‹ La Gaule romaineChapitre 29 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Gomment le régime impérial fut envisagé par les populations.

L'Empire romain ne ressemble à aucun des régimes politiques qui se sont succédé en France jusqu'à nos jours. Il ne convient d'en faire ni la satire ni l'apologie. Il le faut juger d'après les idées de ce temps-là, non d'après celles d'aujourd'hui. L'historien n'a pas à dire ce qu'il pense personnellement de ce régime; il doit dire plutôt ce que les hommes d'alors en ont pensé. Il doit chercher, à l'aide des documents, comment cette monarchie a été appréciée par les générations qui lui ont obéi et qui ont dû être heureuses ou malheureuses par elle.

' Miilln de pire sanxit (Capitolin, Antoninus Plus, 12). — Les Anlonias modifièrent maintes fois le droit privé de leur seule autorité. Voir, par exemple, Digeste, XLVIU, 7, 7; Gode Justinicn, VI, 53, 3; FrcKjrnenta Vaticana, 195.

'^ Voir toutes les lettres de l'iine le Jeune à Trajan. — Digeste, XIV, 2, 9 : Deprecnlio Eudgemonis ad Anloninum : Domine impcrator Antonine.... Respondit Anloninus Eudsemoni : Ego quidem mundi du-

En faisant cette recherche, nous ne songeons pas à nous livrer à de pures et vaines considérations. L'histoire n'est pas l'art de disserter à propos des faits : elle est une science dont l'objet est de trouver et de bien voir les faits. Seulement il faut bien entendre que les faits matériels et tangibles ne sont pas les seuls qu'elle étudie. Une idée qui a régné dans l'esprit d'une époque a été un fait historique. La manière dont un pouvoir a été organisé est un fait, et la manière dont les contemporains comprennent et acceptent ce pouvoir est aussi un fait. L'historien doit étudier l'un et l'autre, et de l'une et l'autre étude il doit écarter toute opinion personnelle ou préconçue.

On a conservé de ces cinq siècles un grand nombre d'écrits. Il y a les œuvres des poètes, celles des historiens, celles des jurisconsultes. Il y a des lettres intimes, il y a des panégyriques et des satires. Nous avons autre chose encore que les livres pour nous faire connaître les opinions des hommes : ce sont les médailles, ce sont les inscriptions, ce sont les monuments de toute sorte qui ont été élevés par des villes ou par des particuliers. Les tombeaux mêmes et les épitaphes qu'ils portent nous disent les pensées intimes et l'état d'âme de ces générations. Voilà des témoins de toute nature, de toute nation, de toute condition sociale.

On ne trouve pas dans tout cela un seul indice qui marque que les populations aient été hostiles à l'Empire. L'opposition d'une partie du sénat romain était du genre de celles que tout gouvernement peut rencontrer dans le conseil d'Etat le plus dévoué. La noble fierté de quelques hommes comme Thraséa et Corbulon n'était pasdela haine pour le régime impérial, qu'ils servaient, mais seulement du mépris pour l'homme qui momen-

lanément gouvernait l'Empire. Tacite a peint en traits énergiques les vices de plusieurs princes et ceux de beaucoup de sujets; mais il n'a nulle part attaqué ce régime dont il fut un des plus hauts fonctionnaires*, et il en a quelquefois fait l'éloge*. Juvénal, en faisant la satire de quelques hommes, n'a jamais fait celle des institutions. Il y aurait la même erreur à représenter Tacite et Juvénal comme des adversaires de l'Empire qu'à représenter Saint-Simon comme un ennemi de la royauté. Les deux Pline, Plutarque et Philon d'Alexandrie, Suétone, Dion Cassius, Spartien et Ammien Marcellin ont poursuivi la mémoire des mauvais empereurs, mais ils ont loué et servi l'Empire. Tous les écrivains, ceux de Rome comme ceux des provinces, professent pour ce régime monarchique une estime et quelquefois même une admiration que nous sommes forcés. de croire sincères. Les inscriptions de la Gaule, comme celles de l'Espagne, de la Grèce, de l'illyrie et de la Dacie, témoignent de l'attachement universel des diverses classes de la société au gouvernement impérial et elles ne laissent voir aucun symptôme d'antipathie.

* Tacite dit de lui-même : Dignitatem nostrnm {digniias est le cursus honorum) a Vcspasiano inchoatam, a Tito nudam, a Domitiano longhis provectam {Histoires, l, i). 11 exerça ensuite de hautes fonctions sous Trajan.

- 11 déclare (ibidem) que cette monarchie fut établie dans l'intérêt de la paix : Omneni potcntiam ad unum confcrri pncis interfuit. — Remarquez aussi cette phrase qu'il met dans la bouche de Galba : Si immensum impcrii corpus stare uc lihrari sine rectore posset (ibidem, I, 16). — On connaît l'éloge qu'il fait du principal de Trajan : Rora temporum felicilate ubi scntire quœ vclis cl qnre sentias dicere licet (ibidem, I, 1); or il faut faire attention qu'il ne veut pas dire que le régime impérial ait été alors modifié; nous savons bien qu'aucun changement constitutionnel n'a été imposé à Nerva ni à Trajan. Tout au contraire, le régime est devenu h partir de Trajan de plus en plus absolu. Tacite admettait donc que ce régime fût excellent sous un bon prince.

Jamais les populations ne se sont révoltées contre ce régime. On rencontre dans ce long espace de cinq siècles beaucoup de guerres civiles; elles avaient pour objet de substituer un empereur à un autre ; elles ne visaient jamais à renverser l'Empire. La Gaule se plaignit quelquefois du poids des impôts et de la cupidité de quelques fonctionnaires ; elle ne se plaignit jamais de la monarchie. Plusieurs fois elle fut maîtresse de ses destinées; elle ne songea jamais à établir un gouvernement républicain. [Au milieu du m'' siècle], elle se vit détachée de l'Italie et libre de choisir ses institutions : elle se donna un empereur ^

11 serait sans exemple dans l'histoire du monde qu'un régime détesté des populations ait duré cinq siècles. 11 n'est pas dans la nature humaine que des millions d'hommes puissent être contraints d'obéir malgré eux à un seul. Ce serait encore se tromper beaucoup que de croire que le gouvernement impérial se soit soutenu par la force militaire. Sauf les cohortes prétoriennes, qui ne pouvaient garder tout au plus que la capitale, il n'avait de [vraies] garnisons nulle part. Toutes ses légions étaient aux frontières, en face de l'ennemi.

On ne rencontre jamais dans cette histoire rien qui ressemble à un antagonisme entre une population civile, qui aurait été ennemie de l'Empire, et une classe militaire qui l'aurait défendu \ Il ne faut pas attribuer la

• Sur l'hisloirc de cet empereur Postumus, on peut voir Trébellius K)llion, dansTIIistoire Auguste : Galli... enin imperalorcm appellarunt. &'i(jiiideni nimius amor erga Posiuumm omnium erat in Gallicn génie populorum quod, snhinotis omnibus Gevmanicis cjenlibus, Romanum in pri>;iinam securilatem revocnsset imperium. — Ou peut voir aussi, au sujet du mèrae personnage, les inscriptions d'Orelli, n°' 1015, 1016, et les médailles (Mionnet, t. II, p. 64 et 60 ; Eckhel, VII, 444). [Ajouter le recueil de de \Vittc.|

* 11 est vrai de dire qu'à la mort d'un empereur les armées étaient

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docilité des citoyens à ce qu'ils manquaient d'armes; ils en avaient et savaient les manier. Jamais le gouvernement ne songea à désarmer la population'. On ne s'expliquerait pas que les trente légions de l'Empire eussent pu contraindre cent millions d'âmes à obéir.

11 faut d'ailleurs remarquer que les armées étaient ce qu'il y avait de moins docile dans l'Empire : presque toutes les révoltes qu'il y a eu ont été tentées par les légions; la règle d'obéissance ne venait donc pas d'elles.

On a attribué aux empereurs romains une politique très savante et une administration fort habile. A voir de près les choses, on est au contraire étonné du peu d'efforts qu'il leur a fallu faire pour établir le gouvernement le plus absolu et en même temps le plus solide que l'Europe ait jamais eu. Le nombre des fonctionnaires impériaux, dans les premiers siècles, fut infiniment petit; même dans les derniers, il n'approcha pas à beaucoup près du nombre d'agents que les Etats modernes jugent nécessaire à leur conservation. L'autorité impériale ne plaçait pas un représentant dans chaque village. Elle ne nommait pas une multitude de juges et de percepteurs d'impôts et ne disposait pas d'un nombre infini d'emplois. Elle ne se chameait même pas de tous

ordinairement plus pressées que le sénat de lui donner un successeur. Presque toujours il arriva ce que dit Tacite : Senientiam militum seciita pntrum consulta [Annales, XII, 69) ; mais encore ne voit-on pas, sauf une l'ois peut-être, que personne ait énoncé l'avis de rétiiljlir le régime répulilicain. Le sénat et les armées peuvent être souvent en désaccord sur l'empereur à choisir ; ils ne semblent jamais être en désaccord sur la nécessité d'avoir un empereur.

* La Loi Julia, au Digeste, XLVlll, 6, interdit les amas d'armes, mais non pas la possession des armes ad usum itineris vel iinvigationis vel commerça causa. Des textes nomlycux (entre autres, Tacite, Histoires, II, 61 ; IV, 67) marquent que les populations avaient des armes

les soins de la police. Encore moins jugeait-elle nécessaire, pour gouverner la société, de diriger l'éducation de la jeunesse. Elle ne nommait pas les membres des divers sacerdoces dans les provinces. Tous les moyens auxquels les Etats modernes ont recours pour se maintenir lui furent inconnus; elle n'en eut pas besoin.

Il faut donc accepter comme une vérité historique que les hommes de ce temps-là ont aimé la monarchie. Si nous cherchons à nous rendre compte de la nature de ce sentiment, nous remarquons d'abord qu'il ne dérivait pas d'une théorie ou d'un principe de raison. Ces hommes n'avaient nulle idée du dogme du droit divin des princes. Le paganisme n'avait jamais enseigné que les dieux eussent une préférence pour le régime monarchique. Le christianisme ne l'enseignait pas davantage ; il n'ordonnait l'obéissance aux princes que comme un acte de résignation et il recommandait plutôt à leur égard l'indifférence que le dévouement. Ce n'est donc pas l'idée d'un devoir supérieur qui a forcé la soumission des hommes. Ils ont aimé l'Empire parce qu'ils ont trouvé intérêt et profit à l'aimer. Ils ne se sont pas demandé si ce régime était moralement bon ou mauvais, s'il était conforme ou contraire à la raison; il leur a suffi qu'il fût d'accord avec l'ensemble de leurs intérêts.

Tacite, au début de son grand ouvrage, énumère les divers motifs qui firent que toutes les classes de la société romaine et l'aristocratie elle-même acceptèrent le régime impérial*; puis il ajoute : « Quant aux pro-

• Militem donis, popnlum annona, cundos dulcedine otii. . . . (Nobiles), novis ex rébus aucti, tuta et prœsenlia quam vêlera et pericnlosa mallent (Tacite, Annales, l, 2). — Totç jcdtpouaiv où [a6vov oùx ^âovio,

viuces, le nouvel ordre de choses était loin de leur déplaire; le gouvernement du sénat et du peuple leur avait pesé à cause des rivalités des grands et de la cupidité des magistrats; les lois de la République ne les avaient jamais protégées, impuissantes qu'elles étaient contre la violence, contre la brigue, contre l'argent*. » Telle fut la vraie cause de l'attachement à l'Empire. Les hommes jugèrent que le pouvoir d'un seul était moins oppressif que le pouvoir de plusieurs, et que les droits individuels seraient mieux garantis par la monarchie qu'ils ne l'avaient été par le gouvernement républicain. Beaucoup de faits et d'anecdotes montrent que ces populations considéraient le prince comme un défenseur et un appui, qu'elles lui adressaient leurs réclamations, qu'elles croyaient lui être redevables de leur prospérité ou de l'adoucissement de leur misère.

Qu'on lise les inscriptions, le sentiment qu'elles manifestent est toujours celui de l'intérêt satisfait et reconnaissant. Les hommes appellent le prince des titres de « pacificateur du monde », « conservateur du genre humain », « garant de toute sécurité ». Il est a le patron et le père des peuples » ; il est « leur espoir et leur salut ». On lui demande de guérir tous les maux de l'humanité. On le remercie de tous les biens dont on jouit. Dans l'histoire du monde nous trouvons peu de régimes politiques qui aient duré cinq siècles comme l'Empire romain; nous en trouvons peu qui aient été

iXXà xat ï'/jxipo-^, -/.aX ^{kzlu) xa'i ioséaTepoc aùxà 'ov yjy.ouov ôptovre; ôv-ç* (Dion Cassius, LVI, 44).

* Neque provinciœ illum rerum stalum abnuebant, suspecta senalus populique impcrio ob certnmina potcntium et avaritiam magislraluum, invalida legum auxilio qux vi, ambihi, pccAinia turbnhantxir (Tncite, Annales, I, 2). — Vindicatse ah injuriis magistratmim provinciœ (Velléius, II, 126).

aussi indiscutés et inattaqués dans leur principe; nous n'en trouvons pas qui aient été aussi longtemps et aussi universellement applaudis par les populations qu'ils régissaient*.

Les opinions des hommes en matière de politique sont fort variables. 11 y a des temps où le désir général d'un peuple est de se gouverner lui aême; il y en a où son unique désir est d'être gouverné. Pour l'un et pour l'autre ses vœux peuvent être également ardents. En général, il aime le nouveau en proportion de sa haine pour le passé. Or, à l'époque qui nous occupe, le passé et ce qu'on pourrait appeler l'ancien régime était le gouvcnicment républicain. En Italie et en Grèce, en Gaule et en Espagne, les hommes avaient vécu sous ces institutions durant plusieurs siècles. Ils en étaient venus peu à peu à les haïr; leurs intérêts, leurs opinions, leurs sentiments s'étaient détachés d'elles : ils avaient aspiré à s'en affranchir. Ils leur reprochaient d'avoir favorisé le développement d'une aristocratie oppressive; d'avoir,

* Voyez le recueil d'Orelli-Henzen, passim. Les expressions qu'on y rencontre le plus fréquemment sont celles-ci : Patri pntriœ, n°' 606, 642, 712, 912, 1033; — fundatori pacis, n"' 601 et 1089; — pacatori orbis, n°' 323, 859, \0'5^; Corpus inscriptionum lolina7nim,[l, n"' 1670, 1969; — fundatori piiblicse securilalis, nM071 ; — restitutori orbis, n° 1050; — conscrvatori generis humani, n° 795, ibidem, II, n" 2054. — Un monument, érigé au temps de Tibère, porte cette dédicace : Sahih perpétuée augustœ tibertatique publicse populi romani, providentiœ Tiberii Csesaris Augusti nali ad. œlernitatem romani nominis; Orelli, n" 689. — Le titre derestitutor libertatis publicse se retrouve aux n°' 1089 et 1090. — Des inscriptions gauloises portent : Pacatori et restitutori orbis imperatori Cœsari Aureliano (Allmer, n° 31); verse libertatis auctor tmperator Csesar M. CJaudius Tacitus pius felix Augustus (Allmer, n° 52). [Corpus, XII, n" 55i)1 et 5565; cf. n° 5456.] — Pline cite un certain Valgius, qui adressa un livre à Auguste, inchoata prœfatione religiosa ut omnibus malis humanis illius potissimum principis mederetur majestas (Pline, Histoire naturelle, XXV, 2). — Ce serait mal connaître là nature humaine que de croire qu'il n'y eût en tout cela que de l'adulation.

SOUS les faux dehors de la liberté politique, écrasé la liberté individuelle ; d'avoir enfanté partout des discordes et des guerres civiles; d'avoir rempli l'existence humaine (le querelles et de passions. Ils avaient été pris de dégoût pour ce régime, et ils en souhaitaient un autre qui leur donnât plus de sécurité, plus de liberté, plus de travail et de bonheur*. Comme ils ne savaient pas encore que la monarchie a aussi ses vices et ses dangers, ils se précipitèrent vers elle avec une fougue irréfléchie ; ils lui donnèrent leurs cœurs et leurs volontés ; ils lui furent reconnaissants de s'être établie sur leur tête; ils l'aimèrent d'un amour fervent et passionné.

N'allons pas croire que même [les premiers empereurs] se soient imposés aux hommes par la violence : « Par l'accord du sénat et de la foule, la puissance absolue fut conférée [à Caligula], et telle fut la joie publique que, durant les trois mois qui suivirent, les Romains immolèrent plus de 160000 victimes en son honneur*. » Sort-il de Rome, chacun s'engage envers les dieux à leur élever un autel ou à leur faire quelque cx-volo le jour où il reviendra'. Tombe-t-il malade.

* Dion Cassius exprime les pensées de ce temps-là quand il dit : « Le gouvernement prit alors une forme nouvelle, plus conforme au progrès et à l'inlérêl des peuples )),ti nokizeîa. Trpôç tÔ [îs'XTiovxa"tirpb; TbiwTrjpiwôéaTspov [jL£T£/.o'j[jL7iOri . Il ajoute que les hommes ne pouvaient plus trouver leur salut qu'en dehors du régime républicain, TtavcàTraaiv àiîuvatov ^v orjjxo- ■/.paTO'jjjiévoj; aùiou; awOîjvat (Dion Cassius, LUI, 19; cf. XLIV, 5; Ammien, XIV, 6; Tertullien, De pallio, 1, 2).

* Suétone, Caius, 14 : Conseiisu senalxis et irrumpentis in curiam turhce, jus arbitrinmque omnium rerum illi permissum est, tanta piiblica Ixtilia ut tribus proximis meiisibus supra centum sexaginta mitlia vir.limarum cxsa tradantur.

^ Ibidem : Vota pro reditu suscepta sunt. — On sait le sens ires précis et nullement métaphorique du mot voium, et l'on connaît les nombreuses iuscriplions qui se terminent par la formule V. S. L. M., voium Suivit libens merito. Le votum était l'engageracnl qu'une personne prenait

tous passent la nuit autour du palaio, et il ne manque pas de gens qui offreni aux dieux leur vie pour sauvor la sienne*. Or de tels vœux alors n'étaient pas de vains mots. Caligula ayant guéri, ces hommes durent mourir pour acquitter l'engagement qu'ils avaient pris enveis la divinité*.

Ce fut dès lors un usage assez fréquent de « se dévouer » aux empereurs"'. Une foule d'inscriptions nous montrent de simples particuliers qui se sont voués « à la divinité et à la majesté » de Caligula, de Domitien, de Trajan, de Marc-Aurèle, de Septime Sévère*. Cela ne veut pas dire que ces hommes s'attachent au prince pour en obtenir quelque faveur; beaucoup sont des provinciaux qui ne l'ont jamais vu. Mais ils se licnl

envers un dieu de lui faire telle offrande convenue si le dieu la méritait par la concession de la faveur demandée.

*- Ibidem : Penioclantibus ctinclis circa Pulalium, non defuerunt qui depiKjnaturos se ormis (comme gladiateurs) pro sainte œgri, quique capita sua titulo proposilo votèrent.

- C'est ce que prouve un peu plus loin Suétone, c. 27 : Doux personnages ayant refusé d'acquitter leur vœu, Caligula les y obligea, ly'un, qui était un chevalier romain, dut conibatlre comme glad.alcur; l'autre dut mourir. La religion ne permettait pas que le vœu restât non acquitté; c'est ce que Dion Cassius explique bien, LIX, 8.

^ Dion Cassius, LUI, 50 : SsÇxo; tiç flazouoiito; lautôy Aùyoucjxw

* C. Ulatlius, civis Segusiaviis..., dévolus nuviini majeslatique ejus, Allmer, Inscriptions de Vienne, n" 24 [Corpus, XII, n^ 1851]. Dévolus numini Marci Aureli, Bernard, le Temple d'Auguste, p. 61. — La formule est quelquefois remplacée par celle-ci : Pro salute imperatoris. Exemples, à Genève, pro salute Augustorum (Mommsen, Inscripliojics hehelicse, n° 155); à Aoste, pro salute imperatoris Marci Anrein, lectum, porticus cum stiis cohannis, Sex. Vireius decurio de sua jtmnii.i (Allmer, n° 16) ; à Tain, pro salute imperatoris Csesaris M. Aur. CoiiLinudi, i< uroholium fecil Q. Aquius Anlonianus [Corpus, Xil, n" 1 7.S'2j ; pro sainte et incolumilate deminorum noslrormn Valcriani et Gallieni Augusloruii {Corpus inscriptionum latinarum, Vlil, n" 4219). [Cf. Corpus, XII, p. 926; et ici, p. 179.] — Chacune de ces inscriptions, et elles sont infiniment nombreuses, implique l'érection d'un temple, d'un aulel, de quelque monument, c'est-à-dire une forte dépense faite pour ac qui ter le vœu.

FUîTEL DE CouLAXGEs. — La Gaulo romaine. *0

envers les dieux pour qu'ils accordent au prince santé, guérison, ou victoire. Des villes entières prirent souvent cette sorte d'engagement religieux*. Une des formules usitées en ce cas nous a été conservée : « Serment des habitants d'Aritium. De ma propre et libre volonté. Tous ceux que je saurai être ennemis de l'empereur Caius César, je serai leur ennemi. Si quelqu'un met en péril son salut, je poursuivrai celui-là par les armes, sans trêve, sur terre et sur mer. Je n'aurai ni moi ni mes enfants pour plus chers que le salut de l'empereur. Si je manque à mon serment, que Jupiter et le divin Auguste et tous les dieux immortels m'enlèvent ma patrie, mes biens, ma santé, et que mes enfants soient frappés de même'. »

Nous ne pouvons juger les sentiments des hommes que par les témoignages qu'ils nous en ont laissés. Or ces témoignages, si nombreux, si divers, venus de toutes les classes, nous montrent qu'ils donnèrent à" l'Empire, non pas seulement cette obéissance résignée qu'on accorde toujours à la force, mais une obéissance volontaire et empressée, un abandon de toute leur âme, un dévouement complet, une véritable dévotion \

* Corpus inscriptiomim latinarum, VIII, n° 4218 : Respuhlicn Verecundensium devota tiumiiii majestalique ejus. — Pareilles inscriptions en Espagne, ibidem, II, n"' 1115, H71, 1G73, 2071, etc.

2 Ibidem, II, n° 172; Orelli, n" 5605 : Jusjurandrim Aritiensium. Ex mei animi senlentia, ni ego iis inimicus ero qiios Caio Cccsriri Gcrmanico (il s'agit de Caligula) inimicos esse cognovero, et si quis periculum ci salulique ejus inferel intulerilque, UDiiis bello inlernecivo terra marique persequi non desinam quoad pœnas ei persolverit. Neque me neque liberos mecs ejus salule cariores haheho... Si sciens falln fefellerove, tum me liherosque meos Juppiter Oplimus Maximus ac divus Augustus ceterique omnes dei immorlales cxpertem patria, incolumilale f'ortunisqne omnibus faxint. — Nous ignorons pom'quoi cette petite ville de Lusitanie s'était ainsi vouée à Caligula.

Ce fut un usage d'élever des monuments, des autels, ou d'immoler

Ce sentiment, comme il arrive aux sentiments qui dominent une foule, prit la forme d'une religion. ÎNous louchons ici à des faits qui sont en opposition avec toutes nos idées modernes et qui paraissent d'abord incroyables aux hommes de notre époque; ils sont pourtant avérés et incontestables. On vit'sui'gir en ce temps-là dans les âmes, d'un bout de l'Empire à l'autre, une religio": nouvelle qui eut pour divinités les empereurs eux-mêmes. Il est attesté par tous les historiens, depuis Tacite et Dion Cassius jusqu'aux écrivains de l'Histoire Auguste, que l'autorité impériale et la personne même des empereurs furent adorées durant trois siècles'. Cette vérité est confirmée par d'innombrables inscriptions qui ont été gravées, loin de Rome et des empereurs, par des particuliers, par des corporations ou par des villes\ Toutes les provinces, et la Gaule comme les autres, se couvrirent de temples et d'autels

des séries de victimes, en l'honneur ou pour le salut de l'empereur. Exemple : Ex imperio Matris deum, tauropolium provinciœ Narhonensis facliim per C. Balonium Primum, flaminem Augiistonim, pro saluie dominorum impernlorum L. Septimi Severi PU Pertinacis Augusli et M. Aiirelii Antonini Aucjusti (Lebègue, Épigraphie de Narhonne, n" 13; llerzog, n" 7) [Corpus, XII, n° -4525J. — Pro salute imperatoris Csesaris M. Aurelii Antonini Augusti tedum, porticus cum suis coliminis Sex. Vireius Sexhis, decurio, de sua pecunia (Allmer, Inscriptions de Vienne, n° 16) [Corpus, XII, n° 2591J. — Augusto sacrum et Genio civilalis Bilurigwn (Jullian, Inscriptions de Bordeaux, n° 1). — Pro salute Augustorum (Inscriptiones lielveticœ, n" 133). — Pro sainte domus divinse (ibidem, n° 149). — Imperalori Cœsari M. Aurelio Antonino Augusto (il s'agit de Caracalla) patri patrise, Narbonenses (Lebègiie, n° \k) [Corpus, Xll, n" 4347]. — In honorem domus divinœ, à Cologne (lirambiich, n° 439), à Coblenlz (ibidem, n" 692, 695, 711, 721).

« Tacite, Annales, 1, 5i; I, 73 ; II, 83; 111, 64; Histoires, 11, 95. — Dion Cassius, Ll, 19-20; LIV, 32. — Spartien, Hadrien, 13; Jules Capilolin, Antonin, 6.

* Corpus inscriptionutn latijiarmn, II, n" 2221 , 2224, 2334, 5395, clc. V, n°' 18, 5341, 4442, etc.; Corpus inscriplionum atticarum, 111, n"' 63 et 253; Corpus inscriptionum (jrœcarum, n"' 2696, 2943, 3524, etc.

consacrés à tous les empereurs l'un après l'autre*. On a une inscription de la ville de Narbonne qui fut écrite dans les premières années de notre ère ; elle est conçue ainsi ^ : « Le peuple de Narbonne s'engage par vœu perpétuel à la divinité d'Auguste. Bonheur à l'empereur César Auguste, père de la patrie, grand pontife, à sa femme, à ses enfants, au sénat, au peuple romain, et aux habitants de Narbonne qui se sont liés par un culte perpétuel à sa divinité. Le peuple de Narbonne a dressé cet autel dans la forum de la ville, et a décidé que sur cet autel, chaque année, le 8 des calendes d'octobre, anniversaire du jour oii la félicité du siècle l'a donné au monde pour le gouverner, six victimes lui

* Genio Augusti, Orelli, n°' 1455, 1667; Genio Tiberii Csesaris, n" 3796; Ge7iio Caii Csesaris, n" 699; Genio Vespasiani, n° 755; Ge7iio Domitiani, Henzen, n" 7 421 ; Genio Trajani, Orelli, n" 789 ; Genio Aîitonini,^ \1]8.— Niimini Augiisii, n" 204,401, 608, 1989, 2489, etc.; numini deoriim Augiistonim, n°' 277, 805, 5208. Collegiiim iiuminis dominoriim {Vespasiani et Titi), n° 2389. — Auguste sacrum (Jullian, Inscriptions de Bordeaux, n" \). — Dévolus riumini 3Iarci Aureli[Bevn-dvà, le Temple d'Auguste, p. 61). [Cf. Corpus, t. XII, p. 927.]

- Lehègne, Épigraphie de Narbonne, 1887, p 117, Herzog; Appendix, n' 1 ; Orelli, n" 2489 ; Wilmaniis, n''104 ; [Corpus, Xil, p. 530] : T. Slalilio Tauro L. Cassio Longino cunsulibus (l'an 11 après J.-C.) numini Augusti volum susceplum a plèbe Narboneiisiwn in perpeluum. Quod bonuni, faustum, felixque sit impcratori Cœsari divi filio Auguslo patrips-'ae pontifiai maximo tribunitia poteslate XXXIV, conjugi liberis geniique ejus, senatui populoquc romano et colonis incolisrjue colonise Juliœ Pulernae Narbonis Martii, gui se numini ejus i)i perpeluum colendo obligaverunt, plcbs Narb:)iic'iisium aram Narboue in foro posait ad quam quoUumts Mil hakndas Octobres, qua die eum sœculi félicitas orbi terrarum rectorem edidit, très équités romani a plèbe et Ires lihertini hostias singulas inmolent et colonis et incolis ad supplicandu)n numini ejus thus et vinum de suo pnvslcnt.... — Nous ne doniiooi qu'une partie de cette curieuse inscription. Notons que le mot plebs, qui s'y trouve répété quatre fois, ne désigne p;is, à notre avis du moins, la plèbe ou classe inférieure de Narbonne. Il désigne la population entière, [a cité ; c'est une signification qui dans la suite s'attachera de plus en plus au mot plebs. Les ires équités romani a plèbe sont, suivant nous, trois membres du peuple de Narbonne portant le titre de chevaliers romains.

LE RÉGIME IMPÉRIAL ENVISAGÉ PAR LES POPULATIONS. ISl

seront immolées, l'acte de supplication sera adressé à sa divinité, le vin et l'encen: kii seront offerts. »

Quelques années avant l'ère chrétienne, la Gaule eiilière* éleva en commun un temple, près de la ville de Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône : ce temple était consacré à Rome et à Auguste ^ C'est par la volonté unanime des cités gauloises qu'il fut construit^ Une inscription énumérait les noms des soixante cilés qui l'avaient érigé, et autour de l'autel soixante images représentaient chacun de ces peuples*. Un prêtre fut élu par les Gaulois pour présider aux offices dece culte et une fête annuelle fut instituée*.

* Du moins ce qu'on appelait « les Trois Gaules », c'est-à-dire la Lugdunaise, l'Aquitaine et la Belgique, la Gaule entière moins la Narbonnaise, laquelle eut son temple particulier. [Voir sur ce sujet Guiraud, les Assemblées provinciales, et Allmer, Musée de Lijon, t. II.]

2 Tite Live, Epitome, 137 : Ara Csesnris ad confluentem Araris et Rhodani dedicala, sacerdote crealo. Suétone, Claude, 2 : Ara ibi Augiislo dedicala est. Dion Cassius, LIV, 32.

^ Nous n'avons aucun détail sur l'acte d'érection ; la date n'en est même pas connue avec certitude. Suétone donne la date de 744; mais Uion Gassius montre que la fête existait déjà en 742. On voudrait surtout savoir si la décision des 60 cités gauloises fut tout à fait spontanée. M. Guiraud pense, d'après le passage de Dion Gassius, que ce fut Drusus qui on donna l'idée aux Gaulois. Toutefois Dion Gassius ne dit pas précisément cela; il dit (LIV, 32) qu'en l'an 742 de Kome Drusus, étant en Gaule et ayant à combattre les Germains, s'entendit avec les principaux personnages de la Gaule, qu'il réunit autour de lui à l'occasion de la fête qui avait lieu à l'autel d'Auguste. 11 nous faudrait avoir le livre 137 de Tite Live ; le très court Epilome rapprocbe l'érection du temple d'Auguste de faits de guerre contre les Germains et même de quelques troubles en (iaule ; ce serait donc dans un moment de crise que les 60 citps se seraient entendues pour donner ce témoignage de fidélité à l'Empire.

* Slrabon, IV, 3, 2 : Tô hpov xb àvaoîiyOàv utto T^avxcov xotvï] twv PaXaTtuv Kai'capt xw SsêaaTtT) . . . , 'ï'aTt oà jjojjj-b; àÇ'.dÀoyo; Irttypaarjv k'ywv xôJv k'Svwv cÇïixovTa ibv àçtO[j.ôv v.ai et/6vs; xoutwv i/aaxou [jn'a. L'unanimité des cités, sinon l'unanimité des habitants, n'est pas douteuse.

^ Un savant et zélé celtiste a soutenu qu'avant l'établissement du culte de Rome et d'Auguste à Lyon il existait là un vieux culte national du dieu Lug, rendez-vous général de la Gaule. A l'en croire, un nom nouveau aurait simplement pris la place d'un ancien nom (d'Arbois de Jubainvdle,

Ce temple n'était pas précisément à Lyon ; Lyon était une colonie romaine et non une cité gauloise; Lyon n'avait donc aucun titre à ériger ce temple ni même à le posséder sur son territoire. 11 était situé hors de Lyon, au confluent des deux fleuves, sur un terrain qui était la propriété commune des trois provinces et des soixante cités gauloises'.

Cette religion ne fut pas une vogue d'un jour. Dion Cassius écrit que l'autel et la fête existent encore de son temps*. Une série d'inscriptions montrent que le

le Cycle mythologique irlandais, p. 5, 158-139, 304-305; Nouvelle Revue historique de Droit, 1S8I, p. 11)3-213). Mais il ne peut citer aucun document qui marque l'existence de ce vieux culte en Gaule, particulièrement à Lyon. Son hypothèse s'appuie seulement sur ce qu'il y a eu là une ville appelée Lugduuum, mot qui peut à la rigueur signifier colline du dieu Lug ; mais cela ne suflit pas pour prouver qu'il y eut là un temple spécial de ce dieu, moins encore un centre religieux de la Gaule à cette place. Et quand même le nom de Lugduuum impliquerait le culte national et général du dieu Lug, il resterait encore ce point auquel il faut faire attention, à savoir que le temple d'Auguste n'était pas à Lugduuum ; il n'était même pas sur la colline de ce nom ; il n'était pas de ce côté-là de la Saône. 11 était sur l'autre rive, en dehors de toute colline, en dehors du territoire de Lugduuum, dans la pointe qui sépare la Saône et le Rhône. On n'est donc pas en droit de rattacher ce culte d'Auguste à une vieille rehgion gauloise, qu'il aurait continuée. Ce fut une religion toute nouvelle pour la Gaule, et plutôt de tradition gréco-romaine que de tradition gauloise. Elle se rattachait aux antiques religions d'État. De même qu'il y avait eu durant une série de siècles des cultes de famille, de tribu, de cité, de confédération, l'esprit humain plein de ces habitudes créa un culte d'empire. Le culte de Rome et l'Auguste fut pour l'ensemble des provinces ce que les divinités poliades a/aient été pour chaque cité.

1 C'est ce qui a été bien établi par Léon Renier, 'i" cdit. de Spon ; de Boissieu, Inscriptions antiques de Lyon; Aug. Rernard, le Temple d'Auguste. Il est vrai que Suétone dil Lugduni [Claude, 2), Dion Cassius ly Aouyoouvco (LIV, 32); mais ce n'est là qu'une manière de parler abréviative; les inscriptions, qui contiennent la formule exacte et officielle, disent ad confluentem Araris et Rhodani, et c'est aussi ce qui est dans YEpitome de Tite Live; Strabon dit que l'autel était, non dans la ville, mais en avant de la ville : IIpô tï); tïo'Xeco; etii x^ cîutj.6oXrj xwv TroTajjLÔJv. [Voir maintenant les nouvelles recherches de M. Allnier.l

^ Dion Cassius, LIV, 32 : Tïjs ^opTJjs ^v xa\ vuv nt^X lôv toù Aù^o^jotou Ptojjiôv -ceXoùoi.

temple de Narbonne et celui du Confluent subsistèrent plusieurs siècles et que les sacrifices y furent régulièrement accomplis*. On peut dresser une liste de Gaulois qui s'y succédèrent comme grands prêtres. C'est d'abord l'Eduen Caius Julius Vercundaridub^ Nous trouvons plus tard deux Carnutes, Caius Julius et Publius Vettius Percnnis, le Séquane Quintus Adgennius Martinus, le Cadurque Marcus Luctérius, le Nervien Losidius, l'Arverne Servilius Martianus, le Ségusiave Ulattius, et [beaucoup d'] autres ^

Tous ces prêtres, élus par la réunion des cités gauloises, étaient les premiers personnages de leur pays*. De même la province de Narbonnaise avait son temple de Rome et d'Auguste; un grand prêtre élu par la province présidait annuellement à ce culte ^.

* De Boissieu, Inscriptions de Lyon, Orelli, n°' 184, 660, 4018; Ilenzen, n°' 5255, 5965, 5966, 5968, 6944, 6966. — Do même dans le tcinple de Rome et d'Auguste à Ancyre on coustate par les inscriptions que la série des prêtres se continua pendant plus de deux siècles.

* Tite L'ive, Epi tome, \ôl : Sacerdote crealo C. Julio Vercundariduhio Mduo.

3 Ces personnages nous sont connus par des monuments honorifiques qui leur ont été élevés soit par une cité, soit par la Gaule entière. Bernard, le Temple d'Auguste, pages 55 et suivantes : Q. Adgennius, Urbici filius, Martinus, Sequanus, saccrdos Romœ et Augusti ad confluentcm Arnris et Rhodani. — C. Servilio Marliano, Art'crno, sacerdoti ad templum [ionise et Augnslorum, très provincise Gallise. — Losidio, Quieti filio, Nervio, sacerdoti ad aram Cœsaris noslri ad templum Romœ et Atigusti inter confluentes Araris et Rhodani, 1res provincise Galliœ. M. Aug. Bernard a réuni dix-huit inscriptions certaines, donnant dix-huit noms de prêtres. |La liste a été complétée par M. Allmer.]

* Presque toutes les inscriptions portent la mention : Omnibus honoribus apud siios functo.

•'• Flamcn provincise Narbonensis (Allnui', n" 75). L. J^!milio M. f. Volt. Tutori flamini Romœ et Augusti (Allmer, n° 137). K. TpîÇéXXto; 'Po-j-joç... àoy^tEpcù; ETcapycia; xr); h. Nas6w/o; (Lebèguc, Épigraphic de Narbonne, n" 42). Flamini Augusti leinpli Narbonensis (Lebègue, n° 44). Cf. llerzog, Appendix, n°' 106, 107. 108. \Corpus, Xll, p. 935.] 11 n'est [las douteux (jue, dans l'expression Romœ et Augusti, Augusti ne désigne

Chacune des cités gauloises avait en outre chez elle un temple de l'empereur; le prêtre de ce culte, qui portait le titre de flamine d'Auguste', était élu par la cité, et parmi ses premiers citoyens ^

Des temples semblables à ceux de Narbonne et du Confluent furent élevés dans toutes les parties de l'Empire, et des sacerdoces de même nature furent institués partout par les populations ^ Ce qui est digne

l'empceur; l'une des preuves qu'on en peut donner est que, dans les manientj où il y avait deux ou trois empereurs associés, l'expression se modifiait en Romse et Aiigustorum. [Sur le flamine de la Narbonnaise, voir la nouvelle inscription de Narbonne, Corpus, XII, p. 864.]

• On n;^ disait pas flnmen principis, flamen imperatoris ; c'est que le vriii titre de l'einpci.ur, Knsqu'il était objet d'adoration, était aiujnstus.

* A Niiiies, flamen Romœ et Auqtisti, llerzog, Appe7i(lix, n°' 128, 129; llcnzen, n" 5907 [Corpus, XII, n"' 5180, 5207; cf. p. 582]. A Lyon, Ilenzen, n" 6951. A [Vienne], Moiumsen, Inscripiioncs hclvcticse, n"' 5, 118, 119, 142 [Corpus, XII, p. 958]. Hors de Gaule, Orclli, n"' 488, 5874, 5881, 5651. Cf. en Espagne, un poniifex domus Augustie [Corpus inscripliomim latinarum, II, n° 2105). — Noter qu'il y avait, en outre, des temples élevés aux empereurs morts et où les sacrifices se continuaient. C'est ainsi que nous voyons un flamen divi Claudii, plus d'un demisiècle après la mort de Claude (Orelli, n°' 65 et 5651) ; nous trouvons de même un flamen divi Vespasiani (Orelli, n" 5855), un flamen divi Trajani (ibidem, n°' 65 et 5S98), un flamen Hadriani (ibidem, n" 5805), un flamen divi Severi (ibidem, n" 2204). On sait que le mot divus n'était attaché au nom de l'empereur qu'après sa mort. H y a aussi un flamen Commodianus (Ilenzen, n" 6052), unsacerdos Flavialis (ibidem, n" 5480), un sacerdos Ulpialis (ibidem, n° 5155). [Cf. Corpus, XII, p. 928.]

3 L'existence de ce culte est attestée pour la province d'Asie par les inscriptions, Bœckh, n°' 2741, 5415, 5461, 5494, 4059; Waddington, n" 1266; pour l:i Galatie, par plusieurs textes cités par M. G. Perrot, De Galatia provincia romana, p. 150-155; pour la Grèce, voir Bœckh, n" 1124, 1718. 2585; on trouve à Sparte des ào)(^ispEtç toC S£6aaioj, Foucart, Inscriptions de Laconie, n"' 176, 179, 24i; en Egypte, l'exiitcncc d'un temple de Romi' et d'Auguste est signalée parPhilon, Legaiio, 22; pour l'Afrique, voir L. Renier, Inscriptions de l'Algérie, n° 5915; Ilenzen, n" 6901 ; pour l'Espagnt^ Corpus inscriptionum latinarum. II. n" 160, 597, 475. 2221, 222'i, 2241, 2554, 5529, 5595, 4191, 4199, 4205, 4259, 42.50; pour la Grande-llret:igne, Tacite, XII, 52; XIV, 51 ; Ilenzen, ii"6488; pour la l'aïuuMiic, Co' pus inscriptionum latinarum, lll, n" 55 i5, oi85, 5626; pour la Thrace, Oumont, Inscriptions de Thrace,

de remarque, c'est que l'érection de ces temples n'était pas ordonnée par le pouvoir impérial; aucun fait ni aucun texte ne nous autorisent à douter qu'elle ne fût l'œuvre spontanée des populations \ Les prêtres provinciaux ou municipaux n'étaient pas non plus nommés par les empereurs ; ils étaient élus par les peuples. Ces sacerdoces étaient recherchés à l'égal des plus hautes dignités. Ils étaient brigués par ce qu'il y avait de plus distingué et déplus considérable. Pour être élu prêtre de Rome et d'Auguste, ou flamine, il fallait avoir passé par les premières magistratures de la cité. C'était le but le plus élevé de l'ambition, le couronnement des plus brillantes carrières\

Mais il ne fallait pas que ce culte n'appartînt qu'aux

n'âO; Bulletin de correspondance hellénique, 1882, p. 181 [et d'une façon générale les préfaces et les tables de tous les volumes du Corpus], — Sur cette religion, voir Boissier, la Religion romaine ; P. Guiraud, Assemblées provinciales dans l'Empire romain, livre I, c. 2; Mommsen, Siaalsrecht, édit. de 1877, II, p. 732 et suiv.; Marquardt, Staafsverwaltung, 111, p. 445 et suiv. [ibidem, p. 465 et suiv., élit. Wissowa].

* Decrevere Asiœ urbes templum Tiberio, et permissum slaluere .'Tacite, Annales, IV, 15). — Templum ut in colonia Tarraconensi 'tatuerctur Augnsto petentibus Hispanis permissum (idem, I, 78). Tibère et Claude défendirent qu'on leur élevât des temples (Dion Cassius, LVIl, 9; LX, 5). — H y a pourtant quelques exemples, mais ce sont de rares exceptions, d'autels érigea par des empereurs à eux-mêmes ou par des fonctionnaires aux empereurs (Dion Cassius, LIX, 28). — D'une manière générab on peut dire que l'éreclion de tant d'autels fut une vogue, mais non pas un mot d'ordre.

* Cela ressort de beaucoup d'inscriptions; nous n'en citerons que quelques-unes qui sont relatives à la Gaule. — Jiduo..., summisuonoribusapud sLos FUNCTO, saccrdoU ad templum Romœ et Aiigusli (Boissieu, p. 84 ; liornard, p. 55). — Lalinio Catapano, /Eduo, sacerdoli trium prorinciarum,^oFFiiMis et iionoribus omnibus functo, Sequani publiée (Bernard, p. (i4; Orelli, n" 18i). — C. Catullino, Tricassino, omnibus honoribus acud sros FUNCTO, sacerdoti ad templum Roinœ et Augustorum (Bernard, p. (34). — Cf. Censorinus, De die natali, c. 15 : Tu tamen, officiis municipalibus functus, honore sacerdoiii (les mots sacerdos et sacerdo'iiim, dans la langue du temps, s'appliquent particulièrement au saccrduue des empereurs) in priicipibus luse civilalis es conspicuus.

plus grands et aux plus riches. Les pauvres et les humbles voulurent avoir aussi leur religion des empereurs. Dans chaque cité, presque dans chaque bourgade, le bas peuple et les simples affranchis élevèrent un autel à l'Auguste; il se forma une corporation religieuse qu'on appela les Augustaux, et il y eut un collège de prêtres au nombre de six et qu'on appela les « sévirs d'Auguste». C'était un sacerdoce annuel, très recherché des petites gens. Au jour des sacrifices, on les voyait revêtus de la robe pi'étexte, et des licteurs marchaient devant eux. Morts, on ne manquait pas de mettre sur leur tombe le titre qui avait honoré leur vie'.

Dans ce culte, tout n'était pas public, tout n'était pas pour l'apparat. Beaucoup d'hommes dans le secret de leur maison, loin des regards de la foule et sans nul souci des fonctionnaires impériaux, adoraient la divinité de l'empereur, associé à leurs dieux pénates. On peut voir au musée du Louvre deux statuettes en bronze qui représentent Auguste et Livie; elles étaient placées, à titre d'objets d'adoration, dans le sanctuaire intime d'une famille gauloise. Plusieurs générations d'hommes les invoquèrent obscurément. Nous pouvons penser que cette famille leur demandait, dans les prières de chaque our, la paix, le bonheur, la richesse, la santé, et que, dans chacune de ses joies, elle se croyait tenue de leur adresser ses actions de grâces. Les statues des empereurs

* On trouve des seviri Angnstalcs à Lyon (Orclli, n°' 194, 25'22, 4020, 4077, 4242; llcnzen, n'"523l. 7251), 7t^f)0);à Vaison (llcnzen, n° 522'i) ; àArlos (Orelli,n"20i));à Avenches(Orelli, n" 572, 375; llcnzen, n°6417); à Ninics (Orelli, n° 2298 ; llcnzen, n" 5231); à Genève (Orclli, n° 260) ; à Vienne (Alliner, t. Il, p. 300) ; à Cologne (Brambach, n° 442) ; à Trêves (Branibacli, n" 804) [et dans jjresqiie loules les villes de la INarbonnaise, Corpus, XII, p. 940, et des Trois Gaules].

étaient de véritables idoles, auxquelles on offrait l'encens, les vi'îtimes, les prières \

Il est impossible d'attribuer tout cela à la servilité Des peuples entiers ne sont pas serviles, et ne le sonl pas durant trois siècles. Ne supposons pas que ce culte fût un simple cérémonial, une règle d'étiquette; le palais impérial était presque le seul endroit du monde où il n'existât pas. Ce n'étaient pas les courtisans qui adoraient le prince, c'était Rome. Ce n'était pas Rome seulement, c'était la Gaule, c'était l'Espagne, c'était la Grèce et l'Asie. Si l'on excepte les chrétiens, qui vivaient alors obscurs et cachés, il y avait dans tout le genre humain un concert d'adoration pour la personne du prince*.

Quelques historiens ont supposé que ce culte avait été un fruit tardif du despotisme et qu'il n'avait réellement surgi que vers le temps de Dioclétien. C'est au contraire à partir de Dioclétien qu'il cessa d'être. Il ne fut plus qu'un vain cérémonial et une étiquette; il n'en resta plus que les dehors et les mots, tels qu'on les trouve encore dans les codes des empereurs chrétiens. Le vrai culte, le culte sincère, spontané, fervent, date du début même de l'Empire et a duré environ trois siècles. Durant toute cette époque, chaque prince fut personnellement adoré: chacun eut ses temples, ses fêtes sacrées et ses prêtres. Chacun n'était-il pas un Auguste, c'est-à-dire plus qu'un homme? En parlant au prince, on lui disait :

* Efficjies Augusti, ut alia miminum simulacra (Tacite , Annales, 1, 75). — Cf. Dion Cassius, LVIH, 4 : Taîç et/dat xoù TiSEpiou ëôjov.

'■^ Voir sur ce culte, Egger, Examen critique des historiens iV Augusle, 2° appendice ; et, du nièine savant, de nouvelles observations sur les Angustales, dans la /ît-'^we archéologique, année 1847. [Voir, sur la question des Augusiaies cl des Hainines, surtout les dissertations allemandes rt'cenles, qu'on trouvera résumées dans le Manuel de Marquât dl,j

« Très saint empereur ^ » Le titre même de dieu, auquel il n'avait pas droit dans la langue officielle, lui élait volontiers donné dans îa langue ordinaire. Dès le temps de Caligula, on disait aux princes qu'ils étaient des dieux ^ Cette forme de langage devint ordinaire sous les Flaviens^ On les appelait « Votre Divinité », « Yotre Éternité^ ». Le feu sacré était porté devant Hadrien, devant Antonin, devant Marc-Aurèle^ On jurait par l'empereur comme on eût juré par les plus puissants dieux, et ce genre de serment était le plus sacré*. Nous avons l'inscription d'un Gaulois des environs de Lyon qui se déclare dévot à la divinité de Marc-Aurèle'. Les meilleurs princes comme les plus mauvais, les plus sages CQ- une les plus insensés, durent accepter ces titres et ces étranges respects. Ils pouvaient bien les repousser

• Trébellius Pollion, Valeriani, 6 : Sanclissime imperator. — Pline, Lettres à Trajan, i : Sanclissime imperator.

^ Voir ce que raconte Dion Gassius, LIX, 27, d'un certain Luciu& Vitellius, qui n'était, dit-il, ojt' i^v/r]: oui iJypwv. Il le représente se prosternant aux pieds de Caligula, Oeiaia; «ùxov xai Tîpodzuvrjaaç xa\ £ÙÇa;j.svo; OûffEtv auTw. Plus tard, il lui adresse la parole en ces termes : 'TjjLîv TOI; O30ÎÇ, SÉCTJTJOTa.... Dans l'inscription du salins Burunitanus [Corpus inscriplionum latinarum, VllI, n° 10 570], les colons appellent l'empereur Divina Tua Providentia.

^ Dion Cassius, LXVII, 15, représente Juventius Celsus se prosternant devant Doiniticn, :îpoTxuv)'jaa; aùtw, Ocajroxr)'; tô zal Oôôv àwii.yi'jy.;, et il ajoute â Trapà lôiv à)vXtov riori T^poçayopcûcio. — Suétone, Domitien, 13 : Qiium procuratorum siiorum nominc diclaret epislolam, sic cœpit : Dominus et detis noster. Unde iristiiutum ni ne scriplo quidem ac sermone cnjvscptam appellaretur aliter.

* Pline écrit à Trajan, 1. 59 [67] : Flavius Archippns per Salutem Tuam ALlernilalemque peiiil ut....

3 llérodien, I, 8, 4 ; I, 16, 4; II, 5, 2; II, 6, 12; YII, 6, 2.

^ Voir la loi municipale de Salpensa. XXV et XXVI : Facito ut is juret per Jovem cl divnm Augustum. et diinim Claudinm et divum Vespasianum Augustum et Gcnium iinperaloris Domiliani et deos pénales. — Lex Malacilana, LIX. — Cf. Suétone, Caligula, 15; Claude, 11.

' Imperalori Cœsari M. Aurclio Antonino Augnstu C. Ulattius..., dévolus numini majeslalique ejus (Aug. Bernard, le Temple d'Auguste, p 61)

de leur entourage et éloigner ^' encens de leur personne * ; ils ne pouvaient pas empêcher que loin d'eux l'enfens fumât en leur honneur. Le plus philosophe d'entre eux, Marc-Aurèle, n'eut même pas la pensée de supprimer une si bizarre religion, qui d'ailleurs s'adressait moins à lui qu'à l'autorité impériale dont il était revêtu. Il institua un culte pour son collègue mort^ Il éleva un temple à sa femme Faustine et créa pour elle un sacerdoce". Il fut lui-même, et longtemps encore aj>rès sa mort, honoré comme une divinité*. Son historien, Jules Capitolin, dit que « de son temps encore, dans beaucoup de maisons particulières, la statue de Marc- Aurèle est placée entre les dieux pénates ; il est un dieu ; il a ses prêlres et ses flamines^ ». En sorte que ce même homme que l'esprit moderne se représente comme le type du philosophe, ces générations l'adorèrent comme un dieu^ Caracalla aussi eut un temple et un clergé spécial pour son culte'. 11 en était ainsi de tous les empereurs.

* Claude interdit rpotj/.'jvstv aOrw [j.?,t£ Ouaîav o\ :cct£îv, Dion, LX, 5.

» Jules Capitolin, ilarcus, 15 el '20 : Fralri divini honores decreti... quuni senatus fralrem consecrasset.

' Ibidem, 26 : Petiil a senatu ut honores Faustinse sedemque décernèrent, laudata eadem, quum impiidicilis; fama graviter lahorasset — Puellas Faustinianas institait in honorem uxoris mortuse..., xdem il!i exstruxit. — 11 y a des inscriptions en l'honneur de diva Fauslinn (Orelli-Henzen, n°' 868, 3-253, 55))J, 5472).

* De même Antouin le Pioux, dont le biographe dit : Meriiil el circ.enses et flaminem et teniplum et sodales Antoninianos (Jules Cnpilolin, Pins, 13).

5 Jules Capitolin, Marcus, Mî'.Hodie in i):i.Ms domibus Marci slaluse consistunt inter deos pénates; dali sacei-dotes et sodales et (lamines et omnia quœ de sacratis decrevit anliquitas. l/i première partie de cette phrase se rapporte h un culte privé et certainement volontaire, la seconde à un culte public.

s Ibidem, 19 : Deusque etiam nunc habetur.

"> Spartien, Caracalla, 11 ; Inter deos relalus est; habet tcmplum,

190 I.A GAULE HOMAIllE.

Ce culte étrange se comprend et l'on en sent tonte la sincérité et toute la force si l'on songe à l'état psychologique de CCS générations. Les hommes étaient fort superstitieux. Dans la société de l'Empire romain les pratiques de la dévotion étaient universelles; les plus hautes classes s'y livraient avec la même ferveur que les classes ignorantes. Les actes d'adoration et les sacrifices étaient ce qui tenait le plus de place dans l'existence. Chaque homme avait son lararmm\ les pauvres de chaque rue avaient leur chapelle et leur idole. Les sacerdoces se multipliaient, chacun voulant être prêtre de quelque dieu. Des confréries religieuses s'établissaient partout. La magie et la divination étaient fort en vogue, parce qu'on était préoccupé du surnaturel. Jules César croyait aux prodiges, Tibère cultivait l'astrologie, Vespasien faisait des miracles*, Marc-Aurèle consultait les magiciens^ Il en était de même dans tous les rangs de la société : les princes et les riches avaient leurs devins dans leur maison; la foule courait aux devins des carrefours'. Beaucoup de gens

hahet Salios, habet sodales. — On sait que les sodales étaient un collège ou une corporation de prêtres voués au culte d'un empereur ; il y avait des sodales Aucjuslales, des sodales Hadrianales, des sodales Flaviales, des sodales Antoniniani [Cf. p. 184, n. 2].

* Tacite les raconte longuement, Histoires, IV, 81.

* Dion Cassius, LXVI, 8 ; LXXl, 8. — Dion Cassius, qui est sénateur, se montre à chaque page de son livre le plus superstitieux et le plus dévot des hommes. — Sur la superstition et la dévotion de Marc-Aurèle,voir Jules l^apitolin, Marcus, 13 : Undique sacerdolo, accivit, perecjrinos rilus implevit, Romani omni génère lustravil; 19 : Cuin ad Chaldxos Marcus retulisset. Il s'agit ici d'une anecdote qui pourrait bien n'être pas vraie, mais qui marque assez bien les opinions du temps. Ailleurs, c. 2i, nous voyons Marc-Aurèle faire un mi.ac'c : Fulmen de cselo precibus suis contra hosles exiorsit.

3 Sur l'habitude de consulter les Chaldsei, les macji, les mathematici, voir Tacite, ÀJinales, II, 27; 11, 52 ; 111, 22; XII, 22; XIV, 9; XVI, 50. Notez aue tous ces exemples se rapportent à des persomies des classes les

avaient, comme Septime Sévère, un livre où ils noinient jour par jour tous les prodiges et toutes les prédictions qui les concernaient personnellement. On ne parlait que de songes, d'oracles, d'évocation de morts. Il n'y avait personne qui ne portât sur soi quelque talisman, une pierre chaldéenne, un œuf druidique. L'esprit humain tremblant voyait la divinité partout. Son besoin d'adorer s'appliqua naturellement à ce qu'il trouvait de plus puissant dans les choses humaines, à l'autorité impériale.

Nous ne devons pas d'ailleurs confondre les pensées de ce temps-là avec la doctrine du droit divin des rois, qui n'a appartenu qu'à une autre époque*. Il ne s'agit pas ici d'une autorité établie par la volonté divine; c'était l'autorité elle-même qui était divine. Elle ne s'appuyait pas seulement sur la religion; elle était une religion. Le prince n'était pas un représentant de Dieu; il était un dieu. Ajoutons môme que, s'il était dieu, ce n'était pas par l'effet de cet enthousiasme irréfléchi que certaines générations ont pour leurs grands hommes. 11 pouvait être un homme fort médiocre, être même connu pour tel, ne faire illusion à personne, et être pourtant honoré comme un être divin. 11 n'était nullement nécessaire qu'il eût frappé les imaginations par de brillantes victoires ou touché les cœurs par de grands bienfaits. Il n'était pas dieu en vertu de son mérite personnel; il

plus élevées. Dnns Dion Cnssius, pareils exemples sont innombrables. — Sp;irLien, Hadrien, 5 ; Seplime Scvèrc, 2; Jules Capitolin, Gordiaiii, 20. * Dans les titres officiels des empereurs, que les inscriptions nous font connaître, il n'y a pas un mot qui présente l'idée du gratia Dei des royautés modernes, — Quand un chevalier romain dit h Tibère : Tibi summum rerum judicium dii dedcre (Tacite, Annales, VI, 8), c'est le lanffage de la flatterie individuelle, ce n'est pas l'énoncé d'un principe politique.

élait dieu parce qu'il était empereur. Bon ou mauvais, grand ou petit, c'était l'aiiorité publique qu'on adorait en sa personne. Cette religion n'était pas autre chose, en effet, qu'une singulière conception de l'État. La puissance suprême se présentait aux esprits comme une sorte de Providence divine \ Elle s'associait dans la pensée des hommes avec la paix dont on jouissait aprôs de longs siècles de troubles, avec la prospérité et I;i richesse qui grandissaient, avec les arts et la civilisation qui s'étendaient partout. L'àme humaine, par un mouvement qui lui était alors naturel et instinctif, divinisa cette puissance. De même que dans les vieux âges de l'humanité on avait adoré le nuage qui, se répandant en eau, faisait germer la moisson et le soleil qui la faisait mûrir, de même on adora l'autorité suprême qui ajDparaissait aux peuples comme la garantie de toute paix et la source de tout bonheur.

Ces générations ne subirent pas la monarchie, elles la voulurent. Le sentiment qu'elles professèrent à son égard ne fut ni la résignation ni la crainte, ce fut la piété. Elles eurent le fanatisme du pouvoir d'un seul comme d'autres générations ont eu le fanatisme des institutions républicaines. Il est naturel à l'homme de se faire une religion de toute idée qui remplit son âme. A certaines époques il voue un culte à la liberté; en d'autres temps, c'est le principe d'autorité qu'il adore.

* Le prince est appelé dans une inscription 0£o; èiioavrjç -/.al xotvo; toîi âvOcwrîvou piou awTrjp, Bœdih, n" 2957; Trajan est appelé conservator generis humani; Constantin, conservator humanarum rerum. — Dans une inscription rédigée par le collège des Fières Arvales, Claude esl Dominé divinus princeps et parens publicvs (llenzen, n° 7849).

DE L'ADMINISTRATION UOMAINE. 193

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