CHAPITRE III
I. Représentations figurées des divinités des sources. — II. Lieux de culte dans les stations thermales ou près des sources. — III. Temples médicaux.
Si les inscriptions nous ont révélé en assez grand nombre les noms des divinités protectrices de nos sources, nous sommes loin d’étre aussi bien partagés au point de vue de leurs représentations figurées, qui sont, au contraire, d'une excessive rareté. Les dévastations sauvages des Barbares, les destructions systématiques des premiers chrétiens, désireux d’abolir les traces matérielles d’un culte abhorré (1), ont été funestes aux statues qui ornaient les édifices thermaux, ou qui s’abritaient sous les voûtes des temples ou les toitures légères des sacella. Puis est venue, plus tard, l’exploitation plus ou moins méthodique des ruines que le hasard faisait découvrir, avec la dispersion et la disparition souvent définitive des oeuvres d’art et des fragments les plus précieux qui revoyaient la lumière.
Nous nous bornerons à signaler brièvement un certain nombre d’effigies, existant encore ou disparues, de dieux de la mythologie latine dont nous avons pu constater le caractère médical, tout au moins occasionnel, en réservant quelques
(1) Alors même que les Pères recommandaient de conserver les temples qui pouvaient être utilisés, ils ordonnaient la destruction des statues qui y étaient contenues : « Fana idolorum destrui minime debeant, dit saint Grégoire le Grand; sed ipsa, quœ in eis sunt, idola destruantur. »
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES
indications plus complètes pour les rares représentations de divinités où nous pouvons saisir un rapport plus direct entre le monument figuré et les attributions thermales de l’être divin dont il présentait l'image.
Néris ne possède plus que quelques fragments très frustes de sculptures, réunis sous le péristyle de l’établissement thermal. Parmi les anciennes œuvres d’art disparues, on a conservé le souvenir de deux statues en bronze : une Diane, en pied, accompagnée d’un chien, qui fut vendue, en 1780, à des officiers hollandais, et un Mercure portant le caducée, qui, vers la fin du dix-huitième siècle, passa au cabinet de l’Ab-
baye Sainte-Geneviève, à Paris.
Bourbon-Lancy devait posséder de véritables richesses artistiques. Outre une statue actuellement conservée au musée d’Autun, une autre qui aurait été envoyée au Louvre, au musée des Antiques, les anciens chroniqueurs parlent de douze statues, enlevées sur l’ordre de Richelieu, et de quatre autres, qui auraient été transportées de la piscine voisine du Bain Royal « à la maison royale de Fontainebleau ». Du même lieu, Greppo signale également, d’après le docteur Robert, un Mercure en bronze, de deux à trois pieds de hauteur, transporté à Autun, sur lequel je n’ai pu avoir aucun •renseignement.
A Bourbonne, une ancienne tradition rapporte la découverte, au château, de deux statues en marbre blanc, représentant les divinités protectrices Borvo et Damona, mais le docteur Renard fait observer qu’il n’y a aucune preuve bien assise de la découverte de ces statues, dont la disparition est entourée d’autant de voiles que leur trouvaille elle-même.
Luxeuil devait abonder en œuvres sculptées, car le moine Jonas, dans la Vie de saint Colomban déjà citée, fait allusion à cette multitude de statues, imaginum lapidearum densitas, entourées par les païens d’un culte profane et honorées d’exé-
crables cérémonies. Les récits des fouilles ont mentionné la découverte dans cette station de quelques fragments de statuaire ayant pu appartenir à des représentations de divinités,
entre autres, en 1763, un torse attribué à un Mercure gaulois, et, en 1784, des statues de personnages dont la tête était surmontée d’un croissant (?) (1).
Aix-les-Bains a fourni des fragments d’une statue d’ilercule en marbre blanc.
A Aix-en-Provence, Rouard signale la découverte, en 1766, d’une petite statue en bronze de Bacchus et d’un petit buste d’Apollon; en 1839, d’une statue de Priape grandeur nature avec emblèmes ithyphalliques, et, en 1842, d’une statuette en marbre représentant vraisemblablement Esculape. La présence dans les thermes ou dans leur voisinage de plusieurs représentations phalliques dont nous parlerons tout à l’heure et le caractère spécialement médical d’Esculape permettent de supposer que les images de ces deux dernières divinités n’étaient pas sans quelque rapport avec les eaux thermales du lieu.
Parmi les représentations sculptées qu’on peut attribuer aux divinités des sources, une seule, celle de Sirona, nous est parvenue avec une garantie absolue de précision, par l’association de son nom et de son image. L’inscription que nous avons citée (2) figure au-dessous de la représentation, en basrelief très méplat, d’un buste de femme, aux cheveux épars, le cou orné du torques, ayant une vague ressemblance avec l’Artémis orientale. La figure, d’une exécution assez grossière, est encastrée dans une sorte de niche (fig. 11). Cecippe, découvert en 1751 à Sainte-Fontaine (3), près du village de Merlebach, passa de la collection de Schœpflin à la Bibliothèque de Strasbourg, où il fut détruit lors du bombardement de 1870. Il en existe des moulages au musée de sculpture comparée du Trocadéro et au musée de Saint-Germain.
Aux Fumades, les fouilles de 1876 ont mis au jour plusieurs représentations des Nymphes, dont le culte local nous est
(1) Chapelain, Propriétés phtisiques... des eaux de Luxeuil.
(2) Voir p. 195.
(3) Bulletin de la Société d’archéologie et d’histoire de la Moselle, t. VII, 1864. Communication de M. Prost.
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES 217
révélé par de nombreuses inscriptions. La plus importante fieure en bas-relief sur un autel de Om. 63 de hauteur sur 0 m. 38 de largeur. Dans la partie inférieure, la déesse de la ,
source est représentée sous la figure d’une femme demi-nue, accoudée, du bras gauche, sur une urne fluente d’où s’échappent les eaux salutaires. Au-dessus d’un cintre formant encadrement, des bustes nus de Nymphes, au nombre de trois.
Fig. 11. — BUSTE DE SIRONA.
Photographie d'après le moulage du musée du Trocadéro.
Un autre autel affecte la forme d’un petit temple, avec pilastres et fronton. Dans ce cadre sont représentées debout trois Nymphes demi-nues, tenant chacune à deux mains au devant d’elle une vasque en forme de coquille cannelée. Leurs chevelures se déroulent sur leurs épaules et retombent en boucles au-dessus des seins ; leurs bras sont ornés de bracelets. Un troisième autel, anépigraphe, en forme d’édicule, est orné
d’un bas-relief représentant trois divinités debout, ayant la pins grande analogie avec les Maires, dont on connaît de nombreuses images. « La figure centrale tient au-devant d’elle une vasque dans laquelle le personnage de gauche semble verser le contenu d’une urne, tandis que celui de droite porte, sur son bras gauche, une corne d’abondance et paraît aussi déposer, dans la vasque du personnage central, un objet qu’il tient à la main et dont il serait difficile de préciser la nature. Ces trois figures de femmes, coiffées d’abondantes chevelures et complètement vêtues de la tunique (stola) et de la toge, doivent aussi représenter les Nymphes des sources. » Si, par suite de l’analogie signalée plus haut, on veut reconnaître dans cette triade, non pas des Nymphes, mais des Matres, elles ne se rattachent pas moins au culte de la source, puisque ces dernières avaient certainement quelquefois le caractère de divinités protectrices des malades, ce qui permet d’admettre qu’elles jouaient quelquefois en Gaule un rôle analogue à celui des Nymphes dans la mythologie romaine fl) (fi g. 12).
On peut utilement rapprocher ces représentations d’une figure donnée par Spon (2), d’après un has-relief représentant six divinités : Diane, trois Nymphes, Sylvain et Hercule, facilement reconnaissables à leurs attributs. Les Nymphes sont représentées debout, nues jusqu’à la ceinture, et tiennent chacune une coquille qu’elles supportent de leurs deux mains. Au-dessous se lit l’inscription suivante :
TI- CLAVDIVS ASCLEPIÀDES
ET CAECILIVS ASCLEPIADES
EX VOTO NYMFABVSD- D
La consécration de ce petit monument par deux Asclépiades ne permet guère de douter que les divinités invoquées n'eussent un caractère médical. Nous savons, d’ailleurs, que Diane, Hercule et Sylvain sont parmi les personnages sacrés dont on
(1) Charvet, les Fumades : 2e rapport. Mémoires et comptes rendus de la Société scientifique et littéraire d’Alais, t. X, 1878.
(2) Miscellanea eruditœ anliquitatis. Art. VIII. De Nymphis et fontium geniis.
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES
rencontre les noms autour des sources thermales. Sur un autre monument figuré à la page 31 du même recueil, les Nymphes
Fig. 12. — SOURCE ROMAINE, AUX FUMA DE S.
Plusieurs des petits monuments extraits du puits sont enchâssés
dans la rocaille.
Communiqué par M. le Directeur de l’établissement des Fumades.
sont également représentées au nombre de trois, tenant d’une main une feuille de plante aquatique et de l’autre une urne d’où s’écoule de l’eau. Les déesses sont encadrées d’un
côté par un serpent, de l’autre par une figure d’homme faisant une libation sur un autel. Au-dessous figure l’inscription suivante :
NVMINI NYMP1IARVM • AüVAIt AVGVSTALES' AVG- G- GLIB
A Bourbonne, dans une des salles des thermes où se trouvait une piscine, existaient deux niches cintrées, peu profondes, dont une seule a été déblayée. On y a trouvé un buste
de femme, à peu près grandeur nature, en bronze creux, portant des traces de dorure, fortement corrodé et d’un beau travail. Les cheveux, partagés en deux bandeaux sur le front, forment chignon sur la nuque (1).
Sommes-nous là en présence de B effigie de Uamona, dont le nom revient souvent, dans les inscriptions de Bourbonne, associé à celui de Borvo, qui avait peutêtre son buste dans l’autre niche, restée en dehors des fouilles?
Toute supposition à cet égard est du pur domaine de l’hypothèse, mais il faut avouer que celle-ci n’a rien que de très vraisemblable (fig. 13).
A Gissy-le-Yieil, une statue découverte et décrite par M. Morelot (2) semble bien en rapport avec l’autel votif portant l’inscription à la déesse Rosmerta (Y. p. 161). Le caractère de la statue, qui représente une femme couchée, deminue, à chevelure abondante, le lieu où elle se trouvait, près
(1) Le buste est conservé au Cabinet des Médailles et Antiques de la Bibliothèque nationale.
(2) Compte rendu des travaux de l’Académie des sciences, ai ts et belleslettres de Dijon, 1843-1844. Notice sur un autel votif, et sur la déesse Rosmtœ, trouvés à Grisseij-le- Vieil, canton de Vitteaux.
Fig. 13. — BUSTE DE DAMONA (?) TROUVÉ A BOURTiONNE-LES-B AINS.
Cliché de M. Gauvain.
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES
des ruines d'un édifice qui semble avoir appartenu incontestablement à des thermes, et dans le voisinage de sources anciennement consacrées et restées l’objet de superstitions populaires, sont de fortes présomptions pour l'identifier avec une de ces divinités protectrices de sources salutaires. Nous savons, d'ailleurs, par ce que nous avons dit plus haut lorsque nous avons signalé l'inscription de Gissey, que Mercure et sa parèdre Rosmerta étaient devenus des divinités secourables, auxquelles les malades et les convalescents adressaient leurs vœux.
Sur la coupe d’Otanez (1), la source d’Umeri est représentée sous la figure d'une femme à demi couchée, ayant le torse nu, les jambes couvertes d’une draperie, et appuyée du bras gauche sur une urne d’où l’eau coule en bouillonnant sur un rocher.
Dans la cour de l’établissement thermal de Vittel, ont été recueillis quelques débris de sculptures provenant d’un édicule qui devait s’élever auprès de la source appelée aujourd'hui Source salée, et notamment une statue de femme nue, dont le bras droit replié rappelle le geste des divinités sortant de l’onde et tordant leurs cheveux (fig. 14). Il est de toute vraisemblance que cette statue était celle de la divinité protectrice de l’onde minérale. « Sa nudité, dit le docteur A. Fournier (2), offusqua la pudeur d’une naïve religieuse qui la mutila; puis cette malheureuse divinité servit de couverte à une fenêtre de maison en construction à Vittel ; c’est là que M. A. Bouloumié, directeur de l’établissement, alla la reprendre, pour la placer dans la cour des bains, où on peut la voir avec d’autres restes de sculptures, provenant également du même monument. »
A Vichy, en 1838, on a rencontré, en fouillant un puits, un objet du plus haut intérêt : c’est un tronc à offrandes surmonté d’un buste, le tout en terre cuite,- conservé actuelle -
(1) Voir p. 33.
(2) Vittel. Bulletin de la Société iihilomalique des Voscjes, 23(‘ année,
ment au musée départemental de Moulins, et dont il existe un moulage au musée de Saint-Germain-en-Laye. Le tronc est formé par un coffret, décoré d’arcatures sur sa face antérieure et portant a sa lace postérieure une petite porte pour retirer
Fig. 14. — ANTIQUITÉS TROUVÉES A VITTEL.
Communiqué par la Société générale des Eaux minérales de Vittel.
les pièces de monnaie, qu’on introduisait par une petite fente placée à Lune des extrémités de la partie supérieure. A coté de cette fente, sur une base circulaire, s’élève un buste de jeune dieu, à figure souriante, les épaules couvertes d'une
SOURCES THERMALES ET MÉDICINALES
draperie et la tète ceinte d’une couronne de lotus (fig. 15). Il est très vraisemblable qu’il faut voir dans cette figure un Apollon guérisseur, dont la présence se lie aux eaux thermales du lieu. La couronne de lotus « plante sacrée qui se montre à la surface des eaux lorsque le soleil se lève, et s’y replonge quand l'astre passe à l'horizon », semble bien désigner le dieu de la lumière, dont la mythologie gallo-romaine avait fait aussi le dispensateur de la santé.
Tudot (1), Blanchet (2), Pérot (3) adoptent cette identification. Toutefois, M. de Longpérier (4) y voit plutôt l’hommage rendu à un jeune César, dont l’image aurait été consacrée et admise parmi les divinités tutélaires.
L'attribution à Apollon, dieu médical, nous semble infiniment plus vraisemblable, mais, quoi qu’il en soit, il s’agit là bien certainement d’une divinité à laquelle s’adressaient des vœux et qui recevait des offrandes. L’association du buste et du tronc démontre que cette image ne faisait pas partie d’un laraire privé, mais bien d’un édifice où le public était admis et apportait ses dons ; aussi ce n’est pas aller trop loin dans le champ des conjectures que de voir dans cette élégante
figurine la représentation d’un protecteur divin, dont le sanc-
Fig. 15.