CHAPITRE PREMIER
I. Le culte des eaux chez les Gaulois et chez les Romains. — II. Sources
sacrées.
La vénération religieuse dont, aux temps .anciens, étaient entourées les eaux thermales, les cultes qui avaient pris naissance autour d’elles, ainsi que les divers modes d’offrandes par lesquels se traduisait la reconnaissance des malades envers les dieux guérisseurs, présentent des sujets d’étude particulièrement intéressants, surtout au point de vue archéologique, mais, par certains côtés aussi, au point de vue médical. L’antiquité avait créé autour des sources un véritable Olympe, où se coudoyaient grandes divinités et petits génies locaux, toutes divinités sur lesquelles les inscriptions recueillies en grand nombre autour des anciennes stations thermales ou minérales nous fournissent des renseignements assez complets.
Dès qu’un premier instinct, un obscur sentiment religieux
s’éleva dans l’esprit de nos lointains ancêtres, ce fut vers les forces de la nature, avec qui les hommes primitifs vivaient en perpétuel contact, que s’orientèrent les premières croyances. Les montagnes formaient autour d’eux des obstacles à peu près infranchissables ; les nuées et les orages s’y rassemblaient ; les éboulements et les avalanches sillonnaient leurs flancs ; mais leurs escarpements et les grottes creusées dans leurs flancs offraient des abris, des postes d’observation et de sûres retraites en cas de danger. La vaste profondeur des forêts, où l’on pouvait marcher de longs jours sans sortir de l’ombre des arbres, les remplissait d’une terreur secrète; mais ils trouvaient là les matériaux nécessaires pour élever de rudimentaires cabanes, alimenter le feu qui cuisait leurs aliments et écartait les bêtes rôdeuses, ainsi que l’inépuisable réserve de gibier indispensable aux besoins de leur vie. Les eaux roulaient, sauvages et furibondes, au fond des profondes vallées, empiétant souvent par leurs inondations sur le domaine de l’homme primitif ; mais il avait rapidement compris l’importance de cet élément pour tous les besoins de la vie ; il avait reconnu, en se risquant sur le premier embryon de pirogue, les avantages de ce chemin qui marchait, et il avait trouvé, en s’isolant au milieu de ces eaux, l’abri le plus sûr contre les dangers qui l’assaillaient chaque jour.
Ces deux sentiments : la crainte et la reconnaissance, à l’égard des forces naturelles furent les facteurs principaux d’où découlèrent les premiers cultes. D’abord grossières, et directement appliquées aux objets mêmes qui se trouvaient sous les yeux, ces idées se synthétisèrent avec le temps et les progrès de l’esprit humain et firent place à la notion plus large et plus élevée d’êtres supérieurs présidant à un ensemble de ces forces, comme les eaux, les forêts et les montagnes, ou dominant les phénomènes physiques comme la lumière, le tonnerre et les vents. Mais, à côté de ces conceptions abstraites, demeura toujours le culte particulier du Génie attribué à chaque source, chaque bois, chaque mont. L’esprit des simples, toujours réfractaire aux idées générales, allait
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avec plus de confiance à cette divinité familière, qu il sentait plus près de lui et plus accessible, et c’est ainsi que prirent naissance, a côté de la religion officielle, ces superstitions locales, ces naïves croyances, dont les traces subsistent encore si nombreuses de nos jours.
En Gaule, le culte des eaux, le seul dont nous ayons à nous occuper particulièrement, formait, avant la conquête romaine, un des éléments principaux de la religion populaire '(1). « Ce culte, dit A. Bertrand, comme celui des pierres, est pré-druidique, s’il n’est pas pré-celtique. Il est le produit de la race. Les pratiques superstitieuses qui en constituent le fond étaient déjà des survivances au temps des druides (2). » Les sources, les fleuves, les étangs étaient divinisés, et l’hommage à la divinité protectrice se rendait en jetant au fond des eaux des pièces de monnaie ou des objets plus ou moins précieux. Strabon (3) parle des quantités d’or et d’argent qui furent trouvées dans les lacs ou étangs sacrés situés aux environs de Toulouse, et les découvertes faites près de nombre de sources, dans le lit de certains fleuves et dans la tourbe d’anciens marais desséchés ont permis de constater combien cette pratique était répandue dans toute l’étendue de la Gaule.
Les sources thermales surtout étaient toutes désignées pour devenir l’objet d’un culte particulier. La vapeur qui s’en élevait, l’odeur caractéristique et la chaleur de leurs eaux furent autant de circonstances qui durent impressionner vivement les hommes dès les premières époques. Si l’on admet, en outre, que le hasard ou l’heureux succès d’une tentative empirique purent révéler l’efficacité médicale de ces eaux,
(1) « Les Gaulois adoraient les forces de la nature, conçues comme autant d’êtres animés, conscients, et dont on se conciliait la faveur par certains rites et certaines formules. Ces divinités étaient ou topiques, c’està-dire attachées à un lieu déterminé, ou communes à la Gaule entière ou à une région de la Gaule. Très souvent elles ôtaient l’un et l’autre à la fois, car un dieu topique pouvait étendre le cercle de ses fidèles, grâce à la célébrité d’un de ses sanctuaires, et, inversement, un grand dieu pouvait, par la même raison, affecter un caractère local. » La visse, Histoire de France, t. I, 2e partie, p. 47.
(2) A. Bertrand, la Religion des Gaulois.
(3) Géographie, liv. IV, chap. i, 13.
voici un nouveau et puissant motif de placer auprès de la source salutaire une divinité amie et bienfaisante, dont la main délivrait des étreintes du mal ceux qui venaient confiants implorer son secours.
Dans le domaine spécial du culte des eaux, Romains et Gaulois se rencontrèrent sur un terrain commun. Nous savons de façon certaine que la religion romaine entourait de vénération les rivières et les sources ; qu’elle les consacrait en élevant sur leurs rives des autels ou des temples, et que, de même que chez les Gaulois, leurs ondes recevaient des mains des pèlerins des dons et des offrandes. Parmi les textes qui font allusion à cette dévotion particulière, nous nous bornerons à citer les deux suivants, qui nous intéressent plus directement comme s’appliquant d’une façon précise aux sources thermales : « On a de la vénération, dit Sénèque, pour la source des grands fleuves ; on dresse des autels à l’endroit où certaines rivières sortent subitement de terre ; on rend un culte aux fontaines d’eau chaude (1). » Et Pline dit en parlant des eaux minérales : « Elles augmentent sous des noms variés le nombre des dieux et fondent des villes, comme Pouzzoles en Campanie, etc. (2). »
Lorsque la conquête fut un fait accompli et que Rome commença à imposer son organisation à la Gaule, elle ne rencontra pas une bien vive résistance dans le domaine religieux. Si le culte druidique, peut-être à cause de certains rites, mais surtout à raison de son caractère politique et nationaliste, fut vivement traqué et dût disparaître peu à peu de notre pays, il n’en fut pas de même du fond même de la religion. D’une manière générale, les Romains respectaient les cultes des peuples vaincus et ne cherchaient pas à leur imposer par la force leurs propres croyances. Il en fut ainsi particulière-
(1) Sénèque, Epist. XLI : Mngnorum fluminum capita venernmur ; soit ta ex addito vasti amnis eruptio aras habet; coluntur aquarum calentium fontes.
(2) Pline, Hist. nat., t. XXXI, .2 : Augeni numerum deonnn nominibus variis, urbesqiie condunt, sicut Puteolos in Campaiiia , Stalyellas in lÀguria, Sextias in Narbonensi provincia.
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ment en Gaule, où la similitude qui existait à l’avance entre certains dieux de l’Olympe latin et les principales divinités du polythéisme gaulois amena des rapprochements immédiats et permit une fusion rapide.
Dans un passage célèbre et bien souvent cité, César signale déjà cette analogie en ces termes : « Mercure est de tous les dieux celui qu’ils (les Gaulois) vénèrent le plus ; ses statues sont très nombreuses ; ils le regardent comme l’inventeur de tous les arts, comme la divinité qui préside aux voyages et aux routes, et ils pensent qu’il exerce une très grande influence sur le gain et le commerce. Les dieux qu’ils adorent après lui sont Apollon, Mars, Jupiter et Minerve, et ils en ont à peu près la même idée que les autres peuples : Apollon guérit les maladies, Minerve initie les hommes aux travaux et aux arts, Jupiter gouverne le ciel. Mars préside à la guerre (1). » Il est bien évident que César procède ici par une sorte de comparaison et que les Gaulois n’adoraient pas les dieux qu’il cite sous leurs noms romains. Nous ne savons pas très exactement, d’autre part, à quelles divinités gauloises correspondaient ces habitants de l’Olympe romain, mais la similitude entre leurs attributions respectives ne peut faire aucun doute.
Il n’y eut pas absorption des cultes anciens par la religion nouvelle. Les dieux romains venant se juxtaposer aux divinités indigènes, vivre côte à côte avec elles, il se produisit alors, dans le monde spécial des divinités des sources comme dans tout l’ensemble de la religion gauloise en général, une sorte de fusion, de transformation particulière, à laquelle Tacite, parlant de certains dieux de la Germanie, donnait le nom d ’ interprétât io romana (2).
Cette coexistence des deux religions est clairement révélée
(1) De Bello gallico, Iiv. VI, 17.
(2) Tacite, Mœurs des Germains, XLIII : Apud Naliaroalos antiquœ religionis lucus ostenditur. Prœsidet sacerdos muliebri ornatu, sed deos interpretatione romana Castorem Polluçemque memoranl. — Les diverses modalités de- ce phénomène ont été très complètement étudiées par Franciscus Richteh, De Deorum barbarorum interpretatione romana quœstiones teleclœ. Halis Saxonum (Halle), 1906.
par les documents épigraphiques et les monuments figurés, qui nous font saisir la pénétration des deux cultes l’un par l’autre et la formation d’une sorte de polythéisme bigarré dans lequel l’élément gaulois ou l’élément romain dut être prépondérant, selon que la région avait subi complètement l’empreinte du conquérant, ou conservé dans une certaine mesure les traditions du temps de l’indépendance. C’est ainsi que, dans certaines inscriptions, nous trouverons invoquées seules des divinités dont les noms décèlent l’origine celtique ou ibérienne ; d’autres nous présenteront, au contraire, des dieux du Panthéon romain sans aucune association. Fréquemment, les noms des dieux latins seront associés à ceux des divinités gauloises, ou bien accompagnés d’une épithète qui leur enlèvera leur caractère purement romain pour en faire des sortes de dieux autochtones, ou les attachera, par une désignation toponymique, à un lieu déterminé dont ils deviendront les protecteurs particuliers, les dieux topiques (1 ).
Nous pouvons faire des constatations du même genre dans le domaine des représentations figurées. Parmi les innombrables sculptures que nous a laissées la Gaule romaine, se rencontrent des images de divinités directement inspirées par la mythologie romaine, effigies classiques des dieux de l’Olympe latin, et des représentations de dieux gaulois, sous leur forme absolument originale, ou bien habillés à la romaine, et ne rappelant leur origine locale que par quelque emblème particulier, la roue, par exemple, placée à côté du Jupiter gaulois.
Quelquefois aussi les figures étranges de la mythologie gauloise se juxtaposent, sur le même monument, à des types connus de l’iconographie classique. Sur un autel à quatre faces, découvert en 1714 dans des fouilles pratiquées à Paris, sous le chœur de Notre-Dame, sont représentés : Jovis, Jupiter, le dieu du ciel, et Vulcanus, Yulcain, le dieu des forgerons, ainsi qu’un dieu Esus, figuré par un bûcheron occupé à abattre
(1) « Plus on étudie le Panthéon gallo-romain, dit M. S. Reinach, plus on se convainc de sa complexité, du caractère local de ses désignations et de ses types. »
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un arbre et un taureau qui porte trois grues Tarnos Tri garantis.
Un autre exemple frappant de dieu gaulois associé à deux divinités de type romain est un bas-relief trouvé à Reims, en 1837, présentant, au centre, un dieu essentiellement gaulois, le dieu cornu Cernunnos, assis, les jambes croisées, et ayant à sa droite et à sa gauche Apollon et Mercure, caractérisés par leurs attributs habituels : la lyre, le caducée, la bourse et le pétase (1).
On rencontre assez fréquemment en Gaule des inscriptions portant les noms d’un dieu et d’une divinité féminine, une parèdre, qui devait partager les attributions de son compagnon, ainsi que des monuments figurés présentant leur double image. Nous verrons, notamment, au cours de notre étude sur les divinités des sources thermales, plusieurs exemples d’associations de ce genre. Quel pouvait en être le caractère exact? Faut-il y voir simplement la juxtaposition de deux êtres divins ayant un même caractère et des fonctions semblables ? Ne doit-on pas, au contraire, la considérer comme la réunion de deux divinités se complétant l’une par l’autre, et devant nécessairement être réunies dans le but d’une action commune? « Peu de monuments, dit à ce sujet M. Flouest (2), attestent mieux l’existence, dans les croyances religieuses de l’ancienne Gaule, d’un androgynisme inclinant à n’admettre comme intégrale et parfaite la personnification d’une fonction divine que par la juxtaposition de deux divinités appartenant chacune à un sexe différent. Le nombre de monuments (autels, piles, stèles de laraire en pierre ou en terre cuite), montrant, à titre de parèdre, une divinité féminine de même plan et de même essence que le dieu qu’elle accoste est aujourd’hui considérable. »
(1) Le premier de ces monuments est conservé à Paris, au palais des Thermes; le second, au musée de Reims. Leurs moulages figurent au musée de sculpture comparée du Trocadéro, n°» 3 A et 5 A du catalogue
de 1900.
(2) Ijp Dieu gaulois au maillet sur les autels à quatre faces. Revue archéologique, 3e série, t. XV, janvier-juin 1890.
Autour des sources thermales, dans le domaine particulier qui nous occupe et parmi les puissances protectrices révélées par les inscriptions que nous allons examiner plus complètement tout à l’heure, apparaissent des divinités d’un caractère nettement médical, comme Esculape, llygie et Apollon, dont le texte de César nous a fait connaître les attributions à cet égard, d’après les croyances gauloises.
Vénus était adorée à la Fontaine de la Herse, dans la forêt de Bellême, et les nombreuses statuettes qui la représentent, trouvées dans diverses stations, notamment à Vichy et à Néris, établissent la vénération dont elle devait y être entourée.
Diane avait sa statue dans plusieurs stations thermales, notamment à Néris et à Badenweiler, dans la Forêt-Noire, et nous possédons un ex-voto que lui avait consacré à Vichy un groupe d’adorateurs : Dianenses. Peut-être pourrait-on également rattacher à son culte les temples bâtis dans certaines stations 'thermales (Luxeuil, Desaignes, Aix-les-Bains), mais les attributions de ces édifices au culte de cette déesse sont trop problématiques pour qu’on puisse en inférer des conclusions sérieuses.
Mercure, soit seul, soit associé à d’autres divinités, a dû, parmi les multiples attributions dont il était investi chez les Gaulois, être invoqué comme une puissance secourable aux malades et aux convalescents. Outre les nombreux monuments épigraphiques £sur lesquels figure son nom et qui ont été trouvés près des sources, l’inscription suivante découverte en 1821, à Sion (Meurthe), semble bien lui reconnaître ce rôle protecteur,, en l’invoquant pro sainte :
DEO MERCVRiO ET RO MERTAE CARÀN VS SACRI RRO SALUTE VRBI CI- FIL- V- S- L- M
Hercule
était vénéré au Mont-Dore,
et nous
savons, d’autre
part, que de nombreuses sources chaudes lui étaient consacrées dans l’antiquité. Strabon nous le dit formellement des sources des Thermopyles : « Ce passage est connu sous le nom de Thermopyles, à cause des sources chaudes qui se trouvent aux environs et que les populations vénèrent comme étant consacrées à Hercule (1). » Cette consécration est attestée encore par inscriptions assez nombreuses, entre autres celle-ci, rapportée par Greppo ( op . cit., p. 6) d’après Orelli : herculi. genio
| LOCI- FONTIBVS | CALIDIS- CALPVR | NIVS- IVLIANVS | V- C- LEG- LEG- V* MAC | LEG- ÀVG- PR- PR- MOES | V- L. S, OÙ 110US VOyOllS
le nom du Dieu associé aux Fontaines chaudes.
Plusieurs inscriptions sont consacrées à Jupiter. A Vichy et à Cadéac-les-Bains, le nom du dieu est accompagné d’un surnom.
Quelques inscriptions où nous lisons le nom de Neptune ne sont probablement pas sans rapport avec le culte qui lui était rendu comme maître des eaux, et Mars, qui apparaît dans quatre monuments épigraphiques, fut sans doute le dieu favori de quelques-uns des nombreux légionnaires qui venaient retremper leurs forces ou soigner leurs blessures dans les ondes des sources salutaires.
Certaines sources étaient sous la protection de divinités collectives, au premier rang desquelles sont les Nymphes, les déesses classiques des cours d’eau. A côté de celles-ci, nous trouvons les Matres, les Dominæ, les Junones, divinités protectrices dont le rôle salutaire était tout indiqué auprès des sources thermales, esprits familiers et bienfaisants dont la conception traversera les siècles et revivra dans les croyances populaires sous les traits des Fées et des Bonnes-Dames du moyen âge.
Enfin, le groupe le plus original et par cela même le plus intéressant de ces patrons des fontaines, comprend ces dieux locaux, d’origine peut-être très ancienne et antérieure môme A 1 époque gauloise, que nous retrouvons avec leurs noms
(1) Géographie, liv. IX, chap. iv, 13. Traduction Tardieu , t. II, p. 265.
latinisés ou gardant encore leur physionomie barbare (1). Nous avons là les vrais dieux topiques, protecteurs attitrés d’une source ou d’un ensemble de sources, avec lesquelles leur relation est indiscutable. Ce ne sont plus, comme précédemment, des dieux à vastes attributions, vénérés dans toute l’étendue de la Gaule, auxquels un caractère spécial ou une dévotion particulière faisaient attribuer une influence protectrice sur une source quelconque ou sur les eaux thermales en général. Ce sont les Génies dont l’empire restreint ne dépasse guère les bornes de la vallée où s’épanche l’onde salutaire, les dieux intimes, nés avec les eaux auxquelles ils donnent parfois leur nom et qui tomberont dans l’oubli si le cours vient à s’en tarir et la source bienfaisante à disparaître.
Parmi ces divinités thermales, il en est, comme le dieu Borvo ou la déesse Sirona, que nous retrouverons sur divers points assez éloignés les uns des autres, ce qui leur donne un caractère plus général, une sphère de rayonnement plus étendue; mais, le plus souvent, cantonnées dans une région très limitée, comme Nerius, à Néris, Lussoius à Luxeuil, Ivaus à Évaux, elles conserveront un caractère tout à fait marqué de protectrices purement locales.
L’esprit religieux des anciens, que ce soit sincérité ou simple traditionalisme, semble n’avoir jamais isolé complètement l’effet bienfaisant de l’eau curative de l’idée d’un être
(1) « Ceux-là (dieux des forêts, des rivières, des sources), il est vraisemble qu’ils sont, pour la plupart, d’origine préceltique, ligure, aborigène ou autre, comme on voudra, et que les Gaulois les ont trouvés et
adoptés en s’installant dans leurs nouveaux domaines Je ne puis
croire que ces noms de dieux, dont le nom ne me paraît pas gaulois, ne soient pas des dieux topiques d’origine préceltique. » Jullian, Recherches sur In religion gauloise. Bibliothèque des Universités du Midi, lascicule VI, 1903.
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«supérieur manifestant ainsi sa puissance protectrice. Je crois qu’A. Bertrand a émis une proposition trop absolue en disant dans sa Religion des Gaulois : « Dans les stations thermales, l’eau thermale ou ferrugineuse guérissait, non le Dieu. Il s’y faisait des cures, non des miracles. »
Peut-être cela était-il vrai pour quelques esprits éclairés, pour les médecins qui avaient pu se rendre compte, grâce aux traitements qu’ils instituaient, des effets obtenus par l’usage de leurs eaux. Pour ceux-là, la vertu de la source résidait dans le degré de thermalité ou la composition de ses eaux; mais il semble bien que la masse du public conserva toujours l’idée d’une intervention surnaturelle, qui la portait à confondre dans une même vénération toutes les sources auprès desquelles on se rendait pour obtenir des guérisons. Aussi, autour des eaux sacrées et des sources médicinales, mêmes rites, mêmes symboles religieux, mêmes offrandes et la similitude des cultes rendus, ainsi que la ressemblance des objets recueillis à titre d’ex-voto, seront de nature à faire douter bien souvent du caractère précis, purement religieux ou médical, que les anciens attachaient à telle ou telle fontaine.
Une étude tant soit peu complète de ces sources sacrées, qui étaient légion sur notre sol, nous entraînerait beaucoup trop loin et excéderait les limites de notre sujet. Nous nous bornerons à en citer quelques-unes, à titre d’exemples de la similitude que nous venons de signaler.
A peu de distance d’Orléans, des travaux exécutés vers 1823 pour amener à cette ville les eaux d’un source, dite Fontaine de l’Etuvée, amenèrent la découverte de traces évidentes d’un captage antique (1). L’eau était reçue dans un puisard en fortes pièces de charpente, posées à angle droit les unes au-dessus des autres et entaillées à mi-bois. On trouva encore un grand bassin de* forme carrée, dont les parois étaient formées de planches retenues par des pieux carrés, et des
(1) Joli, ois, Notes sur les nouvelles fouilles entreprises sur l'emplacement de la Fontaine-de-V Éluvée. Annales de la Société royale des sciences, belles-lettres et arts d'Orléans, t. VII, 1824.
restes de maçonnerie, qui semblèrent avoir servi de petit canal pour l’écoulement des eaux. De nombreux débris de poteries rouges ou grisâtres et de fragments de tuiles plates ou courbes furent retirés des fouilles, ainsi que l’inscription suivante, gravée sur pierre, qui nous a conservé le nom de la déesse Acionna, qui devait être évidemment la divinité topique sous l’invocation de laquelle était placée la source antique :
A VG- ACIONNAE SACRVM
ÇAPILLVS- ILLIO . MARI- F- PORTICVM CVM- SVIS- ORNA MENTIS- V- S- L- M
II ne semble pas que l’eau de cette source ait jamais présenté le moindre caractère minéral, bien que son nom de Fontaine de l’Étuvée puisse faire croire cependant qu’elle ait eu, peut-être à une époque dont on a perdu le souvenir, la dénomination seule étant restée, un certain degré de thermalité.
A Massingy-lès-Vitteaux, dans la Côte-d’Or, les environs de la source Saint-Cyr ont fourni un certain nombre d’ex-voto en pierre et des médailles. Des fouilles, qui ne purent être poussées très loin, permirent d’y reconnaître l’existence d’un petit temple, qui aurait eu la forme d’un carré long, terminé à i’une de ses extrémités par un hémicycle.
Le musée de Semur possède deux bas-relief y de facture très grossière, représentant chacun un enfant, ayant au cou la huila, et entouré de ses parents, qui proviennent des environs d’une source voisine de Massingy, la fontaine de Saint-Cassien, où l’on va encore aujourd’hui demander la guérison des enfants malades (1).
Dans le même canton de Vitteaux, à Gissey-le-Yieil, des
(1) Notice sur la source de Massingy-lès-Vitteaux (avec planche). Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, 3e année, 1866.
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES
découvertes successives mirent au jour une colonne en forme de quadrilatère allongé, qui portait cette inscription :
a vg- SA DEAE- ROSM TAE
CNE- COM INI VS CA NDIDVS LTAPRO NIA AVI TILLA V- S- L- M
Ainsi qu’une statue de femme couchée, demi-nue, à’ chevelure abondante, qui devait accompagner l’autel votif, et une quantité de débris de constructions antiques, fragments de mosaïques et tuyaux maçonnés, ayant dû appartenir à un établissement balnéaire gallo-romain (1).
L’auteur de la découverte de la statue, M. Morelot, avait lu le nom de Ja déesse : roscida matvta, et en avait fait une statue et un autel dédiés à l’Aurore.
Dans une observation sur la notice en question, le secrétaire de l’Académie de Dijon voyait avec raison dans l’autel et la statue les restes d’une fontaine à laquelle on rendait des honneurs divins. « La statue, couchée comme celle des rivières et des fleuves, le lieu où elle se trouve, plein de sources qui étaient encore, il y a un siècle, l’objet de superstitions populaires..., tout concourt à prouver que la déesse en question (qu’il appelle Rosmita), est celle de la source sainte de Gissey. »
Il est non moins certain que la divinité dont nous possédons ainsi l’effigie est rosmerta, qui, nous le savons par son association avec Mercure et les vœux qu’on lui adressait pro
(1) Morelot, Notice sur un autel votif et sur la déesse Rosmitœ, trouvés à Gissey-le- Vieil. Compte rendu des travaux de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon, et Mémoires . .., 1843-1844.
sainte (1), devait occuper une certaine place dans le Panthéon médical.
Dans l’ancien département de la Moselle, sur la ligne de Thionville à Niederbronn, près du village de Merlebach, de nombreux vestiges de constructions et des fragments de sculptures, parmi lesquels une stèle consacrée à la déesse Dirona ou Sirona (2), jonchaient le sol autour d’une source renommée dans le pays pour la beauté de ses eaux et appelée la Sainte-Fontaine.
Aux environs de Lunéville, la fontaine « qui se voit au pied du bois de la futaye de Léomont » était l’objet d’un culte qui, d’après les offrandes recueillies aux alentours, suppose certainement un pouvoir guérisseur attribué aux vertus de ses eaux. Au dire de Dom Calmet (3), on trouva, en creusant aux alentours, de nombreuses médailles romaines, deux médailles en plomb représentant Diane, ainsi que de nombreuses jambes d’airain et d’étain, dans lesquelles le savant religieux n’hésitait pas à voir « des vœux de personnes qui croyaient avoir reçu la santé de la déesse de la fontaine ou du bois sacré » .
Dans la Nièvre, à Mesves, village qui occupe l’emplacement de l’ancienne station de Massava, sur la voie de Nevirnum (Nevers) à Brivodurum (Briare), une inscription gravée en magnifiques caractères du deuxième siècle sur une dalle de 1 m. 15 de long, nous a conservé le nom d’une divinité topique : Clutonda (4) :
AVG SACR DEAE CLVTO fl DAE- ET VICANIS MASAVENSIBU S MEDIVS SACER MEDIANNI f MVRVM INTER ARCVS DVOS C UÏYl SVIS ORNAMENTIS D S D d
(1) Voir Inscription de Sion, p. 156.
(2) Voir p. 217.
(3) Dom Calmet, Notice de la Lorraine, t. I, et Dissertation sur les divinités payennes adorées autrefois dans la Lorraine et dans d’autres pays voisins, publiée dans le Bulletin de la Société philomathique vosgienne, 2e année, 1876.
(4) L. Rénier, Inscription récemment, découverte à Mesve. Revue archéologique, nouvelle série, 6e année, 12e vol., 1865.
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La déesse Clutonda (1), à laquelle était consacré ce petit monument faisant partie, sans doute, de la décoration d’une fontaine, était vraisemblablement la nymphe protectrice d’une source, qui fut longtemps l’objet d’une grande dévotion dans la contrée, et où l’on allait boire pour chercher la guérison de la fièvre.
Dans les environs de Laneuveville-lès-Nancy, jaillissent des sources qui jouissaient autrefois du privilège de guérir certaines maladies. Des fouilles pratiquées autour du bassin de l’une d’elles, la source de la Doumotte, ont fait découvrir un grand nombre de tessons de vases et environ deux cents monnaies de bronze, d’Auguste à Hadrien. Près de la source de Sainte- Valdrée, située à peu de distance, on a trouvé quatre bas-reliefs en pierre, sur l’un desquels on voyait représenté, d’après Beaulieu (2), la déesse de la Santé, Hygie, avec un serpent auquel elle tendait un objet de forme incertaine.
Nous arrêterons ici cette nomenclature, qui pourrait être indéfiniment prolongée par des exemples pris dans toutes les régions de la Gaule, et qui suffit à montrer, comme nous le disions tout à l’heure, combien le caractère exact, médical ou purement religieux, de certaines sources, peut être quelquefois difficile à discerner.
(1) Bulliot et Thiollier (la Mission et le culte de saint Martin, etc.) ont signalé la trouvaille dans une grande ruine romaine, au champ de Rully, d’une crotale en bronze portant sur la bande extérieure une inscription en lettres pointillées :
LATVSSIO DEAE CLVTODIAE
mentionnant une divinité dont le nom semble rappeler singulièrement celui de la protectrice de la fontaine de Mesves.
(2) De l’emplacement de la station romaine d’Andesina, 1849.