MARIE
l'cnvic de paroîtrc dans le grand monde, et des dispositions heureuses, la mirent bientôt en état d'entendre et de parler passablement la langue Françoise; enfin, aïant dcjii seize ans accomplis, elle s'intrigua si bien, qu'elle entra au service de Lady A/*** qui fut charmée d'avoir une fille de chambre d'une aussi jolie figure que Marie. Tout en effet prévenoit en sa faveur; douceur, honêtetc, bonne grâce, vivacité, dextérité, en un mot tout ce qui peut contribuer à intéresser vivement, Marie le possédoit à un degré éminent. Jusqu'à ce moment elle avoit conservé cette modestie et cette réserve qu'une fille perd rarement en Province, et qu'elle ne conserve presque jamais dans la Capitale; arrivée à Londres avec sa maîtresse, elle eut bientôt fait des connoissances dans le quartier de Saint-James, où Lady M*** faisoit sa résidence ; des liaisons intimes avec d'autres filles de son état suivirent de près ; et, en un mot, Marie ne fut pas long-tems sans prendre un goût décidé pour toutes les modes qui à son arrivée lui avoient paru si extraordinaires et si ridicules, s'accoutumant insensiblement avoir des têtes simétriquement défigurées, et ornées aux dépens d'une quantité énorme de cheveux étrangers; poussée autant par son propre penchant que par des exemples aussi multiphés, sa parure décente, modeste et simple, lui déplaît et la dégoûte ; et, sans en demander l'agrément à sa maîtresse, elle quite ses habits ordinaires, et en prend dans la Garde-robe de Lady M***, pendant qu'elle étoit à l'Opéra. S'étant ajustée le mieux qui lui fut possible, elle reçut Lady M*** dans cette nouvelle décoration, qui la surprit, autant qu'elle l'allarma, par les suites qu'elle en prévit dès-lors. Ne voulant cependant pas la gêner à ce sujet, elle lui laissa une entière liberté de se mettre comme elle voudroit, étant d'ailleurs très-contente de sa façon de servir.
Gomme la maison de Lady M*** étoit ouverte aux gens de la première distinction de Londres, et que d'ailleurs c'étoit là à proprement parler le rendez-vous de toute la plus jeune noblesse, MaiHe prit bientôt le ton, les airs et les façons les plus agréables, les mieux polies et les plus intéressantes; Marie en un mot, par la façon de s'énoncer, par la beauté de sa voix et par tous les agrémens imaginables, attira bientôt les attentions de tous les jeunes gens que Lady A/*** recevoit chez elle. Mairie étoit de toutes les parties; on lui confioit les secrets les plus importans ; on lui faisoit la grâce de l'admettre dans toutes les sociétés; en possession de toute la confiance de sa maîtresse, ennivrée d'éloges et comblée d'attentions par toute cette jeunesse étourdie, il n'en falloit pas tant pour achever de lui tourner la tête : dès ce moment elle mit peu de distinction entre sa maîtresse et elle, parce qu'elle voyoit que les jeunes Seigneurs n'y en mettoient que très-peu ; mais elle avoit trop peu d'expérience pour découvrir l'intérêt particulier qui dirigeoit les hommages qu'on lui rendoit. Le premier qui la trompa, sans la corriger, étoit un jeune Seigneur, qui, sous les dehors les plus apparens d'une véritable tendresse, la séduisit au point qu'elle se crut déjà son épouse, n'étant à peine que sa maîtresse. Il seroit difficile de dire si Marie aimoit Milord D*** plus par un véritable attachement que par une ambition déréglée de devenir une des premières Dames de Londres ; son cœur, plus épris d'orgueil que d'amour, paroissoit ne s'être donné que pour satisfaire cette première passion, n'étant que très-peu sensible à la seconde. A peine Milord D***, dont les vues répondoient parfaitement à celles des Seigneurs de leur âge, dans ces intrigues clandestines, eut-il déclaré son amour apparent et sa feinte' tendresse à Marie, qu'elle lui répondit par une proposition de mariage qui ne fut nullement du goût de son