ET COCU
Londres, octobre.
N descendant d'Abraham, un arrière petit cousin du Messie; en un mot, un Juif, petit-maître, fat. Macaroni, etc., etc., etc., s'étoit avisé d'épouser une jolie femme de sa tribu, et après quelques mois de mariage, voulant absolument se mettre au niveau de tous les petits-maîtres mariés, il tâcha de se procurer une Concubine, à l'imitation sans doute du père des Croyans, de Salomon, et de tous les grands personages de l'ancienne Loi. M. Da C**j, de la tribu de Lévi, est ce Juif dont je vais raconter une anecdote assez comique, quoiqu'assez ordinaire. Qu'on ne s'imagine pas que ce soit un personage, ni un nom supposé que j'emprunte ; c'est un
ya LA GAZETTE DE CYTHERE.
des plus fameux Actionistes sur la place de Londres, et un des plus habiles et des plus souples Négocians dans cette branche honorable du commerce; son honnêteté et son opulance lui ont fait faire une connoissance particulière avec Madame Ferguson, célèbre Religieuse du couvent de la Place Royale ; en un mot, il seroit inutile de s'étendre davantage pour en donner un signalement plus circonstancié. Revenons à son avanture.
Madame Da C"'a^ belle, jeune, bien faite, et sur-tout d'un tempérament qui se ressentoit encore de son origine orientale, ne pouvoit plus supporter le délaissement total, et l'abandon le plus décidé de la part de son mari ; après avoir pris patience pendant plus de quinze jours, et s'être bien assurée que l'Israélite prodiguoit à des chrétiennes des faveurs qu'il ne devoit qu'à sa chère moitié, et autorisée enfin par son époux même à la transgression de sa loi, qui deffend expressément les alliances charnelles avec les nations étrangères et ennemies du Peuple de Dieu, cette jeune délaissée fit ce que tant d'autres font, sans avoir les mêmes raisons qu'elle; c'est-à-dire qu'elle se procura un honête chrétien qui lui aidât à supporter les dégoûts de son mari avec plus de patience et de résignation. Si la loi de la fidélité conjugale sembloit la condamner d'un côté, la loi du Talion la justifioit d'un autre ; en un mot, son cœur, ses besoins, et l'usage constant, qui par son ancienneté a passé en force de loi, achevèrent de lever tous ses scrupules.
Négligée de son époux, ne voulant pas se négUger ellemême, elle jetta les yeux sur un certain Musicien, aussi fameux par sa délicatesse et son goût dans la Musique, que par une tournure agréable, une belle figure, et sur-tout par une taille avantageuse et bien proportionée ; le Haut- Bois et la Flûte douce étoient ses deux instruments favoris, et ceux sur lesquels il excelloit. Dans le moment que
LK JUIF PETIT-MAITRE. 7j
Mr. et Mad. Da Ca ctoicnt ii leur toilette, et qu'ils se paroicnt avec un goût exquis et nouveau pour se rendre au Panthéon, le premier soir de son ouverture, et où Monsieur et Madame se proposoient de briller, et d'éclipser tout le reste de cette assemblée; M'"* Da C'^a reçut un petit billet de son cher amant, par lequel il l'avertissoit que, comme il devoit jouer ce soir là, il s'étoit proposé d'exceller, afin de tâcher de jetter son mari dans la plus grande admiration, et de l'occuper si fort pendant tout le reste de la soirée, que, profitant de l'extase dans laquelle il l'auroit mis, il sortiroit incognito pour se rendre dans son appartement rue de Barwik, pour y exécuter avec elle un Duo plus agréable que toute la musique du Panthéon. La rusée Pompcf reçut ce billet, et le glissa adroitement dans la main de sa maîtresse, sans que M. Da C'^a s'en apperçut, quoique dans ce tems il donnât le bras à son épouse pour la conduire à l'assemblée ; la fille de chambre prétextant d'épousseter la poudre qui étoit tombée sur l'épaule du Juif petit-maître. Ce couple heureux étant arrivé au fameux Temple du Dieu d'amour, M"* Da C**a se plaça derrière l'orchestre, un coup d'œil de M. L***, son amant, l'aïant avertie que c'étoit la place la plus commode à son dessein. M. DaC^a au contraire s'étoit introduit, à son ordinaire, dans le milieu de l'appartement, et étoit parvenu jusqu'au centre de la Compagnie, pour y choisir une Nimphe de son goût, afin de pouvoir danser à sa fantaisie, jusqu'à ce qu'il fût entièrement fatigué; car malgré la difformité de sa ridicule personne, se croyant plus beau qu'Adonis, parce qu'il avoit richement couvert son corps, qui a plus l'air d'une Pagode que d'un homme, il se croyoit adoré de toutes les belles, et obligé par reconnoissance à se fatiguer avec elles, jusqu'à rendre le dernier soupir. Sa tendre moitié le voyoit avec plaisir se confondre et disparoître dans ce cercle, se proposant
d'aller danser à son tour dans une assemblée moins tumultueuse, mais bien plus délicieuse, pour s'y consoler de l'infidélité de son mari, en lui rendant Corwe^ pour Cornes. Quand le Musicien s'apperçut qu'il pouvoit s'éclipser, sans crainte d'être découvert, il se hâta de sortir avec M""^ Da C**a qui se fit une douce violence en se laissant entraîner par un homme avec lequel il lui tardoit si fort de diversifier ses plaisirs. Arrivés au lieu qui devoit être celui de leur entretien, ce couple, digne d'envie, répéta tant qu'il eut d'haleine le Duo projeté, en l'honneur de Vénus et de son fils. Et après avoir pris les mesures nécessaires et les plus infaillibles pour cimenter leur liaison, ils se rendirent encore à l'assemblée, qu'ils avoient quitée pendant quelque tems, pour y jouir du plaisir délicieux de voir pousser déjà sur le front du Macaroni Cocu un bois naissant qu'ils avoient projeté de cultiver, afin qu'à l'abri de son ombre il pût se garantir par la suite des coups de soleil, toujours dangereux; lui qui depuis si longtems avoit renoncé à porter le chapeau, et qui comme ses semblables ne portoit qu'un chifon sous le bras.