‹ La Gaule romaineChapitre 18 sur 40 · DES PREMIERS EFFETS DE LA DOMINATION ROMAINE · texte numérisé non relu

DES PREMIERS EFFETS DE LA DOMINATION ROMAINE

tion, et que de tout temps les plus faibles parmi eux avaient dû se courber devant les plus forts. A-t-on compté combien il y avait eu en Gaule de peuples qui fussent vraiment libres et combien il y en avait eu qui fussent sujets'? Ces peuples-clients, que César mentionne maintes fois, étaient des peuples qui avaient perdu leur indépendance. Avant d'être sous l'empire de Rome, ils avaient été sous l'empire des Eduens, des Séquanes, des Nerviensou des Arvernes. Ils leur avaient payé des tributs et leur avaient fourni des soldats, ce qui était précisément ce que Rome exigeait à son tour^ Après les victoires de César, tous furent soumis à Rome comme la moitié d'entre eux l'avaient été à d'autres peuples gaulois. Or telle est la nature humaine, qu'on éprouva peut-être plus de joie à ne plus obéir à des voisins que de douleur à obéir à des étrangers. La suprématie romaine parut compensée par la disparition des suprématies locales. Subjugués par un côté, ils se sentaient affranchis par un autre côté'.

* Ce que les Gaulois appelaient (( clienlèle n de ville à ville était une véritaiile sujétion. Cela ressort de deux passages de César où clienleln et imperium sont employés comme synonymes ; VH, 75 : Clientes Mduorum... suh hnperio Arvernorum; VI, '12 : Novis clientibns compavalis quod hi sequiore impevio se uti videbanl. — César ne donneras la liste entière des peuples clients; il en mentionne seulement quelques-uns; IV, G : Condrusi qui suut Treverovum clienlos ; V, 39 : Ceulroncs, Grudios, Levacos, Pleiimo.rios, Geidiunnos, qui omncs suh impcrio Nerviorum ernnl; Vil, 75 : Sequsiavi, Amhirarcli, Aulerci, clientes Aiduorum; Eleuteti, Cadtirci, Gahah, Vellavi, sub imperio Arvernorum; VI, 4 : Carnutes in clienlela Reniorum; VI, 12 : Magnse Mduo rum clienteiœ. — Il v avait une population de Boïens sujette des Êduens, Vil, 9.

- L'habitude du stipendium payé par les cités clientes aux cités maîtresses est mentionnée par César en deux endroits, I, 30 et V, 27. On l'avait payé aussi h Arioviste, !, o(i, 44, 45. — L'habitude de fournir des soldats est moins nettement exprimée par lui ; mais elle me paraît ressortir de VII, 75.

' Plusieurs petits peuples gaulois, qui avaient été autrefois annexés à

11 faut se représenter ces hommes dans le cadre de leur vie réelle et avec les pensées qui occupaient leur esprit. Rome était pour eux une grandeur lointaine, fort au-dessus de leurs rivalités et de leurs passions. Ce qui était, bien plus que Rome, l'objet de leurs antipathies, de leurs jalousies ou de leurs craintes, c'étaient les supériorités locales et les grandeurs de voisinage. L'homme qu'on détestait, c'était celui qui voulait ou qu'on soupçonnait de vouloir se faire roi dans sa cité; c'était celui qui dans le canton ou dans le village exerçait un patronage impérieux ; c'était celui qui contraignait les faibles à redouter sa force ou à subir sa protection'; c'était le riche créancier qui obligeait ses débiteurs à se faire ses esclaves; c'était le chef de clients qui ne nourrissait un homme qu'à la condition d'être servi, qui ne le protégeait qu'à la condition d'être obéi. Voilà les dominations qu'on redoutait; voilà ce qui aux yeux de ces hommes était la vraie servitude, la servitude de chaque jour et de la vie intime. Rome, par cela seul qu'elle mettait sa suprématie au-dessus de tous, empêchait ces petites tyrannies de surgir. En lui obéissant, on était sûr de ne pas obéir à l'homme qu'on connaissait et qu'on détestait.

Le principal résultat de la domination romaine fut de faire disparaître les clientèles*. On ne vit plus « la plupart des hommes obligés par leurs dettes, ou par

d'autres, rc])iirent leur autonomie sous les Romains ; par exemple, Stralion remarque que les Villœi, qui a[)parlcnaienl autrefois aux Arvcrnes, ont maintenant un gouvernement lilire (IV, 2, § 2, édit. Didot, p.- lôS). Ko même, un peu plus tard, Anti[)oIis fut affranchie de Marseille (iljidi>iii, IV, t, 9, p. 1551

* César, VI, 13 : Aut œre alieno aut injuria polenliorum premvnlur, sese in serviluleni rlicanl vohilibus.

* [Cf. chapitre 4.]

rénormilé des tributs, ou par la violence des puissants, à se mettre d'eux-mêmes en servitude »*. On ne vit plus quelques grands personnages entretenir autour d'eux des ccnlaines de clients, « d'ambacts », de « dévoués », condamner les uns à les servir, les autres à donner leur vie pour leurs querelles ou pour leur ambition. On cessa de voir aussi les druides dispenser la justice, punir les fautes, adjuger les héritages et disposer des propriétés, interdire la religion à quiconque n'acceptait pas leurs arrêts, écarter l'excommunié de la vie commune, et lui refuser r;.ccès même des tribunaux et l'appui de la justice. Voilà les grands changements que ces générations virent s'accomplir dans leur existence, et c'est par eux qu'elles jugèrent la domination romaine. Rome ne se présenta pas à leur esprit comme un pouvoir oppresseur, mais comme une assurance de paix et une garantie de liberté quotidienne.

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