SI LA GAULE A (;III',I',CI1IÎ A S'AFFUANCIIIR
cô(é de Rome'. Les Rèmes, qui n'avaient pas fait défection, convoquèrent une asseml)Ié(Mles dépulés de toutes les cités gauloises, « ])our délibérer en commun sur ce qu'il fiiUait préférer, de l'indépendance ou de la ])aix^ ».
Alors se produisit un des événements les plus caracléi'istiqnes de toute cetle histoire. Les déj)utés des divers peu[)les gaulois se réunirent en une sorte d'assemblée nationale dans la ville qu'on appelle aujourd'hui Reims. Là on délibéra avec une entière liberté sur le choix entre la domination romaine et l'indépendance. Jamais question plus haute n'a été posée devant une nation et n'a été débattue avec plus de calme. Des orateurs parlèrent en faveur de la liberté, d'autres pour le maintien de la domination étrangère. Nous ne voyons d'ailleurs à aucun indice que ceux-ci aient été accusés d'être des traîtres, même par leurs adversaires, et il ne semble pas qu'ils aient été moins attachés que les autres à leur j)atrie. On discuta. Le grand nom de la liberté et le souvenir de la vieille gloire furent évoqués; les cœurs en furent émus. Mais quelques esprits plus froids lirentvoir les dangers de l'entreprise : six légions romaines étaient en marche. On se demanda surtout ce que la Gaule, à supposer qu'elle réussît à s'aHranchir, ferait de son indépendance, quel gouvernement elle se donnerait, oii serait sa cnpitale, son centre, son unilé. On montra les rivalités qui allaient renaître, les prétentions et les haines, la concurrence des divers peuples
* Tacite, c. G7 : Seqiianornm prospéra acie belli impetus slelit; resiphscerc civilales, fasque el fœdera respicere.
- ilu IciM : HcDii per Gallias edixere ut missis legalis in commune consuUareiU Uberlas an pax placeret.
FusTKL UE CODi.ANUKs. — La (iaiilo romaine. '
et l'îinimosité des partis'. On fit entrevoir à quelles incertitudes, à quelles fluctuations serait livrée la société gauloise. On pensa surtout aux Germains, qui depuis deux siècles avaient les bras tendus vers la Gaule, qui étaient poussés contre elle par tous les genres de convoitise*, et qui n'attendaient que l'insurrection des Gaulois contre Home pour inonder leur pays et le mettre à rançon. On calcula tous les avantages de la paix et de la suprématie romaine. On compara le présent à ce que serait l'avenir, et l'on préféra le présent^ La conclusion de ces grands débats fut que l'assemblée déclara solennellement, au nom de la Gaule entière, qu'elle restait attachée à Rome. Elle enjoignit aux Trévires, qui restaient seuls soulevés, de déposer les armes et de rentrer dans robéis::ance*. Puis beaucoup de Gaulois s'armèrent spontanément pour la défense de ^Empire^ Givilis, vaincu une première fois, se refit une nouvelle armée en Germanie ^ Il fut vaincu encore et les Germains furent refoulés au delà du Rhin, qui était leur limite. La Gaule fut sauvée de l'invasion et resta romaine.
Tacite met dans la bouche d'un général romain des paroles qui expriment avec justesse la pensée qui préoccupait le plus les hommes de ce temps-là : « Quand nos armées, disait-il en s'adressant à des Gaulois, en-
* Tacite, Histoires, IV, 69 : Deterruit plerosque provinciai'um œmulalio.... Qiinm, si cuncta procédèrent, sedemimperio legerentftwndum Victoria, jani discordia erat.
- IliiJetn, IV, 75 : Libido atque avaritia.
' Ibidem, IV, 69 : Pacis bona dissertans.... Tsedio futurorum prsesentia placuere.
* Ibidem : Scribuntur ad Treveros epistolse nomine Galliarum ut abstiuerent armis.
5 Ibidem, IV, 79 : Multitudinem sponte commotam ut pro Romanis arma capesseret.
« Ibidem, V, 13 : Reparato per Gertnaninui exercîtu.
Irèrent dans votre pays, ce fut à la prière de vos ancêtres; leurs discordes les fatiguaient et les épuisaient, et les Germains posaient déjà sur leur tête le joug de la servitude. Depuis ce temps, nous faisons la garde aux barrières du Rhin pour empêcher un nouvel Arioviste de venir régner sur la Gaule. Nous ne vous imposons d'ailleurs d'autres tributs que ceux qui nous servent à vous assurer la paix. Vos impôts payent les armées qui vous défendent. Si l'Empire romain disparaissait, que verrait-on sur la terre, si ce n'est la guerre universelle? Et quel peuple serait en péril plus que vous, vous qui êtes le plus à portée de l'ennemi, vous qui possédez l'or et la richesse qui appellent l'envahisseur*? »
Il semble étonnant au premier abord que la Gaule ait eu besoin de l'Empire pour se défendre contre la Germanie. Ce n'est pas que le courage et l'esprit militaire fissent défaut aux Gaulois. Il s'en faut beaucoup que les écrivains de ce temps-là les représentent comme une race amollie. « Ils sont tous d'excellents soldats, dit Slrabon, et c'est d'eux que les Romains tirent leur meilleure cavalerie*. » César ne dédaignait pas non plus leurs fantassins; il en enrôla beaucoup dans son armée'. Ils ne cessèrent jamais, durant les cinq siècles de l'Empire, de fournir de nombreux soldats et des officiers aux légions romaines, qui à cette époque ne se recrutaient plus en Italie. Les bras qu'ils mettaient au service de l'Empire leur auraient suffi pour se défendre eux-mêmes. Mais, sans l'Empire, la désunion se fût mise aussitôt parmi eux. Dans les grandes guerres et
« Tacite, Histoires, IV, 72-74.
* Slrabon, IV, 4, 3. — Appien dit {Guerres civiles, II, 9) que César avait 10 000 cavaliers gaulois dans son ai'mé«. ' [Cf. plus haut, p. 64.]
en présence des invasions, le courage personnel ne sert presque de rien. C'est la force des institutions publiques et la discipline sociale qui défendent les nations. Là où le lien politique est trop faible, l'invasion a pour premier effet de désorganiser le corps de l'Etat, de troubler les esprits, d'égarer les caractères, et dans le désordre qu'elle répand elle est infailliblement victorieuse. C'est ce qui était arrivé à la Gaule au temps des Cimbres et au temps d'Ariovisle. Cela se serait reproduit encore si la domination romaine n'avait fait d'elle un corps constitué et solide. Cette domination fut pour les Gaulois le lien, le ciment, la force de résistance \
* M. P. Viollet a imaginé un système sur les insurrections gauloises. Il est parti d'abord de celte idée préconçue que h Gaule avait dû se révolter fréquemment, énergiquement, unanimement. Pour justifier ces insurrections, il a prétendu que Rome s'était engagée envers les cités fédérées de la Gaule à ne pas leur mettre d'impôts, et que, rompant ces engagements, elle avait levé des impôts considérables. - — Tout cela est de pure imagination. — Il y eut, sans doute, quelques cités gauloises qui furent dites fédérées; mais nous ignorons absolument quelles furent les conditions qui leur furent faites ; les documents n'en disent pas un mot. Comme on les appela civitates fœderatse, il est permis de supposer qu'un fœdus fut conclu entre elles et Rome; encore cela n'est-il pas sur, et la supposition opposée, à savoir qu'il n'y eut aucun traité, mais un simple titre, est tout aussi acceptable en l'absence de tout document ; en tout cas, et en admettant même que César ait conclu un fœdus avec chacune de ces cités, M. Viollet seul est assez hardi pour savoir que l'exemption d'impôts y fût contenue, assez hardi ensuite pour affirmer que Rome rompît cet engagement. M. Violletcommetuneaulremeprise.il voit, par exemple, qu'un Trévire s'est révolté, et il suppose tout de suite que c'est la cité des Trévires qui s'est révoltée. Il oublie que cet homme était un officier romain, citoyen romain, à peu près étranger à sa cité. Prendre un homme pour toute une cité, alors surtout qu'il s'agit d'une cité gauloise, est une forte erreur. Non- Acadéinie des inscriptions, séance du 15 juillet 1887.
M. Mommsen a [de même] beaucoup exagéré l'importance de celle rtivolulion. 11 représente « la noblesse celtique formant une vaste conjuration pour renverser la suprématie romaine; les peuplades les plus considérables se joignant aux rebelles, les Trévires se jetant dans les Ardennes, lesÉduens et les Séquanes se soulevant à la voixde Julius Sacrovir ; enfin ce soulèvement témoignant de la haine encore vivace des Gaulois et