SI UNE POPULATION LATINE EST ENTRÉE EN GAULE
Ouand la Gaule fît partie de l'Empire romain, on la vit renoncer à sa religion, à ses coutumes, à sa langue, à son droit, à ses noms même, pour adopter la
* Rutilius, I, ù'2 : Fecisti patriam diversis geniibus unam. — Sidoine Apollinaire [Lelties, I, 6) appelle Rome, luiica lolius miindi civitas, et il ajoute : Domicilium Iccjum, (jijmnasium litleraru)ii, curiam dicjnitalîim, verlicem mundi, palriam libertalis, in qua unica tolius orbis civitalc s'jli harbari cl servi peregriininliiv.
* Nous examinerons ce point un peu plus loin.
laiig-iie, les noms, la religion, le droit et les habitudes des Romains.
Pourtant la population et la race ne furent pas modifiées. Il n'y eut ni émigration des Gaulois ni introduction de beaucoup d'Italiens. On voudrait calculer ce qu'il entra de sang latin dans le pays. D'une part, il est avéré que neuf colonies romaines y furent fondées ; Narbonne, Arles, Béziers, Orange, Fréjus, Vienne, Lyon, Valence, Nyon, et sur le Rhin Cologne'. Ce ne serait donc qu'un petit nombre de villes. Mais il faut encore faire attention que ces villes n'ont pas été fondées et peuplées par les nouveaux colons. Elles existaient auparavant. Elles étaient déjà des centres importants sous les Gaulois*. Les nouveaux venus ne chassèrent
' Il est impossible, à notre avis, de délenniner d'une manière absolument sûre le nombre des colonies romaines en Gaide. Nous n'avons nommé que celles qui sont certaines. Quelques autres villes, Aix, Toulouse, Carcassonne, Nîmes, Avignon, Vaison, Apt, sont parfois qualifiées colonies; mais il ne semble pas qu'elles fussent des coloniœ deductœ, c'est-à-dire véritaidement composées de colons venus du dehors. Il y a des raisons de penser que pour ces villes le terme colonia était un simple titre, et qu'il existait des colonies fictives comme il existait des Latins fictifs, un sol italique fictif. [Cf. Ilirschfeld, préface du Corpus hiscriptionum lalinarum, t. XII, p. xu, et les chapitres relatifs à chaque ville.]
- Par exemple, Narbonne est déjà mentionnée comme ville importante par Hécatée de Milet [Fragments, édit. Didot, t. I, p. 2) ; elle est surtout signalée par Polybe, avant toute conquête romaine, et Polybe déclare qu'elle est l'une des trois villes les plus importantes de la Gauld (liv. XXXIV, c. 6 et 10, édit. Didot, t. II, p. Ml et IK)). Une colonie romaine y fut envoyée en 118 avant notre ère, conduite par Licinius Crassus (Gicéron, Briilus, 45); uu'^ nouvelle colonie y fut conduite vers l'an 46 par l'ordre et sous le nom de César (Suétone, Tibcve, 4); la ville prit alors les noms qu'on lui voit dans les insciiptions, Colonia Julia Paterna Narbo Marlius Decuinanornm. — Arles, Arelale, antérieurement Theline, était une ancienne ville de commerce où une colonie romaine fut conduite au temps de César (Suétone, Tibère, 4; Pline, Hist. nat., III, 5, 36; Slraboii, IV, \, 7). Elle prit les noms de Colonia Julia Paterna Arelate Sextanorum. — Vienne était depuis longtemps le chef-lieu des Allobroges (Sirabou, IV, 1, 11, édit. Didot, p. 154); elle reçut des colons roniams
FusTEL DE CouLANGEs. — La Gaulo romaine. 8
pas non plus les habitants; ils s'établirent au milieu d'eux. Nous n'avons aucun renseignement sur le chiffre des colons, mais il est probable qu'ils étaient peu nombreux \ En sorte que, même dans les colonies, les colons ne formaient qu'un appoint à la population : ils n'étaient pas la population même. Il faut encore ajouter que ces colons « citoyens romains » n'étaient pas des Romains de race. Presque tous étaient d'anciens soldats de César, et nous avons déjà vu que César les avait recrutés dans la Gaule cisalpine et la Gaule narbonnaise*.
Ainsi les colonies, ou ce qu'on appelait de ce titre.
vers l'an 46 ; encore ces colons n'y restèrent-ils pas ; ils furent chassés, au moins en partie, par les indigènes ; et pourtant la cité conserva le titre et les droits de colonie romaine. — Lyon fut une ville toute nouvelle. Le terme Lugudunum est ancien, mais ce terme ne prouve pas à lui seul, et à définit de tout autre renseignement, qu'il ait existé là une ville. Le Lyon des Romains ne fut au surplus qu'une petite ville, tout entière sur la rive droite de la Saône, à Fourvières, et resserrée d'ailleurs par le territoire tout voisin des Ségusiaves. Son nom était Colonia Copia Claudia Augusta Lngu(himim. — La ville de Cologne, Colonia Claudia Augusta Agrippinensis, ne fut pas autre chose que l'ancien oppidum Ubiorum (Tacite, Annales, 1, 36 ; Histoires, I, 56; IV, 20, 25, 28); cette ville germaine devint colonie romaine au temps de Claude, moins par l'intrusion d'une population nouvelle que par la transformation de ses Ubiens en Romains. C'est ce que dit Tacite, Histoires, IV, 28 : Ubii, gens germanicse originis, ejiirata patria, Romanorum nomen Agrippinenses vocati sunt.
* C'est ainsi que nous voyons les colons de Vienne être chassés par les indigènes, et cela pour une querelle toute locale où Rome ne jugea pas à propos d'intervenir. — Desjardins, 11, p. 291, pense que la colonie ne comprenait en général que 300 familles ; c'est une conjecture assez vraisemblable.
2 Les noms officiels que portaient ces colonies montrent que Narbonne était composée de decumaiii, Béziers de septimuni, Fréjus d'octavani, c'est-à-dire de vétérans de la 10«, de la 7% de la 8' légion. De même Orange fut colonisée par des hommes de la 2° légion, Arles par des hommes de la 6°. — M. Mommsena pensé que ces adjectifs decumanorum, séptimanorum, étaient des titres purement honorifiques en l'honneur de telle ou telle légion. 11 objecte que ces légions ne purent pas être envoyées en colonies l'an 46, puisqu'on les voit figurer dans les combats de l'année
n'introduisirent que fort peu de sang latin en Gaule. Quant aux fonctionnaires de l'Empire qui y vinrent successivement durant cinq siècles, ils ne faisaient qu'y passer et ne s'y établissaientpas. La Gaule ne vitpas non plus de garnisons romaines s'installer à demeure au milieu d'elle. Les huit légions étaient cantonnées uniquement dans la région du Rhin, et il ne faut pas croire d'ailleurs que ces légions fussent composées d'Italiens. De ces vérités découle une conclusion légitime : ce n'est pas l'infusion du sang latin qui a transformé la Gaule. Est-ce la volonté de Rome? Les Romains ont-ils eu la pensée fixe et précise de transformer la Gaule? Il n'y a ni un texte ni un fait qui soit vraiment l'indice d'une telle pensée. Les historiens modernes qui attribuent à Rome cette «politique, transportent nos idées d'aujourd'hui dans les temps anciens et ne voient pas que les hommes avaient alors d'autres idées. Que l'antique exclusivisme des cités eût disparu, cela est certain; que Rome n'ait pas tenu à maintenir les vieilles barrières entre les peuples, cela est son honneur ; mais il ne faut pas aller plus loin et lui imputer la volonté formelle de s'assimiler la Gaule. Il aurait été contraire à toutes les habitudes d'esprit des anciens qu'un vainqueur exigeât des vaincus de se transformer à son image. Ni le sénat ni les empereurs n'eurent pour programme politique et ne donnèrent pour mission à leurs fonctionnaires de romaniser les provinciaux. Si la Gaule s'est transformée, ce n'est pas par la volonté de Rome, c'est par la volonté des Gaulois eux-mêmes.
suivante. Aussi ne disons-nous pas que toute h dixième légion fut envoyée à Narbonne, toute la septième à Béziers. Nous ne pensons pas qu'il y ait eu pliii de quelques centaines de vétérans de chaque légion. [Cf. Hirschfeld, p. xii, 152, 83. 511et52K]