‹ La gazette de CythèreChapitre 11 sur 49 · SUR LE LORD G · texte numérisé non relu

SUR LE LORD G

Londres, janvier.

toutes

ORD 5**% jeune, riche, et capable par mille agrémens de faire la conquête du cœur le plus revêche à l'amour, et le plus obstiné à garder sa précieuse liberté, étoit aisément parvenu à s'introduire dans la maison de Lady C***. Toutes les meilleures maisons de Londres lui étant ouvertes, Lady C***, qui passoit pour une fille accomplie à tous égards, gagna le cœur de Lord 5***, qui, ne pouvant résister aux charmes innocens de cette Demoiselle, quitta bientôt toutes ses sociétés, abandonna même les intrigues secrètes pour lesquelles il avoit un

6o LA GAZETTE DE CYTHERE.

goût décidé, et fit constamment sa cour à Lady C***. Comme leurs conditions étoient assorties aussi bien que leurs fortunes, les parens s'empressèrent d'unir bien vite deux amans qui, dès lors, étoient inséparables, et qui sembloient promettre dans leur union un exemple bien digne d'être suivi, et d'autant plus admirable qu'il est plus rare. Ce couple heureux et digne d'envie vit avec la plus grande satisfaction mettre le sceau à son heureuse destinée dans l'église paroissiale de Saint-James : leur féhcité ne fut pas de longue durée; les parens de l'un et de l'autre ne furent pas longtems à s'appercevoir que les apparences les mieux fondées sur la réalité ne sont le plus souvent que de belles illusions, qui flattent, et qui n'ont de solidité qu'un instant. Et en un mot tout Londres a été témoin que, contre toute vraisemblance, un Hymen qui, par la constante fidélité des deux époux, devoit faire exception à la règle générale, ne fit sensation que quelques jours, et que l'éclat de sa beauté fut terni presqu'au même moment qu'il commençoit à éblouir.

Lord -S***, dégoûté bientôt d'un plaisir uniforme et d'une jouissance trop aisée, ou pour mieux dire trop continue, abandonna peu-à-peu sa chère moitié, et se hvra sans ménagement aux délices spécieuses d'une vie volage, libertine, et variée par des liaisons qui, quoique honteuses, en font le charme, en même tems qu'elles en font les délices. Lady 5***, se voyant indignement abandonnée par celui qui lui avoit juré tant de fois qu'elle seule avoit été en état de fixer son inconstance, et de la fixer pour toujours; après avoir employé les mo3^ens usités par une femme vertueuse et tendre, pour ramener son mari, pleinement convaincue de l'inutilité de ses soins à cet égard, et ne pouvant plus douter d'un délaissement entier et d'un abandon absolu, prit son parti, comme le prennent toutes les femmes d'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'elle

LA REVENGK l)K lOKI) B***. 6i

pensa à se dédomager de rindillerence de Lord W"".

Personne n'ignore qu'enfin la mode a prévalu, et que ce qui n'ctoit, dans le commencement, que goût, caprice, ou ftmtaisie, est devenu aujourd'hui obligation et devoir; on sait enfin qu'une Dame du premier Rang passeroit pour une imbécile, si elle vouloit résister à la tentation, d'ailleurs bien délicate, de se venger des infidélités d'un mari, et si elle ne le payoit de la même monnoye. Il n'y a aujourd'hui qu'un très-petit nombre de bonnes antiquaires qui s'élèvent avec force contre un tel usage; qui, pour le condamner, allèguent un hyménée de quarante à cinquante ans, dans lequel, disent-elles, leur fidélité a été inaltérable, quoique mise très-souvent à de rudes épreuves ; mais on scait que ces bonnes vieilles ne prêchent aujourd'hui la chasteté conjugale que parce que personne ne veut courir le risque de les mettre dans le cas d'y manquer; ainsi ni leurs déclamations ni leurs exemples forcés ne produiront aucun fruit; et les jeunes femmes iront toujours leur train, jusqu'à ce que l'âge, ou plutôt le dégoût de leurs amans, mette des entraves à leur penchant.

Lady B***^ que le chagrin de se voir méprisée par un homme qu'elle aimoit réellement avoit presque défigurée, et mise dans l'état le plus digne de compassion, ne pouvant plus dévorer l'amertume de sa position, résolut de faire comme les autres, et de chercher quelqu'un qui pût adoucir son triste sort. Lord G*** qui depuis longtems étoit aux aguets, qui attendoit impatiemment le moment auquel Lady B"** reconnoîtroit l'inutilité de se laisser consumer par un chagrin inutile, s'insinua auprès de cette belle affligée, avec ce ton doucereux et compatissant qui a fait tant de dupes, et qui lui a procuré tant de jolies avantures : « Que je vous plains. Madame, lui dit-il, et que votre sort m'afflige sensiblement; j'ai employé tout le

crédit que je croyois avoir sur l'esprit de votre époux, pour tâcher de le rendre à son devoir, et à vos tendres embrassemens ^ j'ai été assez malheureux pour ne pas réussir; et je vois à regret que vous n'avez plus d'espoir de le voir revenir fidèle; je partage votre infortune; et elle m'intéresse si fort, que je ne puis plus vous cacher que ce que je n'ai d'abord cru être en moi qu'un simple effet de ma bonté naturelle est devenu l'effet du plus tendre, mais du plus violent amour. » A ces mots. Lord G*** tomba aux genoux de Lady 5***; et profitant en habile homme du premier désordre qui suit toujours des déclarations si vraies en apparence, quand on les fait à une jeune femme sensible, et qui se croit outragée. Lord G*** parvint aisément à consoler la belle Lady B***, et à lui donner un goût décidé pour des consolations si pathétiques, et qui font bientôt supporter avec résignation les plus grands malheurs. Lady revenue à elle-même, ne se reprochant pas sa foiblesse, voulant cependant tâcher de la disculper : «Vous avez tiré avantage, dit-elle à Lord G***, de ma situation ; vous ne m'avez pas permis de me mettre en garde contre vos appas trop séduisans, et contre mon propre cœur irrité par les outrages de mon mari; tout semble avoir concouru à ma défaite et à votre victoire; je suis trop avancée pour reculer; je consens donc à vous donner mon cœur méprisé par un perfide ; puissé-je n'être pas abusée par un choix si précipité; et puissiez-vous ne me donner jamais lieu de me repentir de mon imprudence ! » Une acceptation aussi formelle des services de Lord G*** lui causa une sensible joie ; il s'étoit bien attendu à vaincre; mais il n'avoit pas osé espérer que son triomphe ne lui coûteroit qu'une courte déclaration. Il revint chez lui, après avoir protesté de nouveau de son tendre amour,' de sa constance et de sa discrétion.

Il est quantité de jeunes gens qui ne comptent, pour

LA HKVKNGK Dl. I.ORD B***. 63

rien les laveurs les plus précieuses, s'ils sont obligés d'en jouir en secret; ils trouvent même plus de satisfaction dans la fausse gloire qu'ils attribuent à leur publicité qu'à la jouissance même. Lord G*** étoit du nombre de ces jeunes étourdis qui publient partout leurs avantures, et qui ne les racontent en secret à plusieurs amis que pour que ceux-ci les divulguent et les rendent encore plus publiques; ainsi, ne gardant plus de ménagement avec Lady /)"*, et se faisant une gloire d'être publiquement sur son compte, le public fut bientôt informé de toute cette intrigue. Lady B*** connut enfin qu'elle avoit fait un faux pas, en se confiant au plus indiscret de tous les hommes; mais le mal étoit sans remède; il n'étoit pas même possible de le pallier. Le jour avant que son époux fût informé de tout (car les Maris sont toujours les derniers à savoir les intrigues de leurs Femmes), Lady B**" fit refuser la porte à Lord G*** qui venoit à son ordinaire faire sa cour; surpris d'un tel refus, auquel il ne s'attendoit pas, il revint chez lui ; et feignant d'ignorer les véritables raisons qui avoient engagé son amante à une telle démarche, il lui écrivit le Billet suivant pour lui en demander compte :

« Madame,

« Ma surprise est aussi grande que mon amour est allarmé par le refus que vous avez fait de me voir aujourd'hui; comme je ne puis pas en deviner la cause, ne désaprouvez pas qu'une impatience bien pardonnable m'engage à vous supplier de me l'apprendre : je ne vous fais pas le tort de penser que vous soïez capable d'inconstance ; encore moins puis-je me persuader d'avoir donné lieu à une disgrâce éclatante; mon amour et ma discrétion me rassurent de ce côté ; et si je suis congédié, le motif de la

sentence qui a prononcé ma disgrâce sera toujours un problème pour moi, dont vous seule pouvez me donner la solution. Quoi qu'il en soit, adorable Lady, je serai jusqu'au dernier soupir le plus tendre, le plus vrai et le plus fidèle de vos amans, dussé-je être le plus malheureux. »

Lady .6***, qui par la lecture de ce billet se confirmoit de plus en plus de la fausseté du caractère de Lord G***, ne put retenir ses larmes; et elle les laissa couler en abondance sur la perfidie de cet homme, qu'elle commença à détester aussi fortement qu'elle l'avoit aimé. Sa première résolution fut de ne pas lui répondre ; mais enfin elle ne put se refuser à la consolation de confondre un traître et un parjure; voici la réponse qu'elle lui fit :

« Vous me demandez. Monsieur, la solution d'un problème que vous êtes à portée de résoudre tout seul; mais si votre indiscrétion et votre sotte vanité à vous applaudir en public d'avoir été capable de me faire manquer à mon devoir ne sont pas pour vous des inductions assez fortes pour vous donner la solution que vous cherchez, consultez toute la ville de Londres, qui a appris, de votre bouche, ma honte et votre infamie. Je vous dispense de conserver des sentimens de tendresse pour moi; quand ceux que vous dites avoir pour moi seroient aussi vrais qu'ils sont faux, un caractère comme le vôtre ne mérite en retour qu'un souverain mépris. Aussi est-ce sur quoi vous pouvez compter de ma part, pendant tout le reste de ma vie. Voilà votre problème résolu; il m'en reste un dont la solution n'est pas si aisée : il consiste à déterminer à quel point la nature est aveugle, quand elle donne l'existence à des monstres tels que vous. »

LA REVENGK DK LORD B***. 6$

Tout autre que le Lord G*'* eut été interdit après la lecture d'un congé aussi formel et aussi cruel; mais un coupable se rend toujours justice au fonds de son cœuf, et un méchant homme n'a jamais honte que le public la lui rende aussi ; ainsi l'indiscret Lord G**', bien loin de se soustraire pour quelque tems au ridicule dont il s'étoit couvert vis-à-vis des gens de bon-sens, se hâta de raconter sa catastrophe dans toutes les maisons publiques qu'il fréquentoit, l'attribuant à l'inconstance générale des femmes, et se disposant à tenter fortune ailleurs.

Le lendemain de ce coup d'état, Lord B*'* entra dans l'appartement de son épouse au moment qu'elle pensoit i\ sortir de son lit, qu'elle avoit arrosé de ses larmes. La surprise de voir entrer chez elle son mari, qu'elle n'y avoit pas vu depuis plus de six mois, la mit dans un trouble qu'elle ne put cacher, et dont son mari fut sensiblement touché. Ne voulant pas la laisser longtems dans l'incertitude du sujet de sa visite-, avec cet air gai et ingénu qu'il ne quitoit jamais : «Je viens, dit-il, Lady, partager avec vous votre affliction, et 'vous rendre l'office d'un bon ami; je ne parle pas de l'outrage qu'on prétend dans le monde que vous m'avez fait; ce n'est pas pour me venger sur vous que vous me voyez à côté de votre lit; je vous rends justice; vous ne vous êtes déshonorée que parce que j'y ai donné la plus grande occasion; et si je vous eusse été moins infidèle, votre fidélité n'eût pas reçu la moindre atteinte; je suis assez raisonable pour nous rendre justice à l'un et à l'autre : cependant il nous faut à l'un et à l'autre une vengeance proportionée à l'outrage; je viens vous dire que je m'en charge. Si vous conservez un reste de tendresse pour moi, et qui soit en état de vous allarmer sur celle que je médite, je vous assure que vous pouvez vous tranquiliser, et ne pas en redouter les suites; je n'ai pas dessein de me venger

de Lord G*** en héros de Roman ; celle que je lui prépare, quoique moins éclatante, n'en sera pas moins satisfaisante pour nous; et je veux le punir par l'endroit où il a péché, ou, pour mieux dire, je ne veux attaquer que la partie de son corps qui vous a séduite et m'a déshonoré. »

Apeine Lady 5***pouvoit-elle croire ce qu'elle entendoit si distinctement ; l'intérêt que son mari sembloit prendre à sa gloire; le soin qu'il prenoit pour l'excuser; en un mot un changement dans son époux auquel elle ne s'attendoit pas, et qu'elle devoit encore moins espérer, après le travers qu'elle venoit de se donner, lui paroissoit un rêve. Confuse, interdite, pénétrée de joie et de tristesse, elle n'avoit pas le mot à dire; enfin, ne pouvant s'expliquer, elle s'élance du lit, et se jettant entre les bras de son époux, les soupirs, les sanglots, les caresses, et les plus tendres embrassemens interprétèrent ses sentimens, et furent bien plus éloquens que tout ce qu'elle auroit pu dire, ou pour se justifier, ou pour demander grâce. Le cœur de Lord B*** n'étoit que volage, et dans toutes ses inconstances il avoit conservé un fonds de tendresse pour sa Lady, qui se réveilla dans ce moment délicieux qui leur retraça leur première félicité. Lord 5*** mêla donc ses larmes à celles de Lady; il répondit à ses embrassemens par des caresses que l'amour le plus vif dirigeoit : (c Je suis au désespoir, ma chère Lady, lui dit son époux, que mes débauches vous ayent forcée à vous livrer à un perfide qui vous a si indignement trahie; et j'ai un égal chagrin de ce qu'elles m'ont réduit à ne pouvoir vous prouver, dans ce moment, que je vous regarde encore comme ma Femme, et que je suis véritablernent votre époux; recevez de nouveau mes sermens et ma foi, et si je suis assez malheureux que de vous avoir forcée à reprendre celle que vous m'aviez jurée, j'ai du moins la

Page 1