S* QDB LES GAULOIS ONT RENONCÉ A LEURS NOMS GAULOIS
Une chose étonne au premier abord : à partir du temps oii la Gaule est conquise, presque tous les noms de Gaulois qui nous sont connus sont des noms latins.
Dans Tacite nous trouvons un Aquitain qui s'appelle Julius Yindex, un Eduen Julius Sacrovir, les Trévires Julius Florus, Julius Classicus, Julius Indus, Julius Tutor, Julius Valentinus, le Lingon Julius Sabinus, le Rème Julius Auspex, le Santon Julius Africanus, les Bataves Julius Givilis, Julius Maximus, Claudius Victor, Julius Paulus*.
Dans les inscriptions, c'est par centaines que nous trouvons des noms tout romains. Dans la Viennoise, nous voyons Sextus Valérius Mansuétus, Lucius Valérius Priscus, Marcus Junius Certo, Sextus Valérius Firminus\ Dans le pays de Grenoble, les noms sont Marcus Titius Gratus, Sextus Vinicius Julianus, Quintus Scribonius Lucullus; des femmes s'appellent Julia Gratilla, Vinicia Véra, Pompéia Sévéra^. Une femme qui se dit Allobroge porte le nom de Pompéia Luçilla *. Dans la Narbonnaise, nous trouvons un Marcus Livius, un Cornélius Métellus, un Appius Claudius, un Caius Manlius, un Caius CoVnélius Celsus, et beaucoup d'autres noms semblables, sans qu'il y ait à penser que tant de noms appartiennent au très petit nombre de colons italiens
» Tacite, Annales, III, 40, 42; Histoires, IV, 35, 55, 68, 69.
- Allmcr, Anliquilés de Vienne, n°' 90, 95, 97, 105, 117. [Voyez la liste complète des noms conservés d;ins les inscriptions des provinces du Sud dans les taltles du Corpus, t. XII.]
5 Ibidem, n°' 490, 492, 499, 508.
♦ Ibidem, n"' 1965, t. IV, p. 466 [Corpus, XII, n° 1531].
qui ont pu venir dans le pays\ Dans le pays des Bituriges Yivisques (le Bordelais d'aujourd'hui) la plupart des noms sont latins : c'est Publius Géminus, Titus Julius Sécundus, Gains Julius Florus, Gains Octavius Vitalis, Julius Avilus, Lucius Julius Solemnis, Julius Lupus, Gains Julius Sévérus^; un Aulus Livius Vindicianus a pour lîls Livius Lucaunus et pour petite-fille jNammia Sulla^. Nous connaissons par leurs inscriptions funéraires deux Séquanes qui s'appellent Lucius Julius Mutacus et Quintus Ignius Sextus*, un autre Scquane (jui s'appelle Quintus Julius Sévérinus^ Un habitant du IN'uigord, Gains Pompéius Sanctus, a pour fils Marcus Poinpéius Libo et pour petit-fils Gains Pompéius Sanctus''. Un babilant du Limousin, Quintus Licinius Tauricus, a pour fils Quintus Licinius Venator \ Un habitant du Poitou s'appelle Lucius Lentulus Gensorinus, et un ArverneGains Servilius Martianus^ Un Bellovaque s'appelle Mercator, un Véromanduen Latinus, un Suession Lucius Gassius Melior^ Des habitants du pays d'Amiens s'appellent Lucius Ammius Silvinus et Sabinéius Gensor"', Dans l'IIelvétie nous trouvons les noms de Marcus Galpurnius Quadratus, Antonius Sévérus,
* Lebèguc, Êpùjydphie de Narboime, n"' 394, 412, 653, 634, 644. 658, 766, etc. [Ilii-srlilbld, p. 521].
* Jullian, Inscriplions de Bordeaux, n°' 9, 10, 12, 15, 17, 20, 75, 90, loi, 133, 155, 139, etc.
5 ll)i(lfin, n" 154.
* Ihiiliiin, n" 56.
^ S[ioii-I{cnier, p. 157.
^ Aiig. Hcrnaril, le Temple d'Aiifinste, p. 74.
' Miiiniiisun, Annales de l'inuliliil archcologiq.'^. 1855, p. 60.
** S|p()ii-I{eiiier, p. 567 : Aug. ttei'iianl, le Tein}. (VAiKjusle, p. 60.
9 Alliiici-, u" 554 [Corpus, XII, a" 1922] ; Wilin- ins, n" 2218 ; Bullelin de la Société des anliquaires, 1881, p. 119
*'J Jullian, Inscriplions de Bordeaux; n" 60; Moamsen, Inscripliones helvelicx, q" 43.
Quintus Silvius Perennis, Latinius, Publius Cornélius Amphio, Marcus Silanus Sabinus, et beaucoup d'autres semblables'. Tout au nord de la Gaule, un Ménapien s'appelle Pompéius Junius^ un Trévire s'appelle Léo et sa femme Domitia ' ; d'autres Trévires se nomment Domitius, Marcus Aurélius Maternus, SextiLius Sécundinus, et leurs femmes Alexandria Prudentia, Primu ia Saturna*. Dans les territoires de Cologne, de Juliers, de Coblentz, les noms sont Lucius Yicarinius Lupus, Caius Sécundinus Adventus, Appius Sévérus, Yérécundina Quiéta, Pétronia Justina, Caius Vespérianus Yitalis, Lucius Cassius Yérécundus, Titus Julius Priscus, Censorina P'austina^ Nous n'eu citons qu'une faible partie. A côté de ces noms latins si nombreux nous apercevons un petit nombre de noms gaulois. Tacite en mentionne un, celui de Marie; les inscriptions citent Épostérovid, Otuaneunus", Coinagos, Smertulitanos\ Togirix*, Divixta% Durnacus, Comartiorix, Solimarus, Ivorix, Adbuciétus, Atioxtus'% Beccus, Dubnacus", Gérémaros, Epadatextorix", et quelques autres'^
1 Moramsen, Inscriptiones helveticx, W' i, 24, 27, 42, 46, 92, 125, 158, 187, etc.
- Jiillian, n° 64.
^ Idem, n° 61.
* Lîniinbach, Inscriptiones Rheni, n°' 770, 785, 793, 825, etc.
5 IJein, n" 349, 550, 352, 415, 448, 450, 594, 595, 596, 598, 599, 600, 714.
^ Inscription trouvée à Saintes, dans Aug. Bernard, le Temple cV Auguste, p. 75.
T Brainhach, n°'891, 1250.
* Inscri i)liones lielvcticœ, n" 159.
s Bulletin cpigrajiliique de la Gaule, p. 157.
10 Jullian, Inscriptions de Bordeaux, n"' 10,201, 215,228, 244, 249. " Alhner, n" 512 et 570 [Corpus, XII, n- 2514 et 2556]. 12 Idem, t. III, p. 128 : Desjardins, Géographiede la Gaule, t. II, p. 476. *^ [Il est bon cependant d'avouer que le nombre de ces noms gaulois s'accroît chaque jour.]
Non seulement les noms latins sont beaucoup plus nombreux, mais on doit remarquer que les noms gaulois appartiennent aux cent cinquante premières années. Plus on avance , plus les noms sont latins ' . S'il subsiste quelques noms à radical gaulois, ils ont pris une forme latine. Il ne faudrait pas supposer que les hommes qui portent des noms latins et ceux qui portent des noms gaulois représentent deux sentiments opposés et pour ainsi dire deux partis dans la population. Nous voyons les noms des deux langues alterner dans une même famille. Deux frères s'appellent, l'un Publius Divixtus, l'autre Publius Sécundus^ Un père s'appelle Atépomar et son fils Caius Cornélius Magnus^ Ailleurs, c'est le père qui porte le nom romain de Gémellus et c'est le fils qui a le nom gaulois de Divixtos*. Très souvent la même personne porte un nom gaulois et un nom romain, ignorant peut-être que l'un est gaulois et l'autre romain ; c'est ainsi que nous trouvons un Julius Divixtus, un Vestinus Onatédo, une Julia Nerta, une Julia Bitudaca, unePublicia Carasoua, un Lucius Solimarius Sécundinus, un Caius MeddignatiusSévérus^ Ce qui est surtout digne d'attention, c'est qu'au lieu de ne porter qu'un nom comme les anciens Gaulois, les hommes en viennent tous à prendre trois noms, comme les Piomains. Peu importe que parmi ces trois noms il y ait parfois un nom à radical gaulois ; la dénomination de l'homme n'en est pas moins essentiellement romaine.
' Au IV" siècle, tous les Gaulois que nomme Ausone portent des noms latins.
2 Jullian, Inscripliotrs de Bordeaux, n" l(j5.
^ Revue nrchéoUxj'Kjue, t. M, p. 420.
♦ Jullian, Inscriptioii.s de llDvdcdii.r, n" 2.
» Idem, n"" 58, 02, 1J8, 128, 102 ; Uiandjacli, n' 1336.
Il est donc avéré que, sauf de rares exceptions, la race gauloise a renoncé à ses noms pour adopter ceux de ses vainqueurs. Ceux qui ont attribué cela à la servilité ou à la légèreté des Gaulois auraient bien dû faire attention que le même fait s'est produit en Espagne, en Afri(|ue, en Asie, quelquefois en Grèce, en Mésie, en Pannonie, et qu'on en trouve des exemples même chez les Germains* et les habitants de la Grande-Bretagne. Tl faut donc chercher à ce fait une cause plus sérieuse.
La principale raison est que les Gaulois sont devenus citoyens romains. S'ils ne l'eussent été, une loi leur interdisait de prendre des noms de famille romains*. Le devenant, ils étaient autorisés à les prendre, et c'était môme pour eux une sorte d'obligation. L'usage était que chaque nouveau citoyen prît le nom de famille, nomen gentililium, et même le prénom de celui qui lui avait conféré la qualité de citoyen'.
De même que l'esclave qui entrait dans la société
* Nous voyons dans une inscription un personnage nalione Gcrmnnns qui s'appelle Julius Regulus (Jullian, n° (35). — Des Batavcs, qui étaient Germains, s'appelaient Julius Civilis, Claudius Victor, Julius Florus. — Le frère d'Arininius, qui avait servi sous Tibère et était reste fidèle à Rome, s'appelait Flavus (Tacite, Annales, II, D) et son fils s'appelait Itaiicus (11, 10). Le même nom d'Italiens fut porté ensuite par un roi suève très ami des Romains (Tacite Histoires, III, 5).
- Suétone, Claude, 25 : Pereyrinse condilionis homincs veliiil nsiirparc romana nomina, dunlaxal (jenlililin. — Ainsi les Gaulois n'auraient pu s'appeler ni Julius, ni Servilius, ni Licinius, ni Valérius. On a jinc lettre de l'enipercur Claude qui, confiimant à une petite [lopulalion le dioit de cité romaine, ajoute : Nominaque ea qux hahuerunl antcu tonquam cives romani, ila hahere his pcrmillam. En permettant à ces luimmes de l'ester citoyens romains, il leur conserve les noms ((u'ils ont pris (|uand ils le sont devenus (Wilm.inns, n° 2842, t. Il, p. '.^55).
^ Ainsi un Trogus fait citoyen romain par (Inclus Pompée s'a])pelle désormais Cnéius l'ompéius 'I rogus. Un Kduen, nommé Yercimdaridul), fait i-itoyen par Caius Julius ( ésar, s"a[ipelle Caius Julius Vcrcundaridubius (Tito Live, Ejjilome, 159).
libre prenait le nom de celui qui l'avait fait libre, do môme celui qui entrait dans la société romaine prenait le nom de celui qui l'avait fait Romain*. Il y avait là une sorte de génération à une existence nouvelle, et l'esprit des hommes y voyait une véritable paternité.
INous trouvons un exemple frappant de cet usage avant même le temps de César. Un Gaulois de la Narbonnaise nommé Cabur avait reçu la cité romaine par don du proconsul Caius Valérius Flaccus\ Il s'appela dès lors Caius Yalérius Caburius, ne gardant plus son ancien nom gaulois que comme cognomen. Son fils abandonna môme ce cognomen gaulois, qui n'était p;;s liéréditaire, et il s'appela Caius Valérius Procillus^
Voici un autre exemple d'une époque un peu postérieure. Une inscription nous donne les quatre générations successives d'une môme famille, qui était du pays de Saintes. Le premier, qui appartient peut-être au temps de l'indépendance, ou en est peu éloigné, porte un nom gaulois: il s'appelle Épostérovid. Son fils doit
• Cette règle, qui n'était sans doute pas inscrite dans les lois, et qui était moins dans les lois que dans les mœurs, nous est signalée par Dion Cassius, ([ui y lait allusion. L'auteur dit (LX, 17) que plusieurs provinciaux, ayant ohtenu le droit de cité de l'empereur Claude et n'ayant pas pris son nom, fuient mis en accusation pour ce fait. Il loue comme un trait de bonté du prince de ne les avoir pas condaiimés.
- C. Valérius Flaccus fut proconsul de Narbonnaise en 83 avant notre ère : cela résulte d'une phrase de (^icéron, Pro Quinclio, 7 : Confuçiil ad C. Flaccum. imperalorem qui lune crat in provincia, rapiirochée du cliapitie (j qui donne la date : Scipione cl ISurbano coiisuliliuti, c'està-dire ti7t de liouK! on 8ô av. J.-C.
'- César, De hcllo (jallicu, 1, 47 : (lommodissimum visum csl (iaium Valcriuni Procilium C. Vnlcrii Caburi filium, sumina virlulc el Ituinnnilalc adulcsccnlem, cujus palcr (i (iaio Valerio FUicco civitalcduiialus ernl. — La suite du passage montre; que ce C. Valérius l'rocillus savait la langue latine comme citoyen romain, mais qu'il n'avait pas désappris la langue gauloise. Elle montre encore que cet lionune servit fidèlcmenl César; c'était son devoir, puisqu'il était citoyen romain.
apparemment à César ou à Auguste le droit de cité ; aussi a-t-il pris le nom de Caius Julius et il a gardé un cognomen qui paraît gaulois, celui de Gédémon. Le pelil-lils s'appelle Caius Julius Otuaneunus. Ainsi le nom de Julius est définitivement le nom patronymique, le gentilitium; le nom gaulois n'estp lus qu'un surnom. Enfin, l'arrière-petit-fils abandonne ce surnom môme, et nous le voyons s'appeler Caius Julius Rufus*.
Comme un très grand nombre de Gaulois reçurent le droit de cité de César [C. Julius Csesar) ou d'Augusle (C. Julius Csesar Octavianus), de Tibère {Tiberiiis Claudim .Ve/'o), de Claude (Tib. Claudius Nei^o), ou de Galba (Serv. Sidpicius Galba), il arriva naturellement qu'un nombre incalculable de Gaulois prirent les noms de famille de ces princes et s'appelèrent Julius, Claudius ou Sulpicius.
Adopter un nom romain n'était pas un signe de servilité : c'était la conséquence naturelle et presque obligatoire de l'entrée dans la cité romaine. En passant des rangs du peuple gaulois dans les rangs du peuple romain, l'homme prenait un nom romain.
Il était inscrit aussi dans l'une des trente-cinq tribus romaines ^ Lorsqu'il mourait, on gravait, sur sa tombe une inscription comme celles-ci : Caius CraxsiusYoltinia Hilarus, Caius Pompéius Quirina Sanctus^ Ces hommes
• Aug. Bernard, le Temple d'Aiujuslc, p. 75 ; Boissieu, Inscriptions de Lyon, p. 90 : C. Julius C. Juli Uluaneuni filius, C. Juli Gedemonis nepos, Eposlcrovidi pvonepos, sacevdos Romx et Augusti.
- Au moins jusqu'au temps de Caracalla. L'usage d'inscrire dans les tribus cessa vers celte époque, Los inscriptions nous apprennent qu'Arles était de la tribu Teretiiia, INîmes de la tribu Voltinia, Bordeaux de la tribu Quirina, etc., etc.
5 Mommsen, Inscriplioncs lielvelicœ, n" 95 [Corpus, XII, n° 2022J; Aug. Bernard, le Temple d'Auguste, p. 74; Allmer, n° AQO,
DE LA TRANSFORMATION DE LA flAUl.E SOUS LES ROMALNS. 107
avaient été fiers de porter trois noms comme les Romains, et fiers aussi d'être inscrits dans la tribu Voltiuia ou dans la tribu Quirina.
Une autre source de tant de noms romains en Gaule fut l'affranchissement. Lorsqu'un esclave recevait la liberté, il prenait dès ce jour le nom de famille et le prénom du maître qui l'affranchissait ^ et il gardait son propre nom d'esclave comme cognomen. Ainsi un esclave qui s'était appelé Mysticus et qui est affranchi par son maître Titus Cassius, s'appelle désormais Titus Cassius Mysticus. Cette règle romaine fut parfaitement suivie en Gaule. C'est pour cela que nous trouvons des hommes qui s'appellent Publius Cassius Hermutio, Publius Cornélius Amphio, Sextus Attius Carpophorus, Titus Spurius Vitalis, Gains AlbuciusPhilogenes, Sextus JuliusPhilargurus*. Les fils d'affranchis rejetaient le cognomen qui venait de la servitude, et gardaient le nom patronymique. Beaucoup de ces Gaulois que nous voyons s'appeler Cornélius, Pompéius, Julius, Cassius, descendaient d'anciens esclaves affranchis. Comme les empereurs possédaient dans toutes les provinces, sur leurs domaines, un nombreux personnel d'esclaves, ils firent aussi de nombreux affranchis. Les affranchis de Néron s'appelèrent Claudius, ceux de Vespasien Flavius, ceux d'Hadrien iElius, ceux de Marc-Aurèle Aurélius. Ces noms furent fréquents en Gaule. Ainsi les plus
* Nous donnons ici la règle jïénérale; il y a quelques exceptions, mais elles sont rares. Quelquefois le manumissor est autre que le maître. Parfois encore le maître, par déférence pour un ami, donne à l'affranchi le nom de cet ami.
^ Allmer, Antiquités de Vienne, n°' 199, 201, 205, 206. 258; Mommscn, Inscripliones helvelicœ, n"' 92, li!8. Les noms tirés du grec indiquent toujours d'anciens esclaves ; un ingénu romain porterait toujours un cognomen romain.
grands noms de Rome se trouvèrent portés par des milliers de Gaulois. Ce n'était pas une usurpation : les hommes obéissaient à une règle. Encore faut-il noter que ces esclaves, que nous voyons affranchis en Gaule, ne sont pas tous des Gaulois; ils peuvent aussi bien être nés en Espagne, en Grèce, en Afrique ; mais tous sans distinction reçoivent le nom du maître, et comme les maîtres portent des noms romains, les noms romains se répandent à foison.
Dans ces temps-là, les noms ne représentent pas la filiation naturelle. Ils représentent la filiation sociale. Celui qui a fait d'un pérégrin un citoyen, ou d'un esclave un homme libre, celui-là est un père et donne son nom. Les noms ne sont nullement un indice de race; nous ne devons pas perdre de vue que l'idée de race n'occupe aucune place dans les esprits de ce temps, et nous pouvons presque affirmer qu'elle en est absente.
Nous voyons encore, dans l'histoire de la Gaule à cette époque, que les villes prirent des noms romains, i e fait a été rapproché du précédent et a paru lui ressembler. Un peu d'attention montre qu'il en diffère essentiellement. D'abord, le nombre des villes qui prirent des noms latins fut relativement peu considérable. J'en vois [surtout] dans la Gaule du Centre et du Nord *. Il faut remarquer d'ailleurs que ces noms ne furent, le
• Ces noms nouveaux sonl [enlre autres] : Amjusla Snessiouum, Soissons ; Auiinsla Veromanduonim, Saint-Oucntin; Angvsla Treverorum, Trêves; Auguslodunum Aiduorum, Autun ; CR'saroiuagus Bcllovacorum, Beauvais; Cxsarodunum Turoiiorum, Tours ; JhUoïiukjus Andecavonim, AngiMs; Juliobona Caletarum, Lilleltoune; Aiujuslohona Tricassiuin, Tioyes ; AïKjusloneinelum, Clerniont; Aiujusluduimm, Baveux, etc. — Ajouter Augusta ]S<'i)i(insns, Aiujusla Auscoruin, A^igusla Ruurncorum. Plus lard Cularo, élaut érigée en cilé, s'appellen. Gralianopolis -à partir de Gratien, mais garde encore son nom de Cularo dans la ^olilia dignUalum.
plus souvent, que de simples épithètes ajoutées au nom ancien du peuple gaulois. Ainsi la capitale des Suessions s'appela Augusta Suessionum, celle des Trévires Augusta Trevirorum, celle des Bellovaques Cxmromagus Bellovacorum. Ces noms étaient considérés comme des titres d'honneur, et les Gaulois croyaient certainement recevoir une grande faveur en obtenant le droit de les porter*.
Mais, à côté de quelques épithètes ou de quelques noms nouvellement introduits, nous ne devons pas méconnaître un fait bien plus important, parce qu'il est général et sans exception, à savoir que tous les noms de peuples subsistèrent. C'est là ce que Rome aurait détruit si elle avait eu la volonté de détruire les souvenirs de l'ancienne Gaule. Elle n'y toucha pas.
Or ce n'est pas seulement dans la langue du peuple, ainsi qu'on l'a dit, que ces noms gaulois subsistèrent. Prenez les inscriptions. Elles représentent assez bien la langue officielle, puisque les unes sont l'œuvre privée d'hommes de la haute classe et môme de fonctionnaires, et que les autres ont été rédigées en vertu de décrets publics. Partout vous y trouvez les anciens noms des peuples gaulois, tels qu'ils existaient avant César. Prenons pour exemple lesEduens; ils ont bien pu donner à leur chef-lieu le titre très envié d'Augustodunum ; mais ils ont conservé leur nom d'Eduens, et ce nom est le seul que les inscriptions leur donnent. Eduens est resté le nom vrai et officiel. Plus tard, la Notitia imperiiy qui représente la langue des bureaux
1 De nièine en Espagne, des villes prirent les surnoms, cognomina, de Julia Fidcnlia, Julia Constanlia, Juli Genius, Asido Cœsfiricma, Astigiiana Auçjusta, Augusla Gemetla, Fama Julia, Concordia Julia, Caesaraugusla, elc. Pline, Histoire naturelle, 111, 3, 10-15.
(lu Palais impérial, ignore les noms d'Augustodunum et de CiEsaromagus, mais conserve ceux d'Eduens, de Suessions ou d'Arvernes.
Ainsi. Rome n'a pas eu pour politique d'effacer les noms du passé. Les hommes ont pris des noms romains, parce que chacun d'eux successivement est devenu romain. Les peuples ont gardé leurs anciens noms parce que ni eux ni Rome n'avaient intérêt à les changer*.