CHAPITRE VII
Des premiers effets de la domination romaine.
Rome ne réduisit pas les vaincus en servitude, et les Gaulois conservèrent leur liberté civile*. Rome ne les déposséda pas non plus de leurs terres. Il y eut sans nul doule quelques confiscations; César ne manqua pas de s'enrichir et d'enrichir ceux qui l'avaient servi*; mais il n'y eut pas de spoliation générale.
Ne nous figurons pas la Gaule écrasée par son vainqueur. Les documents historiques ne nous montrent rien de pareil. « César, dit son lieutenant Hirtius, ne songea qu'à maintenir les cités gauloises dans l'amitié de Rome et à ne leur donner aucun motif de révolte; par lui les cités furent traitées avec honneur, les principaux citoyens furent comblés de bienfaits; il n'imposa à la Gaule aucune charge nouvelle ; il s'attacha à relever ce pays que tant de guerres avaient épuisé; et en lui assurant tous les avantages de l'obéissance, il n'eut pas de peine à le maintenir en paix\ »
* Nous ne voulons pas diic que la guerre n'ait fait beaucoup d'esclaves. C'était la règle de ranli(|uilé. Les guerriers pris les armes à la main élaient la propriété du vainqueur. "C'est ainsi qu'après la prise d'Alésia chaque soldat eut un esclave pour sa part (VII, 89) ; encore César renvoya-t-il libres les prisonniers arvernes et éduens.
- César cite un exom]il(3 de cela. 11 enrichit deux Gaulois, qui l'avaient bien servi, en leur donnant des terres enlevées h d'autres Gaulois (De bello civili, 111, 59.) — Ou peut rappeler aussi ce passage de Suétone, Vie de César, 54 : In Gallia fana templaque deum donis referUi expilavil, urbes dirait, sœpiits ob pVcBdam quam oh delicluiii. Nous ne doutons pas que ces sept campagnes n'aient été désastreuses pour le pays.
5 César (Hirtius), VIll, 49 : Unuin illud propositutn habebal continere in amicilia civitates, nulli spem aut causam dare anuurum.... Uono-
FusTEL DE CoijLANGES. — La f aule ruinaine. 0
66 LA GAULE ROMATNE.
Suétone marque bien comment les Gaulois furent traités. Toute la Gaule ne fut pas réduite en province; plusieurs peuples, dit-il, furent à l'état de « cités alliées ou de cités amies* ». Or, dans cette première liste de peuples qui conservaient une sorte de demi-indépendance, nous trouvons les Trévires, les Nerviens, les Rèmes, les Suessions, les Éduens, les Lingcns, les Bituriges, les Carnutes, les Arvernes, les Santons, les Ségusiaves, et plusieurs autres; c'était un tiers de la Gaule*. Le reste devint « province », c'est-à-dire terre sujette et placée sous Yimperium du gouverneur. Mais le pouvoir arbitraire n'est pas toujours et nécessairement l'oppression. Ce qui est certain, c'est que la Gaule dut payer des impôts et fou'mir des soldats. Au dire de Suétone, le total des impôts aurait été fixé par César au chiffre de 40 millions de sesterces, qui équivaudraient en poids à 8 millions de francs^ : chiffre très faible, qui vraisemblablement ne comprenait pas toutes les charges. Pour les levées de soldats, nous n'avons aucun chiffre. Nous verrons bientôt quelques Gaulois se plaindre du poids des impôts, mais déjà ils s'en étaient plaints au temps de l'indépendance*, lisse plain-
rifice civitaies nppellando, principes maximis prœmiis afficiendo, nulla oncra injungcndo, defessam lot adversis prœliis Galliam conditione pdvcndi meliove facile in pace cnntinuit.
» Siiélone, César, 25 : Omtiem Galliam, pr^eter soci\s ac bene méritas civiTATEs, in provincise formam rcdegit.
* La liste des populi liberi ou fœderati est dans Pline, Histoire nalurcllc, IV, 17, § 105-109 ; pour la Narbonnaise, III, 4, § 31-57. — DesjaiJins croit que Pline a pris cette liste dans des documents ofliciels contemporains d'Auguste.
3 Suétone, César, '25 : Ei quadrimjcnlics in singnlos annos slipendii noinine imposuit. — Sur le sens des mots quadringenlies sesLcrlium (lilléralement 400 fois 100 000 sesterces), voir Cicéron, Philippiques, II, 37.
♦ Sur le poids des impôts au temps de l'indépendance, il y a deux traits
DES Pr.E^lIKRS EMETS DE LA DOMINATION ROMALNE. 67
dront aussi parfois de la conscription romaine, ddectus^; pourtant les charges de cette conscription n'approchèrent jamais de ce qu'avaient été les levées en masse des temps antérieurs.
Il ne faut donc pas nous représenter la Gaule opprimée, asservie, bouleversée par la conquête. Jugeons ces événements, s'il est possible, non d'après les idées de l'esprit moderne, mais d'après celles des générations qui les virent s'accomplir. Il n'est pas probable que les hommes aient regretté très vivement leur nationalité perdue, car ils n'avaient jamais formé une nation. Ils ne concevaient guère d'autres corps politiques que leurs petits Etats ou leurs cités, et le patriotisme pour la plupart d'entre eux n'avait pas d'objet plus élevé. Là était l'horizon de leurs pensées, de leurs devoirs, de leur amour, de leurs vertus civiques. Leur âme ne se fût sentie déchirée que si ces corps politiques avaient été brisés par le conquérant. Non seulement Rome ne les détruisit pas, elle leur laissa même, sauf de rares exceptions, leur organisme et toute leur vie intérieure. Il n'y eut presque aucun Etat gaulois qui disparut. Dans chacun d'eux, les habitudes, les traditions, les libertés même se continuèrent. La plupart des hommes, dont les pensées
caractéristiques dans le livre de César : l'un où il dit : Plerique magnitudine tributorum premunhir, VI, 13; l'autre où il montre Dumnorix acquérant une énorme opulence par la perce|)tion des porloria et des vecligalia des Éduens, I, 18. — Sous l'Empire, Tacite, Annales, Ul, 40: Disserebant de coniinualione Iribulorum.
* Tacite, Histoires, IV, 20 : Dileclum iribulaque Gallise aspernantes. — Noter que ces mots do Tacite ne doivent pas être pris à la lettre; l'historien parle d'une panique qui se répand parmi les soldats romains, de bruits qui les épouvantent ; l'un de ces bruits était que la Gaule entière repoussait la conscription et l'impôt. La vérité qui se dégage du récit complet est que la Gaule, même à ce moment, continua à fcurnir des soldats à Rome.
68 LÀ GAULE RuJiADE
et les yeux ne dépassent jamais un cercle fort étroit, ne s'aperçurent pas qu'il y eût un, grand changement dans leur existence.
Il est vrai que chacun de ces Etats gaulois était désormais subordonné à une puissance étrangère. (}uelqiies âmes élevées durent en gémir; mais la majorité des hommes s'accommoda volontiers de celle situation, ils comparèrent le présent au passé et ils forent surtout frappés de cette diftérence que le passé avait été plein de troubles et de souflrances et que le présent était calme et paisible. D n'y avait plus lieu de se combattre pour des rivalités de cités. On ne parlait plus de se déchirer pour la cause aristocratique ou pour la cause populaire. L'indépendance avait été la guerre perpétuelle; l'Empire romain fut la paix.
Il y a une expression qui se rencontre souvent dans les écrivains de ce temps-là, et qui semble avoir été fort usitée dans la langue ordinaire. Pour désigner l'ensemble de l'Empire soumis à Rome, on disait la paix romaine, paat romana\
A la distance où nous sommes de cette époque et en la jugeant d'une manière trop absolue, il semble d'abord que la Gaule échangeât un régime d'indépendance contre un régime de servitude. Mais les Gaulois savaient bien que, même avant que César les soumit, l'indépendance avait été plus rare chez eux que la sujé-
> Piiûê, Histoire natwreUef WiU, 1, 3 : Immaua Romanss paai WÊajesiate. — Senèque, De prorideniia, 4 : Oimies considéra godes in quitus romana pax desinit. — Tacite, Annales, XII. 53 : AddUis qmi paeem nasiram metuebant (i) s'agit ici de «{udqnes peuples bretons). — Sjparljen, Badvianm, 5 : Badrianu* leneadae per orbeni romanmm paa Ojteram intendit. — Ptafarque {De la forlmne des Romainsi appelle Rome I l'aocre îmmobih? (pi fia kc cfaoses hamaioeâ longtemps baUues par ks leuipcles tf .