinnit fulcUlate atque ouxiliis provinciae illius.

3 César, II, 24 : Equités Treveri qui auxilii causa ab civilale ad Cœsarcm missi vénérant. De mcnic les Sénons, VI, b, et les Alréhales, VI, 6. — Ailleurs nous le voyons fixer aux cités le continîont de cavalerie qu'elles doivent fournir, équités imperat civitatibus, VI, 4.

* Idem. IV, 6; V, 5.

6 Idem, III, 11.

« Idem, VII, 54, 57-40; cf. Il, 5 et 10; VIII, 5.

COMMENT LA GAULE MIT CoNQUlSE PAP. CliSAR. Ôi

Éduens étaient les alliés de Uorne, tandis que les Arvernes et les Séquanes appelaient les Germains'.

Dans l'intérieur même de chaque peuple, les esprits étaient divisés. D'un côté était un parti composé des classes élevées, qui avait une prédilection pour les institutions républicaines et s'etTorçait de les conserver. De l'autre, un parti populaire faisait ordinairement cause commune avec les puissants chefs de clientèle et joignait ses efforts aux leurs pour établir une sorte de monarchie. Ces discordes tenaient une grande place dans toutes les existences*; les intérêts, les convoitises, les ambitions, les dévouements s'attachaient au parti plus qu'à la patrie. Il n'est pas douteux que chaque homme n'envisageât l'intervention de l'étranger suivant le bien ou le mal qu'elle devait faire à sa faction. Il en fut toujours ainsi dans toute société divisée en ellemême.

On voit en effet, dans les récits de César, que le général romain trouva dès le premier jour des alliés en Gaule. Jamais il ne cessa d'en avoir. Plusieurs peuples lui restèrent constamment attachés; ainsi les Rèmes, les Lingons, et, sauf un court moment, les Eduens\

Même chez les peuples qui luttèrent le plus contre César, il y eut toujours quelques personnages qui lui furent obstinément attachés. On peut citer l'Arverne

• Strabon, IV, 5, 2 : 'Atoouot auyyeveî? 'Pwjiaftov â)vo[xaÇovTO xa\ JtpoarjXOov xrpb; cptX;av. Sr)zoavoi SI Trpb; rspfiavouî 7tpo(36-/aSpouv TcoXXajctç, xo'.vojvou/T£; aùxotç.

- Cé^ar, VI, 11 : Pxne in singulis domibus factiones sunl.

3 Pour les Rèmes, César, VII, 63; Vllf, 6-12 ; pour les Lingons, VII, 63 ; Vlll, 11 ; pour les Éduens, ils furent toujours fidèles jusqu'au moment où leur vcrgobrct Convictolilavis reçut de l'argent de Vercingétorix pqur abandonner César ; VII, 37 : Sollicilatus ah Arvernis pecunia; leur défection ne dura que quelques semaines.

Épasiiact, le Picton Duratius, le Nervien Vertico, le Trévire Cingétorix*. D'autres commencèrent par s'attacher aux Romains, comme l'Eburon Ambiorix, l'Atrébate Commius, l'Eduen Eporédorix, l'Arverne Yercingétorix, et ne firent la guerre à César qu'après avoir été ses amis*. Or l'historien romain ne dit jamais que ces amis de l'étranger fussent des hommes vendus. César n'avait pas la peine de les acheter : leur zèle était spontané. Non seulement il n'a pour eux aucun signe de mépris; mais ce qu'il dit d'eux donne l'idée d'hommes honorables, qui étaient estimés et considérés même de leurs compatriotes. Devons-nous dire que ces hommes fussent des traîtres? Ils le seraient d'après nos idées; ils ne l'étaient pas d'après les leurs. Au moins n'y a-t-il pas ici ce genre de trahison qui fait qu'on livre sciemment sa patrie. Ceux qui combattaient Rome et ceux qui la servaient se croyaient peut-être également patriotes; seulement ils comprenaient d'une manière opposée l'intérêt de la Gaule.

On était pour Rome ou contre Rome suivant la forme de gouvernement qu'on préférait. César indique assez clairement quels sont ses amis et quels sont ses adversaires. Il a toujours contre lui ces hommes qui, ce étant assez puissants pour lever des armées à leurs irais, visent à la monarchie, et qui savent bien que l'aulorité romaine les empêchera d'atteindre ce butS).

» César, VIH, 44 ; V, 45 ; VI, 8 ; VIII, 26 : Duratius, qui perpétua in amicilia manserat Romanorum. — VIII, 44 : Epasnactus Arvernus, amicissUnus populo romano.

'-' Sur Aiiihiorix. Dion Cnssius, XL, 6; sur Coininiiis, IV, 21; sur É|iOrcJori.\,,Cés;ir, VU, 51) et 55; sur Vorcingélorix, Dion Cassius, XL, 41.

'"• Cosar, II. 1 : A potentioribits alque Us qui ad conduccndos homines l'acidlatcs liabcbant, vuhjo régna occupabantur, qui minus facile eain rem imperio noslro consequi poterant. — U n'y a pas contradiction entre

COMMENT LA GAULE FUT CONQUISE PAR CÉSAR. h?,

L'[IelvL'le Orgétorix, l'Ecluen Dumnorix*, l'Éburon Air.biorix, le Trévire Indutiomare, l'Arverne Yercingétorix, en un mot tous les chefs de grandes clientèles et tous ceux qui aspirent à la monarchie, sont toujours contre Rome. Il en est de même de tout le parti que César appelle « la multitude » : soit qu'elle suive l'impulsion de ces chefs, soit qu'elle agisse spontanément, elle se prononce toujours contre les Romains.

Au contraire, \ev, hommes que César appelle les principaux des cités, les hommes honorables, ceux qui composaient presque partout le sénat et qui dirigeaient le gouvernement républicain, étaient naturellemenl attirés vers l'alliance romaine. 11 n'y a rien là qui doive surprendre : Rome apparaissait à ces hommes comme le modèle du régime qui leur semblait le meilleur pour une société et qu'ils voulaient constituer solidement en Gaule ; elle était encore à cette époque un Etat républicain qu'un sénat gouvernait et où les classes élevées avaient une prépondérance incontestée. Rome, qui allait bientôt perdre ce régime pour elle-même, devait pourtant, ainsi que nous le verrons plus loin, travailler à l'établir et à le consolider pour longtemps dans toutes les provinces, et particulièrement dans la Gaule; en sorte que les hommes qui souhaitaient le triomphe du gouvernement municipal et des institutions républicaines dans leur pays, et qui espéraient atteindre ce but à la faveur de la suprématie et de l'hégémonie romaine, ne se trompaient pas tout à fait dans leurs c^îculs.

rotte théorie générale de César et quelques cas particuliers où nous le voyous établir un roi chez tel ou tel |ieu|)le (V, 25; V, 54).

* Céiar, I, 18 : Dumnorix, magna apud plebem çiralia, cupidus t\-r:im novci ii::i,... iinpeiio jjopuli romani, de yccjno de&pciaie. Cf. V, G et 7.

Telle était la situation des Gaulois en face de Rome : d'un côté, un parti et des ambitions qui savaient n'avoir rien à espérer d'elle ; de l'autre, un parti qui attendait d'elle son complet triomphe.

Quelques exemples tirés du détail des faits mettront cette vérité en évidence. Dès le début, l'État éduen est gouverné par les classes élevées sous la forme républicaine; il appelle César. Pourtant César remarque à un C3rtain moment que les Eduens tiennent mal leurs promesses; il s'informe, et on lui apprend * qu'à ce moment même le parti populaire, sous la conduite d'un chef ambitieux, s'agite dans l'Etat, paralyse le gouvernement légal et souffle la haine contre Rome. Chez les Trévires il y a aussi deux partis : l'un, qui se compose « des principaux de l'Etat », des classes élevées, de la noblesse, recherche l'amitié de Rome; l'autre, qui comprend « la plèbe » avec le puissant chef de bande Indutiomare, est l'ennemi des Romains. Indutiomare l'emporte et, dans une assemblée populaire % il fait en même temps condamner à l'exil le chef de la faction adverse et décider la guerre contre Rome. Les hommes des classes élevées sont alors réduits à quitter le pays; la plèbe et Indutiomare y sont les maîtres ^ Une victoire de César change la situation ; l'aristocratie revient, reprend le pouvoir et renoue l'alliance avec les Ro-

* César, I, 17 et 18.

* Idem, V, 56 : In eo concilio {Indtitiomarus) Cvuietorigem hoslem pulicat bonaque ejus piihUcat. 11 s'agit ici d'un concilium annatum, c'cst-à-diie d'une réunion de tous les guerriers; cela est fort dificrent de quelques assemblées que César appelle comilio, populus, et qui paraissent bien plus aristocratiques. [Cf. plus haut, p. 18. j

"^ Au chapitre 5 du livre V de César, le })arti qui est favorable à Rome est désigné par les mots nobilitas et principes, l'autre parti par celui de plcbs.

mains \ Dans une autre partie de la Gaule, chez les Lexuvii, le sénat veut garder l'alliance romaine ; mais le parti populaire s'insurge, massacre les sénateurs et commence aussitôt la guerre*.

Chaque fois qu'un peuple est vaincu, nous voyons « les principaux personnages de ce peuple » se présenter devant César, l'assurer qu'ils ont combattu malgré eux et rejeter la responsabilité de la guerre sur « la multitude ». Cette allégation se renouvelle trop souvent pour qu'elle n'ait pas un fond de vérité; et César en effet y ajoutait foi'.

Il y a une parole qui se rencontre souvent dans les Commentaires : « Les Gaulois changent aisément de volonté; ils sont légers et mobiles; ils aiment les révolutions*. y> C'est que César avait remarqué qu'une déclaration de guerre était ordinairement précédée d'une révolution intérieure. Le pouvoir se déplaçait incessamment, et l'amitié ou la haine d'une cité dépendait du parti qui régnait.

On peut remarquer encore avec quel mépris César parle des armées gauloises qui lui sont opposées. Il les représente presque toujours comme un ramassis « de vagabonds, de gens sans aveu, de voleurs et de pillards qui préfèrent la guerre et le brigandage au travaiP ».

» César, VI, 8.

* Idem, III, M : Aulerci Lexoviique, senatu suo interfecto qnod audores belli esse nolebanl, portas clauscrunl seque cum Viriduvice conjunxcfunt.

5 Idem, II, 13 et 14; V, 27 ; VI, 13; VII, 45.

* Idem, III, 10 : Omnes Gallos novis rébus stiulere. — IV, 5 : In consiliis capicndis mobiles, Jiovis pîerumque rébus student. — Y, 5i : Tanlnm volunlaium commvlaliouem.

"' César, III, 17 : Mutliliido undique ex Gallia perdiloriun hominum Udronumquc quos spcs prwdnndi sludiumtiuc beUandi ab aqyicullura et quolidiaiio labore rcvuaibat. — V, 05 : Indulioiiuuus copias co(jerc,

Or le général romain n'avait aucun intérêt à rabaisser ceux qu'il avait vaincus. Il dit les choses telles qu'il les a vues. Les armées démocratiques de la Gaule lui ont apparu comme une multitude confuse, sans organis?.tion, sans discipline, et qui commandait à ses cliefi plus souvent qu'elle ne leur obéissait*.

Pendant qu'un parti était ouvertement et franchement l'allié des Romains, l'autre ne dissimulait pas s;i préférence pour les Germains, On peut remarquer en effet que toutes les fois qu'un peuple gaulois fait la guerre à César, il a commencé par envoyer des députations au delà du Pihin et il a invité les Germains à envahir la Gaule*.

exsuies damnalosque tola Gallia albcere. — VH, 4 : Habet delecium egenlhun ne perdilorum. — Ilirlins, De bello gallico, VllI, 50 : Colleclis perdids liominihus, servis ad Uherlatem vocalis, exsidihus omnium civitaium accilis, reccpiis latrociniis.

» César, III, 18; VU. 20. — U y a dans le De bello civili, I, 51, un passage sur l'indiscipline ordinaire des années gauloises; l'auteur parle d'un renfort qu'il avait fait venir de la Gaule : Vénérant eo sayitlarii ex Rulenis, équités ex Gallia cum 7nultis carris magnisque impedimentis, ul fert gallica consneludo; erant prseterea cujusque generis hominum millia circiter sex cum servis liberisque ; sed nullus ordo, nullum imperium certum, quum suo quisque consilio ulerelur.

- De bello gallico, 111, 11 : Gerinani a Bclgis arcessiti. — IV, 6 : Hissas legaliones a nonnullis civilaiibus ad Germanos, invitatosque eos utiab Rlteno discedcrent omniaque quœ poslulassen! ab se fore parala. — V, 2 : Germanos transrhenanos sollicitarc. — V, 27 : Magnam manum Germanorum conducUim Rticnum transisse.. — V, .^5 : Treveriet Induliomarus nullum tempus inlermiserunt quin trans Rhenum légat- s mitlerent, civitates sollicilarenl, pecunias pollicercntur. — VI, 2 : Germanos sollicitanl. — VI, 8 et 9 : Germani qui anxilio veniebant. — Cf. Dion Cassius, XL, 31. — On se tromperait, d'ailleurs, si l'on croyait que ces Germains eussent une haine particulière contr»; Rome; c'était la solde ou l'espoir du pillage qui les attirait en Gaule : Germani mercede arcessebantnr, I, 51 ; condnclam manum, V, '27 ; pecuniam polliceri, VI, 2. Ils n'éprouvaient aucim scrupule à rançonner les Gaulois ; un jour que César avai: déclaré (ju'il livrait au pillage le lerriloire des I.I)urons, il vint une foule de Germains pour prendre part à la curée. — \l'i iiiigéiurix n'avait pas de Germains d;ms son armée; César gardait alors

Chacun était ainsi l'allié de l'étranger; entre les deux peuples qui convoitaient la Gaule, chaque Gaulois choisissait. Ce n'est pas que l'amour de l'indépendance ne fût au fond des âmes ; mais il était moins fort que les passions et les haines de parti. Il est probable que des deux parts on parlait également de patriotisme ; mais le vrai et pur patriotisme est le privilège des sociétés calmes et bien unies.

Ce fut seulement dans la septième année de son proconsulat que César vit la Gaule presque entière se dresser contre lui. Jusque-là les Arvernes avaient été dans son alliance. C'était un des plus puissants peuples de la Gaule; au siècle précédent, ils avaient eu un gouvernement monarchique et ils avaient fait la guerre contre les Romains*; vaincus, ils n'avaient pas été assujettis ; Rome leur avait seulement enlevé leur royauté et l'avait remplacée par un gouvernement sénatorial. Depuis ce temps ils étaient restés constamment fidèles à l'alliance romaine; César ne les avait jamais vus parmi ses adversaires; leurs principaux citoyens, leurs sénateurs, Yercingétorix lui-même % avaient recherché son amitié.

Yercingétorix appartenait à une de ces familles que leur vaste clientèle rendait démesurément puissantes. Son père Celtill avait voulu se faire roi ; mais le sénat de Gcrguvie avait déjoué ses projets et l'avait mis à mort^. Lui-même visait à la royauté. Un jour on le

avec soin la ligue du Rhin, et c'était lui, à son tour, qui prenait des Germ;iins à sa solde (Vil, 13, 60, 67).

1 Strabon, IV, 2, 3; A|jpicn,Be//î/m gallicum, 12; Tite h\ve,Epitome, 61 ; César, 1, 45; Corpus viscr/plionum lalinanun, t. I, p. 461'.

- Dion Cassius, XI;, 41 ; 'Iv/ çtXi'oc r.o:£ tw Ka:aav. ÈY^yovc'..

' César, \il, 4 ; Qaod rcijnum a])pclebul, ab civiUilc cm' inlcrfectus

r.8 LA GAULE ROMAINE.

vit réunir ses nombreux clients et s'en faire une armée ; le sénat de sa patrie le frappa d'un arrêt d'expulsion'. On put le chasser de Gergovie, mais il n'en fut que plus fort dans la campagne. Il rassembla autour de lui les hommes que César appelle avec dédain des vagabonds et des gens sans aveu, c'est-à-dire les hommes des classes inférieures. A la tète d'une armée ainsi composée, il rentra de force dans la capitale, chassa à leur tour les sénateurs, et se fit proclamer roi*.

Le changement de gouvernement et la guerre contre Rome étaient, pour ainsi dire, deux choses qui se tenaient et qu'on ne pouvait pas séparer. L'ancien ami de César devint aussitôt son adversaire. 11 chercha des alliés; il en trouva presque partout; le moment était propice pour une insurrection générale.

Il n'est pas douteux, en effet, que les Gaulois n'eussent un attachement très profond pour la patrie et pour l'indépendance; mais, pendant six années, cet attachement avait été moins fort que leurs dissensions. Il n'est rien de plus efficace pour terminer les luttes intestines que l'assujettissement. Dès que les Gaulois se sentirent conquis, leurs rivalités se turent, leurs volontés se rapprochèrent. Au contact des étrangers qui mettaient garnison dans les villes, qui imposaient des tributs, qui commençaient à exploiter le pays suivant l'usage romain

• César, VU, 4 : Verchuietorix, sununœ potentiœ adulcsceiis, cnjus palcr, quod re(jnum appelcbat, ab civitate erat interfeclus, convocalis suis clieidibus, facile incendit. Cognito ejus consilio, ad arma concitiriliir ; proliihelur a Gohannilione reliquisque principibus:... expellilur Cl ij/jiidu Ccigovia. [Cf. i)lus hauL, [i. 15.]

- (a'<.[u-, vu, 4 : E.vpcUHur ex oppido Geryovia.... In agris liabet delecliiiii riicniium ac pevdilorani, maynisque coaclis copiis adversanos suos a (ji:i!>i(s crut cjeclus, e.rpellil ex civitate. Rex ab suis appellalnr. — l'Iiilanjiic lionne aussi à Vcrcingclorix la qualilicatioa de fJaa-.X.j; (17e de Ccsar, c. !27).

et s'emparaient déjà de tout le commerce*, le regret, le remords, la honte, la haine, prirent possession des âmes. On avait été divisé dans la résistance, on fut à peu près uni dans la révolte *.

César remarqua alors avec quelque surprise « le merveilleux accord des volontés pour ressaisir l'indépendance ». Vercingétorix, déjà roi des Arvernes, se fit accepter comme dictateur suprême par presque tous les peuples de la Gaule\ L'important était de donner l'unité au pays. La Gaule devint une grande monarchie pour lutter contre l'étranger. Comme un monarque ahsolu, Vercingétorix fixait les contingents militaires des cités et leurs contributions de guerre. Aucun pouvoir ne limitait ni ne contrôlait le sien. Juge suprême en môme temps que chef d'Etat, il avait le dioit de vie et de mort sur tous. Sa volonté était celle d'un maître^.

L'indépendance nationale fut vaillamment défendue. César rend justice au courage des Gaulois et aux qualités militaires de leur chef; il laisse pourtant voir qu'il était à peu près impossible qu'ils réussissent. On s'aperçoit à plusieurs traits de son récit que la Gaule n'était

» Ccsur, VU, 5; VII, 42.

^ On a supposé que le clergé druidique avait h ce moment prêché la guerre sainte. La chose est possible ; toutefois, ni César ni aucun écrivain n'en parlent. César n'indique nulle part que les druides lui fussent particulièrement hostiles. Que le signal de l'insurrection soit parti du pays des Curnutes, cela ne prouve pas que ce signal ait été donné par les druides. Le serment prêté sur les enseignes militaires, suivant un usage commun à Leaucoup d'anciens peuples, ne suppose pas l'intervention du clergé. [Cf. plus haut, p. 5t .]

' César, VII, 4 : Omnium consensu ad enm defcriur hnperium. Plus tard cette dictature lui fut renouvelée par une assemblée un peu tumnltuaire; Céoar raconte comment il y lit intervenir inopinément la niiillitude. 11 y avait apparemment un parti aristocratique qui eût désiré un autre chef (César, VII, Oô).

* Idem, VII , 4.

60 LA GAULE ROMAlJiE.

pas aussi unanime qu'elle semblait l'être. Plusieurs peuples, tels que les Rèmes et les Lingons, restaient attachés à l'alliance romaine. Ni les Trévires ni les Bellovaques ne voulurent se joindre à Vercingétorix; aucun des peuples de l'Aquitaine ne figura dans sou armée. Les Eduens envoyèrent d'abord leur contingent à César, et, lorsqu'ils se ravisèrent, « ils n'obéirent qu'à contrecœur aux ordres du chef arverne* ». Chaque peuple gardait ses jalousies.

Une autre cause de division et de faiblesse perçait sous les dehors de l'union. La monarchie démocratique de Yercingétorix soulevait des scrupules et des haines dans beaucoup d'àmes gauloises. Cet homme comptait si peu sur une obéissance volontaire, qu'il exigeait que tous les États gaulois lui livrassent des otages\ Il ne régnait qu'à force de se faire craindre. Il prodiguait les supplices. La désobéissance à ses ordres était punie de mort; la tiédeur et l'hésitation étaient des crimes capitaux; partout se dressaient des bûchers et des instruments de torture; un régime de terreur planait sur la Gaule^

* César, racontant l'assemblée générale de Bibracte, ajoute : Ab hoc coiicilio Rémi, Lingoncs, Treveri ahfuerunt, illi quod amiciliam Romnnovum scquehanlur, Treveri quod obérant lonyius (VII, 65). Quant aux Bellovaques, ils voulaient bien faire la guerre à César, mais seuls et pour leur propre coni|tle, se suo nomine alqiie arbilrio cmn Romanis bellum yestitros dicebant veque cnjusquam imperio obiemperaturos (Vil, 75). Aucun peuple aquitain n'est nommé (puii la liste des confédérés (Ml, 75). Quant aux Éduens, on peut voir leurs bési talion j et leurs intrigues (VII, .57 à 75), jusqu'à ce que inviti Vercingeloricji parent (Vil, 65).

* César, Vil, 4 : Omnibus civUalibus absides imper at.

^ Idem, VII, 4 et 5 : Summw diJicjcntiœ summam imperii severitaiem addit: macjnitudine supplicii diibilantes coçjit: majore cominisso delicto, igni atqne onniibns tormenlis necat; leviore de causa, auribus desectis oui singiilis c/fos.sis ucntis, domum remitlil ut inagniludine pœnœ pertçrrcanl alios. Uis suppliciis coaclo c.vercilu....

(les faits montrent assez clairement que l'union des cœurs n'était pas complète. Beaucoup d'hommes redoutaient également la victoire de Vercingétorix et sa défaite. L'indépendance nationale n'était pas l'unique objet des préoccupations; on ne voulait pas delà conquête romaine, mais on sentait qu'il existait un autre danger que cette conquête. La monarchie à l'intérieur était aussi odieuse à certaines âmes que la domination de l'étranger, et Ton n'était pas sans inquiétude sur ce que deviciidrait la Gaule au lendemain de la délivrance. Les partis avaient fait trêve pour lutter contre l'étranger, mais sous cette trêve ils vivaient encore et conservaient leurs désirs et leure craintes, leurs passions et leurs rancunes.

Vercingétorix, roi et dictateur, était entouré de toutes les difficultés qui assiègent d'ordinaire les monarques que la démocratie a portés au pouvoir. D'une part, il avait à contenir par des supplices le parti adverse; d'autre part, il avait à tenir tête aux exigences du sien. Soupçonneux à l'égard de ses adversaires, il était soupçonné par ses partisans. Cette même foule qui l'avait fait roi, dès son premier échec l'accusa de trahison : « S'il avait été battu, disait-elle, c'est qu'il s'entendait avec César; il ne visait qu'à être roi, et sans doute il aimait mieux l'être par la volonté de César que par celle de ses compatriotes'. » De tels discours montrent à quel point les longues divisions politiques des Gaulois avaient troublé leurs esprits. Dans un pareil état d'âme, vaincre était impossible. Il manquait à Vercingétorix ce qui est la condition du succès dans les grandes guerres : il lui

* César, YII^ 20 : Vercingétorix, quum ad suos redissel, prodilionis insimiilalus quod castra propius Romanos movissel.... « Reijnum Gallise malle Csesaris concessu quam ipsorum habei'e beneficio. »

mnnqnait de commander à une nation sans partis. Les divisions qui existent dans une société se reproduisent toujours de quelque façon dans les armées. Elles se traduisent dans Tàme de chaque soldat par l'indécision, l'indiscipline, le doute, la défiance, tout ce qui paralyse le courage ou le rend inutile. Vercingétorix put bien rassembler une armée nombreuse; mais quelles que fussent son énergie, son habileté, sa valeur personnelle, il ne paraît pas qu'il ait réussi à donner à cette armée l'organisation et la cohésion qui eussent été nécessaires en face des légions romaines. Pendant que les troupes de César lui obéissaient sans jamais murmurer ni douter de lui et que, non contentes d'être braves aux jours de bataille, elles savaient accomplir d'immenses travaux et endurer la faim « sans qu'on entendît sortir de leur bouche un seul mot (pii fût indigiie de la grandeur romaine* », le roi gaulois était réduit à haranguer ses soldats, à leur rendre compte de ses actes, à leur prouver péniblement qu'il ne les trahissait pas*. Les légions de César montrèrent durant huit années de suite « ce que pouvait la discipline de l'État romain^ »; les grandes armées gauloises montrèrent le peu que peuvent les plus brillantes qualités pour sauver un pays quand la discipline sociale et la discipline militaire font défaut. Si le nombre des hommes et leur courage avaient suffi pour être vainqueur, Vercingétorix l'aurait été. Vaincu, il tomba en homme de cœur*.

Avec lui, la Gaule perdit le peu d'unité qu'il avait pu lui donner; les résistances partielles se prolongèrent

» Côsar, VII, 17.

* Mcm, YII, 20.

' Idem, VI, 1 : Docuit qiiid popiili rouiitni disciplina posset.

* Encore ne faut-il pas accepter les fléclainations qu'on a faites sur la

sans siiccos pendant une campagne encore; puis louL se soumit'.

Quelques mois après, le conquérant quittait la Gaule, emmenant son armée -. i^a Gaule ne remua pas^ Elle leva des soldats, mais ce fut pour les donner à César. Elle servit son vainqueur dans la guerre civile. Au début de cette guerre, Gicéron écrivait : « César est bien fort en auxiliaires gaulois; IcsGaulois lui promettent

grandeur (l'iline avec laquelle il se rendit à César. Passons en revue les divers récits de cette scène, dans César, Florus, Plutarque et Dion Cassius, cl essayons d'en dégager la vérité. César dit, VII, 89, que, les Gaulois étant à Jjout de ressources, Vercingétorix leur conseille « de céder à la foitune et de le livrer lui-même, mort ou vif, à César » ; on députe au vainqueur ; César pose ces conditions : les Gaulois livreront leurs armes et leurs chefs : « alors, les chefs lui sont amenés, Vercingétorix lui est livré, et les armes sont jetées en las à ses pieds ». — Florus, III, iO, ajoute deux traits : l'un queVercingélorix o se présenta en suppliant », l'autre qu'il prononça cette parole : Fortem vinnn, vir fortisshne, vicisti. — Plulan|ue (Vie de Ci'sav, !27) représente Vercingéloiix monté sur son plus heau cheval, paré de ses plus belles armes, caracolant devant César, enfin lui remettant ses armes « et se tenant en silence à ses pieds ». — Le texte le plus curieux est celui de Dion Cassius, XL, W : « Il se jeta aux genoux de César et lui pressa les mains sans rien dire; tous les assistants étaient émus de pitié; mais César lui reprocha la chose même sur laquelle le Gaulois avait compté pour son salut, c'est-k-dire l'ancienne amitié qui les avait unis; il lui fit sentir combien, après cette amitié, sa défection avait été odieuse, et il le garda prisonnier. »

* L'Aquitaine ne fut définitivement conquise que plusieurs années après. Voir Appien, V, 92 ; Dion Cassius, XLVIII, 49 et LIV, 32.

- Que César ait ramené de Gaule son armée, c'est ce qui ressort du De bello civili, I, 8, legiones ex hihcrnis cvocat, comparé au De hello gallico, Vlll, 54. Cela ressort aussi de plusieurs autres passages où l'auteur montre que les li'gions de la guerre civile sont les mêmes qui ont combaCu ^1 Avaricum et à Alésia {De hello civili, III, 47 et 87 ; De hello africano, 7o). On sait d'ailleurs qu'à la fin de la guerre des Gaules, César, qui venait de rendre deux légions à Pompée, n'en avait plus que huit [De bello (jallico, VIII, 54) en Gaule; elle; nortaient les numéros 7. 8. 9, 10, H, 12, 15, 14 ; or toutes ces iégious, sauf peut-être la onzième, se retrouvent avco leurs numéros dans la guerre civile {De bello civili, I, 7, 15, 18, 46, III, 45, i6, 65, 89; De bello africnno, 5i, 60, 62, 81, 89).

' Les seuls Bellova(|ues tentèrent un soulèvement, qui fut réprimé par Décimus Brutus (Tite Live, Epilome, 114).

64 LA GAULE ROMAliS'B,

10000 fantassins et 6000 cavaliers entretenus à leurs (rais pendant dix ans^ ». César, faisant le compte de ses soldats romains, ajoute « qu'il avait un nombre égal de Gaulois'; il les avait enrôlés en choisissant chez chaque peuple l'élite des hommes^ >5, Étant en Espagne, il vit venir à lui un nouveau renfort de 6000 Gaulois^ Il se fit une légion composée exclusivement de Gaulois, la légion de l'Alouette, et il l'instruisit à la romaine*. Il compta jusqu'à 10000 cavaliers gaulois dans son armée ^

* Cicéron, Ad Atticum, IX, 13.

2 César, De hello civili, I, 39 : Parem ex Gallta ntimerum, qwm tpse paravcval, noniinalim ex omnibus civitatibus nobilissimo et foiii^siino quoque evocalo.

' Idem, I, 51.

♦ Suétone, Vie de César, 24; Pline, XI, 37.

^ Appien, Guerres civiles, II, 49. — Plusieurs m'ont reproché ce chnpitre, comme ils m'ont reproché de n'avoir pas parlé de Vcicin.m'loriv avec tout Tenlhousiasme requis. Je réponds que c'est ici une qiicsliou de méthode. Ceux qui pensent que l'histoire est un art qui consiste à paraphraser quelques faits convenus, pour en faire profiter leurs opinions ou politiques, ou religieuses, ou patriotiques, sont libres de prétendre que les Gaulois '( ont dii » lutter longtemps et s'insurger incessamment contre la domination étrangère; ils n'en peuvent pas donner la preuve, mais leur [lalriotisme exige qu'il en ait été ainsi et leur sens historique est la diipj dd leur patriotisme. Ceux qui pensent que l'iiisloire est une pure science, cherchent simplement à voir la vérité telle qu'elle fut. Le patriotisme est une grande chose; mais il ne le faut pas mêler à l'histoire du passé; il ne faut |ias le mettre là où il ne fut pas. La science ne doit pas avoir d'autre souci que la recherche du vrai. Nous désapprouvons les historiens allemands (jui ont altéré l'histoire pour créer un Arminius légendaire et une (iernianie idéale ; nous ne voudrions pas tomber dans une erreur seml;l:;!.le.

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