LA REVENGE DE LORD B
consolation et la satisfaction de trouver dans votre désordre même le remède ellicace pour me retirer des miens, et pour me réunir sincèrement à une femme qui me sera toujours également chère, quoiqu'elle n'ait pas toujours mérité ma tendresse. » Mille baisers scellèrent ce nouveau contrat; et lord B*** se disposa tout de suite à se venger de Lord G***, comme il l'avoit projeté.
Quoiqu'il eût promis à son épouse une fidélité qui seroit désormais à toute épreuve, il crut pouvoir s'en permettre encore une, parce qu'elle entroit nécessairement dans la vengeance qu'il vouloit avoir de Lord G***. Celui-ci avoit épousé une femme vertueuse et digne à tous égards d'un meilleur sort; son mari n'avoit pas rompu tout-à-fait avec elle ; il lui laissoit même toute sa liberté ; et Lady G*** étoit de toutes ses parties de plaisir, et partageoit quelque-fois son lit avec son mari, sur-tout quand celui-ci étoit dans le tems de ses recherches, et qu'il n'étoit pas fixé. Il devoit se donner dans peu un bal masqué, où tout ce qu'il y avoit de mieux dans Londres devoit paroître ; Lord B*** crut trouver là une occasion favorable à son dessein ; il aprit que Lord G*** devoit y conduire sa femme ; et qu'il avoit fait la dépense d'un habit de masque pour lui et pour elle d'un goût nouveau et élégant; il s'adresse au tailleur de Lord G***; et moyénant quelques Guinées, il l'obligea à en faire, pour lui et pour Lady 5***, d'exactement conformes, et si parfaitement ressemblans aux deux autres, que le tailleur lui-même pût s'y tromper. L'habile Artisan seconda si bien l'intention de Lord 5***, que son moyen lui réussit au-delà de ses espérances : il se rendit au bal avec son épouse qui n'étoit nullement du secret ; et aïant affecté de danser une contre-danse, dans laquelle Lord G*** figuroit avec sa femme, il lui fut aisé de veiller le moment oià, la contre-danse étant finie, Lord G*** s'écarta un in-
stant pour accoster dans une autre salle une Dame à laquelle il avoit donne rendez-vous, pour achever de conclure son marché. Lord B*** qui étoit instruit de tout, et s'imaginant bien qu'il avoit assez de tems pour consommer sa vengeance, quite son épouse, et sans affectation aborde Lady G***, qui, se méprenant au masque, se laissa facilement entraîner dans un petit bouge à côté de la salle, et croyant bonnement répondre aux tendres embrassades de son époux, se prêta, sans le savoir, à une vengeance d'autant plus cruelle et plus affligeante, qu'elle, qui étoit innocente, devoit en souffrir la première, et en être la triste victime. De retour chez elle, son mari qui n'avoit pas pu aussi bien réussir que Lord B***, voulant éteindre avec elle des feux qu'une autre avoit allumés, Lady G**% peu accoutumée à des marques de tendresse si subitement réitérées, ne put s'empêcher d'en témoigner sa surprise : « Vous êtes bien passionné ce soir, dit-elle à son mari; quoi! si souvent! Et la danse ne vous a-t-elle pas fatigué ? » Celui-ci, ne comprenant rien à ce discours, lui demanda ce qu'elle vouloit dire avec un air et un empressement qui commencèrent à inspirer des doutes à Lady G**\ si elle ne se seroit pas réellement trompée dans le bouge de la salle du bal. Assez embarassée sur la réponse qu'elle devoit faire, elle sortit de ce mauvais pas par une repartie qui donna le change à Lord G*** ; mais s'étant apperçus l'un et l'autre, dans quelques jours de-Ià, que la source de leur plaisir avoit été empoisonée par quelque main malfaisante, et commençant déjà à en porter les marques douloureuses, Lady ne douta plus que les suites du bal n'en fussent la vraie cause ; et Lord G***, assuré de ne s'être pas exposé depuis long-tems à une maladie aussi honteuse qu'elle est dangereuse, ne doutant ' plus de l'infidélité de sa Lady, rompit ouvertement avec elle, et demanda une séparation juridique qu'il obtint.
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Lord B'**, après s'ctrc trop vengé d'un affront qu'il s'ctoit attire, renonça pour toujours à la dissipation outrée i laquelle il s'étoit livré depuis son mariage; donna tous ses soins à réparer sa santé délabrée par des excès dont il eut honte ; se réconcilia sincèrement avec son épouse, qui de son côté ne négligea rien pour faire oublier à son mari l'éclipsé que sa fidélité avoit faite ; enfin ces deux époux, après s'être donné un ridicule et un travers qui leur avoient attiré le mépris de leurs concitoyens, regagnèrent l'estime et l'approbation de leurs compatriotes par une tendre union que rien ne put désormais altérer. Ils font les délices de la société, l'admiration même des plus étourdis, et la consolation de leurs familles ; et malgré tout cela, tant d'autres époux à Londres, qui les imitent dans leurs égaremens, ne se disposent pas de les imiter dans leur retour. Il n'en coûte rien de donner des éloges à la vertu ; on est même forcé de le faire ; mais il en coûte trop pour la pratiquer et pour la suivre; sa beauté ravit notre admiration; mais le plus souvent elle ne fait pas d'autre impression ; et lors même que nous préconisons la vertu, nous sommes les plus zélés partisans du vice.