CHAPITRE lî
Que les Gaulois devinrent citoyens romains.
Chez les anciens, la conqucte n'avait pas pour effet d'annexer les vaincus au peuple vainqueur. La Gaule devint ce que la langue latine appelait alors une provincia, c'est-à-dire un pays subordonné*. Elle ne fut pas dans l'État romain, in civitate romana, elle fut dans l'Empire, in imperio romano.
Parmi les Gaulois, les uns furent déclarés alliés de Rome, fœderali, les autres libres, /?7>m, les aulres soumis, dedilitii^. Tous se ressemblèrent en ce point qu'ils étaient placés en dehors de l'État romain. Ils étaient à l'égard de Rome des étrangers, peregrini^.
surtout de la noblesse contre les dominateurs étrangers! » (traduction, p. 101, texte, p. 73). Aucun de ces traits n'est dans les documents. Les documents ne parlent que du poids des impôts. Us parlent non de toute la noblesse cellique, mais de quatre personnages seulement, et il se trouve que ces quatre personnages, nés en Gaule, étaient citoyens romains.
* Le mol provincia, qui prit assez tard une signification géographique, signifia d'abord une mission, un commandement; il s'appliqua surtout aux commandements exercés sur les peu|)les vaincus, et c'est pour cela que l'idée de sujétion s'y attacha. Nous revientlions plus loin sur ce sujet.
2 Pline, lUsloire nalurel'e, 111, 4, § 31-37, et IV, 17, § 105-109.
^ Peregrimis s'oppose :i civis , pcregrinitas à civilas. Cicéron, In Verrein, VI, 35 : Noninefii nequc civem ncque pereyrinum. — Digeste, 1, 2, 2 : Prselor qui Roinœ inter pereqritios jus dicehal. La pérégrinité impliquait une différence, non de domicile, mais de droit. On pouvait habiter Rome, même de père en fils, et y être un pérégrin; en retour on pouvait habiter Lyon ou Trêves, et y être un civis romanus. Voir Cicéron, Pro Balbo, 23; De officiis, 111, 11 ; Gaius, Inslilutes, I, 67-70, 79. Ce qui marque bien le sens de la pérégrinité, c'est que le dtoyen romain qui était condamné à l'exil devenait aussitôt un pérégrin : pcrccjyinus fit is oui aqun et icjni inlerdiclum est (llpieii, XI).
Cela signifiait qu'ils ne faisaient pas partie du peuple romain ; ils n'avaient ni les droits politiques ni les droits civils de cette cité. Ils n'avaient pas la protection des lois romaines. Ils ne pouvaient ni hériter d'un Romain ni léguer à un Romain*. Ils n'avaient pas le commercium, c'est-à-dire le droit d'acquérir en pleine propriété sur terre romaine*. Ils n'avaient pas le droit de mariage avec des Romains, c'est-à-dire qu'une union d'un Romain avec une Gauloise n'eût pas produit d'effets légaux^; le fils qui en serait né aurait, comme pour toute union illégale, suivi la condition de la mère; il eût été par conséquent un Gaulois, un pérégrin*.Le pérégrin n'avait pas le droit de prendre un nom romain ^ Ces règles n'ont pas été créées par Rome; elles découlaient de principes qui avaient appartenu à tous les Elals anciens. Il était dans les idées des hommes d'alors qu'une barrière légale et morale séparât toujours deux peuples ou deux cités.
Ne parlons pas ici d'une politique d'assimilation. Tandis que l'on voit, dans les sociétés modernes, les conquérants employer toute leur habileté à s'assimiler les vaincus, et les vaincus de leur côté repousser aussi longtemps qu'ils peuvent l'union avec les vainqueurs,
* Gaius, Institutes, II, 218 : Ctii nullo modo Icgari possil, velui pcregrino, cum quo testamenti factio non sit. — idem, II, HO; III, 152,
- Ulpien, XIX, 4. L'absence de commercium exclut la mancipntio, le dominium ex jure Quiritium i-t même l'emploi de certaines obligations solennelles.
5 Voir sur tout cela llpien, Y, 4; Gains, I, 50, 67, 78, 92. Quclquefoii on accordait le connubhnn it un péiégrin par concession spéciale.
* Même, une loi Minicia ajouta à la rigueur de cette règle. Si un pérégrin épousait une civis nnnana^ l'entant restait pérégrin (Ulpien, V, 8).
^ Perexirinee conditionis veiiiit iisnipaïc roniana noinina, dunlaxat genliUlia, Suétone, CUmde, 25. Il est piobable que Claude ne lit ici que faire revivre une ancienne règle.
c'était le contraire dans l'antiquité. Ceux qui supposent que Rome eut la pensée et la conception nette de faire entrer dans son sein les peuples soumis, lui attribuenl une idée assez moderne et qu'elle n'eut pas. Quelques esprits élevés purent la concevoir; mais il y a tout au moins une très grande exagération à dire que Rome ait eu une politique constante en ce sens. Ce furent bien plutôt les peuples soumis qui travaillèrent à entier dans la cité romaine. Rome ne fit que se prêter au désir des peuples. Elle ne s'y prêta même que par degrés et lentement. L'effort, en tout cela, vint des peuples, et non pas de Rome. Ce ne fut pas Rome qui eut pour politique de fondre les Gaulois avec elle; ce furent les Gaulois qui aspirèrent et qui tendirent de toutes leurs forces à s'unir à ceux qui les avaient conquis.
Il faut même remarquer que ce ne furent pas seulement les Gaulois « déditices » qui sentirent l'intérêt de devenir citoyens romains. Ceux qui étaient « fédérés », ceux qui étaient « libres », ceux qui par conséquent continuaient à avoir l'usage de leurs lois nationales, furent les plus empressés. Rome leur permettait de rester Gaulois, ils voulurent être Romains.
L'État romain, à cette époque de l'histoire, n'était plus une république libre. Le titre de citoyen ne conférait donc plus, comme autrefois, le droit d'élire les magistrats et de voter les lois. Les documents montrent |)ourtant qu'il avait autant de prix aux yeux des hommes et qu'il était autant recherché qu'à l'époque précédente'. C'est qu'il assurait la protection des lois romaines. Avec lui, la propriété était garantie; on pou-
* Dion Cassius, LX, 17 : « Comme les citoyens étaient en tontes clioses plus estimes que les péiégrins, beaucoup demandaient le droit de cité. »
vait lester et hériter, contracter et vendre, suivant les formes solennelles et sûres; on avait tous les droits attachés à l'autorité maritale et à la puissance paternelle. Ce titre, outre qu'il llattait la vanité, rehaussait la valeur légale de l'homme. 11 fut donc un objet d'ambition. Pendant sept ou huit générations d'hommes, le but de tous les désirs d'un Gaulois ne fut pas de s'affranchir de Rome, mais d'acquérir le droit de cité romaine.
Quand nous disons « droit de cité romaine », il faut tâcher de bien comprendre cela suivant les idées des anciens. Notons d'abord le mot dont ils se servaient, ils ne disaient pas jus civitatis comme nous disons droit de cité*. Ils disaient cw?7as. Les expressions usuelles étaient dare civitatem, donare civitate, adimere ou amillcre civitatem. Dans ces expressions il est visible que civitas signifie la qualité ou l'état de civis, de même que peregrinitas signifie l'état de peregrinus. Nous pourrions traduire par « citoyenneté ». Or cette observation n'est pas sans importance; nous y apercevons l'idée que les hommes attachaient au mot et à la chose morne, ils y voyaient bien plus qu'un droit s'ajoutant à la personne. Ils y voyaient une situation entière delà personne elle-même, un état nouveau de l'être humain. Passer de la « pérégrinité » à la a ciloyeiineté romaine », ce n'était pas seulement acquérir un droit de plus, c'était se transformer intégralement' C'était cesser d'être Gaulois et devenir Romain. Ce qu'on appelait « le don de la cité romaine » était ce <|ue nous appellerions aujourd'hui la naturalisation romaine.
* Du moins l'expression est rare, et dans les deux ou trois exemples où on l;i rencontre, il n'est pas jjien sûr qu'elle exprime exactement la uième idée que le mot civilas.
Etudions d'abord comment le changement se fit. Une première remarque est qu'il ne fut pas l'effet d'un effort général et collectif. Ne nous figurons pas la Gaule entière réclamant la citoyenneté romaine au nom d'un principe égalitaire; surtout ne nous la figurons pas s'insurgeant pour l'obtenir. Rien de pareil ne se vit ni en Gaule ni en aucune autre province. L'ambition et les efforts furent individuels. Ce ne fut aussi qu'à des services ou à des mérites personnels que Rome accorda la faveur si désirée.
La concession ne fut d'ailleurs ni très rare ni tiès difficile. Rome, à cette époque même, échangeait le gouvernement de tous contre le gouvernement d'un seul. Le droit dé cité ne fut donc plus décerné par un « peuple » qui eut été intéressé à ne pas augmenter le nombre de ses membres; il le fut par un empereur ([ui trouva intérêt à se faire d'autres sujets que la plèbe romaine.
César fit citoyens romains beaucoup de Gaulois qui l'avaient servi'. Après la guerre civile, « il donna la cité » d'un seul coup aux 4000 ou 5000 Gaulois qui composaient sa légion de l'Alouette*.
La politique d'Auguste fut de donner la cité romaine à « ce qu'il y avait de plus noble, de meilleur, et de
* Suétone, César, 76 : Civilale donatos et quosdam e semibarbaris Gnllornm recepit in curiam. Cf. c. 80 : Illa vulgo canebantur : Galli braccas deposuerunt, lalum clavuni sutnpserunt. — Cicéron, Ad fainiliares, IX, 15 : In urbem noslrain est infusa peregviiiitas, nunc vero etiam braccatis et transalpinis nalionibus. — Idem, Pliilippitiucs, I, 40 : Civitas data provinciis utiiversis a morluo; mais il est visiMo que Cicéron exa}j;ère ici.
- Suétone, César, 24 : Lrgionem ex transalpinis Iranscriptam, vocabulo (juoque (jallirn. Manda enim appcllnbalur, qnain disciplina cvllntitie roniaiio inslilulani et ornalam, poslca univcrsani civilale donavil. [(if. j>. 04.]
plus riche dans les provinces* ». De cette façon la « cité romaine » resta une faveur toujours précieuse et toujours enviable. Un assez bon nombre de Gaulois l'obtinrent. Les noms de plusieurs d'entre eux nous sont connus^ Mais il avait fallu « une grande noblesse », des services rendus, pour ^obtenir^
Un peu plus tard, la richesse suffit. Le titre de citoyen romain pouvait s'acheter, comme à d'aulres époques on acheta des titres de noblesse. Dion Cassius affirme que beaucoup l'eurent à prix d'argent de l'empereur Claude ou de ses affranchis*. »
D'autres y parvinrent par une voie légale. 11 y avait, au moins, quatorze cités gauloises qui possédaient ce que le droit public romain appelait la « latinité^ ». Dans ces cités, il suffisait d'avoir rempli une magistrature municipale pour être de plein droit, en sortant de charge, citoyen romain*.
* Cette politique est bien marquée dans le ftimeux discours de Mécène inséré par Dion Cassius dans son histoire, discours qui, authentique ou non, est considéré universellement comme le vrai programme du régime nouveau. Mécène dit à Auguste : « Toùç ■ysvvaio-râTouç -/.al tou; àpi'aiou: xa\ Toù; TtXouaiwTaTOuç ici^oift, [xr] [xdvov Ix rf]? 'IraXiaç iWà. za''. T:apx Tojv 0:i:r)7.d(ov l7r'.X£Çâ[x£voç, etc. Dion Cassius, LU, 19. — Cf. Suétone, Aiujusle, 40 : Civitalem romanam parciss'nne dédit.
- Ainsi nous savons que le père de Julius Vindox, Aquitain, était citoyen romain et moine sénateur (Dion Cassius, LXIII, 22). Le Trévire Julius Florus, l'Éduen Julius Sacrovir, les Dataves Julius Civilis cl Julius. Paidus, étaient citoyens romains dès le temps d'Auguste (Tacite, Annales, III, 40; Histoires, 1, 59; IV, 15). [Cf. p. 72, 74, 79.]
' Tacite, Annales, 111, 40 : Nobililas ambobiis et majorum hona fada, coque romana civilas data. — De même Julius Paulus et Julius Ci\ilis étaient ex reçjia stirpe (Histoires, IV, 13),
* Dion Cassius, LX, 17.
^ Quatorze oppida latina sont mentionnés par Pline, Histoire naturelle. III, 5, entre autres INimes, Vaison, Carcassonno, Toulouse. [Cf. les préfaces du Corpus, t. XII. j
6 Sui' la laiinilas, les principaux textes sont : Appien, Guerres civiles, II, 26; Strabon, IV, I, 12, édit. Didot, p. 155; Gains, Inslilules, I, 95- 90. Cf. Asconius, Ad Ciceronis Pisonianam.
Enfin les hommes purent acquérir « la ci lé » en servant Rome comme soldats pendant vingt ans*. Le Gaulois entrait comme pérégrin dans une cohorte d'infanterie ou dans une ala de cavalerie, et après son temps de service il en sortait citoyen romain % et ses enfants l'étaient après lui.
Ainsi la population gauloise se transforma peu à peu. La transformation commença par les plus grandes familles, par les hommes les plus considérés dans leurs propres cités, par les plus riches ou les plus braves. Dès le règne de Claude, Tacite constate que dans toute la Gaule les notables des villes possédaient la cité romaine^ Beaucoup d'autres l'obtinrent ou l'achetèrent de Galba, qui avait eu besoin de l'appui de la Gaule\ Qu'on essaye ensuite de calculer combien de Gaulois entrèrent dans les troupes romaines, et combien d'entre eux revinrent en Gaule comme citoyens; qu'on ajoute à cela que chaque nouveau citoyen faisait lui-même souche de Romains, non seulement par le mariage, mais aussi par l'affranchissement: caries esclaves qu'il faisait libres par les procédés légaux, il les faisait en même temps citoyens romains; et par ces calculs on jugera qu'au bout de deux siècles et demi la majorité de la
* Ce n'était pas précisément un droit; mais la concession était habituelle, pourvu que le soldat eût obtenu un con<;é honorable, honesta missio. C'est à quoi Gaius fait allusion lorsqu'il dit : Inslilules, I, 37 : Veleranis quibusdam conccdi solct principalibus conslilulionibus connubium cum lalinis percgrinisve quas primas post missionem uxores duxeriiit, el qui ex eo malrimonio nascuntur cives romani fiunt.
* C'est ce qui ressort des diplômes militaires qui nous sont parvenus. 3 Tacite, Annales, XI, 23 : Primores Galliœ quœ Comala appellatnr,
civilalem r(»nnnam prideni assecnii.
* Tacite, Hisloires, 8 : Galliœ obliqalœ recenli dono romance civitatis. — Il ne faut pas entendre cela en ce sens que Galba ait donné le dioit de cité à la Gaule collectivcineul ; il le doinia à lieaucoup de Gaulois; Hutari^uc, Vie de Galba, 18, fait entendre qu'il le vendit.
population libre en Gaule avait cessé d'être gauloise pour devenir romaine.
Alors vint le décret de Caracalla qui déclara que tous les hommes libres dans l'Empire étaient citoyens romains. Les qualifications depérégrins, de sujets, d'alliés, disparurent. Il n'y eut plus dans l'Empire que des Romains*.
Dans les premiers temps, le titre de citoyen romain n'avait pas impliqué le droit de parvenir aux magistratures romaines et d'entrer dans le Sénat. En l'année 48 de notre ère, les principaux habitants de la Gaule sollicitèrent ce droit^ L'empereur Claude prit leur cause en mains% et se chargea de la plaider lui-même dans le sénat. Il montra leur parfaite fidélité, leur inébranlable
' Ulpien, au Digeste, l, b, Il : In orbe romano qui sunt, ex constilutione imperatoris Antonini, cives romani effecli stint. — Dion Cassius, LXXVII, 9 : Tco;jLa[ou; tA'j-ol^ xou; sv ttj à?y5^ aùroù à;:£oet;sv. — Novcllcs de Justinien, LXXVllI, 5 : Antoninus Plus jus romanœ civitalis, prius ah unoquoque suhjcclorum petitus cl ialiier ex iis qui vocantur perec/rini ad roinanam ingenuitatem deducens, hoc illc omnibus in commune suhjeclis donavit. — Saint Augustin, Cité de Dieu, V, 17 : Factum est ut omnes ad imperium romanum pertinentes societatem accipcrent romanam et romani cives essent. — Le prince auteur du décret est celui que l'on a appelé Caracalla, ce qui n'est qu'un simple surnom; ses vrais noifls, sur les inscriptions, sont : Marcus Aurelius Antoninus Lucii Septimi Severi ftlius (OrcUi, n" 452, 951, etc. ; cf. Spartien, Vita Severi, 10). Dion Cassius ne l'appelle pas autrement qu'Antonin. — Nous n'avons pas le texte de son décret, et il est impossible d'en dire le vrai sens, encore moins le motif. Peut-être Caracalla ne songeait-il, comme le dit Dion (Cassius, qu'à étendre à tous quelques impôts sur les affranchisscmenls et sur les successions qui n'avaient frappé jusque-là que les citoyens. Avidité fiscale, humanité, ou calcul politique, la conséquence fut la même.
* Tacite, Annales, XI, 25 : Quum de supplendo senaia ayilardur, prinioresque Gallise jus adipiscendorum in Urbe honorum expeterenl.
^ Claude était né à Lyon; [iliisieurs historiens modernes insistent sur ce fait, et peu s'en faut qu'ils ne [iiésentent Claude comme un Gaulois. Claude, né à Lyon, n'en était pas moins né Romain, le status ne dépendant nullement du lieu de naissance [cf. p. 85, n. 5] ; d'ailleurs Lyon n'était pas une ville gauloise, mais une colonia civium romanorum.
QUE LES GAlIl.niS DEVINRENT CITOYENS ROMAINS. 03
tillncliemenl à Piome; il ajoula que, par leurs habitudes d'esprit, leurs mœurs, leurs arts, ils étaient devenus Romains; il fit entendre que par leur richesse comme par leurs talents ils feraient honneur au Sénats Un sénatus-consulte suivit, conforme au discours du prince. Les (îaulois, à commencer par les Eduens, purent être magistrats et sénateurs dans Rome\
Les Gaulois passèrent ainsi, sans beaucoup de peine, de la condition de sujets de Rome h celle de membres de l'Empire. A mesure qu'ils entraient dans le vaste corps de la cité romaine, ils prenaient tous les droits, toute la fierté, toutes les ambitions du citoyen. Ils figuraient, suivant leur richesse ou la faveur du prince, au rang des chevaliers' ou parmi les sénateurs. Les plus hautes classes de la société romaine leur étaient ouvertes, tous les honneurs et tous les pouvoirs leur étaient accessibles. Us devenaient volontiers agents du prince, procurateurs, fonctionnaires de l'administration. Us occupaient les hauts grades dans les armées*. Us gou-
1 Tacilo, Annales, XI, 25 : Continua ac fida pax ; jam moribus, artibus, affuiiUilibus nostris niixli, aitrum et opes suas inférant polius quam scparali liabeant. — Nous avons une partie du discours autlientique de Claude, que Tacite avait abrégé et mis, pour ainsi dire, en sa langue. Voir le texte dans Desjardins, t. III, p. 2<S0 t't suivantes.
- Tacite, XI, 25 : Orationem principis secuto patrum consulta, primi JEdui senatornm in Urbe jus adepti sunt. — Faut-il croire, comme Desjardins, que le sénat eût réduit la concession de l'empereur aux seuls Ediicns? Je n'en suis pas bien sûr. Tacite ne dit pas sou Mbvt. Sa pJirase peut s'entendre en ce sens que, h sénatus-consulte ayant autorisé des Gaulois à entrer au sénat, il se trouva que les premiers qui y entrèrent furent des Éduons, ceux de la Narbonnaise étant mis à part. Cette province fournissait déjà des sénateurs à Rome.
5 Orelli. n- 315, 2489, 5840 [Corpus, XII, p. 918]. — Boissieu, Inscriptions de Lyon, p. 260; mentionne un Veromanduus qui est equcs roinanus. — D'autres inscriptions mentionnent des Gaulois qui furent allecti in amplissimuni ordinem inter quœslorios ou inler prselorios (llerzog, Appendix, n"' 17 et 512) [Corpus, XII, n"' 4354 et 17î<5].
♦ Valéiius Asiaticus qui fut deux fois consul, Vindex qui fut gouverneur
vernaient les provinces. Un Romain pouvait sans exagération dire à un Gaulois : « Vous partagez l'Empire avec nous : c'est souvent vous qui commandez nos légions, vous qui administrez nos provinces; entre vous et nous il n'y a aucune dislance, aucune barri ère \ »
A partir de ce moment, les hahitants de la Gaule cessèrent de s'appeler Gaulois et s'appelèrent Romains. Le nom de Gaule resta dans la langue comme expression géographique; celui de Gaulois fut encore employé quand il s'agit de distinguer cette population de celle des autres ])arties de l'Empire, de la même façon que nous employons les noms de Normands, Bourguignons, ou Provençaux ; mais le vrai nom national fut pour tous celui de Romains*.
Une chose surprend d'abord dans les documents du v" siècle. Salvien appelle du nom de Romains ses compatriotes gaulois'. Une chronique désigne les habitants du bassin de la Seine par le terme de Romains*. On voit au temps de Clovis un homme qui est né en Gaule, Syagrius, et qui ne commande qu'à des Gaulois, s'inti-
de province, étaient nés en Gaule. D'autres Gaulois, Cla^^sicus, Tutor. Saljiuus, avaient des commandements. Tacite, Histoires (,61, parle de centurions et de tribuns qui sont nés en Gaule. [C(. p. 72, 74 et 79.]
* Discours de Cérialis aux Gaulois, dans Tacite, Histoires, IV, 74 : Ipsi plerumcpie legionihus tiostris prœsidetis ; ipsi has aliasque provincias recjitis ; nihil separatum clausumve.
- C'est ainsi que dans Ainmien (XIX, 6) les mêmes soldats sont appelés Gaulois et Romains : Gaulois pour les djstmguer des autres troupes de l'armée, Romains vis-à-vis de l'ennemi.
. 3 Salvien, De gubernatione Dei, liv. V : U?ium illic Romanorum omnium votum est.
* Grégoire de Tours, Historia Francorum, II, 9 : In his parUhus usque Liyeriin fîuvium liabitabant Romani; ultra Ligerim Gotlii. — L'ail Leur de la Vie de saint Sigismond (dom Bouquet, t. lit, p. 402) appelle la population, indigène, Romani Galliarum habitatores.
luler chef des Romains '. C'est que ce nom appartenait officiellement et depuis longtemps à toute la population de la Gaule* comme à celle de toutes les provinces de l'Empii'e. Elle a continué à le porter, même après que l'Empire avait disparu \ Le titre de citoyen romain se retrouve encore, comme un titre d'honneur, dans des actes authentiques du \if siècle % et la langue du pays s'appela longtemps la langue romane ou le roman ^
Durant cinq siècles, le patriotisme des Gaulois fut l'amour de Rome. Déjà au temps de Tacite on avait remarqué qu'ils aimaient Rome autant que pouvaient l'aimer les Romains de naissance®. Ce sentiment ne fit que se fortifier dans leurs âmes. Ils étaient attachés à l'Empire romain comme on est attaché à sa patrie. L'intérêt de la Gaule et l'intérêt de Rome se confondaient dans leur pensée. Un de leurs poètes s'écriait en
* Atyioto; àv^jp va FaXariov, dit l'historien Priscus (dom Bouquet, t. I, p. G08); JUgidius ex Romanis, dit Grégoire de Tours (II, 11); les deux expressions étaient synonymes. — Syagrius, Mgidii filius, Romaiiorum rex (Urégoire de Tours, II, 27); dans cette phrase, le mot Romannrum désigne la population sur laquelle régna quelque temps Syagrius, c'està-dire la population entre Loire et Somme.
- Le Code des Burgondes et celui des Wisigoths désignent toujours la population indigène par le mot Romani.
^ Frédégaire, qui écrit au vu« siècle, appelle encore Romani la population indigène.
* Inlromisssus in ordine civium romanorum ingenuum se esse cognuscat. Formules usilécs dans l'Empire des Francs, édit. E. de Rozière, n" 96. Cf. n" 64, 6tj, 70, 83.
^ Liiigua romnna (iNilhard, III, 3). Ce qu'il faut bieu remarquer, c'est que cette expression, que l'on rencontre fréquemment au moyen âge, ne désigne jamais la langue latine. On lit dans le poème de Garin que « plusieurs entendent mieux roman que latin », et dans une chronique du xu* siècle, de latino vcrlil in romanum Le roman était la langue que la Gaule parlait. — D'ailleurs, les Espagnols, qui étaient devenus aussi Romains que les Gaulois, ont aussi appelé leur langue le roman, et la langue des Grecs de Constanlinople s'appelle encore le romàïque.
^ Tacite, Annales, XI, 24 : Nec amore in hanc patriam nabis concedunt.
s'adiessant à Rome : « Tu es la patrie unique de tous les peuples '. »
On a dit que la (îaule avait essayé à plusieurs reprises de se séparer de Uonie. Il n'y a ni un seul fait avéré ni un seul texte authentique qui montre que la population gauloise ait eu cette pensée. Quelques usurpations de chefs militaires, quelques récriminations au sujet des impots, quelques attaques du clergé chrétien contre une autorité encore païenne, ne prouvent nullement que la fiaule ait jamais eu la haine de Rome^ Il est inconteslahle que le lien entre Rome et la Gaule ne fut pas brisé par la volonté des Gaulois; il le fut par les Germains, Encore verra-t-on dans la suite de ces éludes que la population gauloise garda tout ce qu'elle put de ce qui était romain, et qu'elle'^s'obstina à rester aussi romaine qu'il était possible de l'être.