‹ La gazette de CythèreChapitre 19 sur 49 · MEMOIRES DE MADEMOISELLE U. V · texte numérisé non relu

MEMOIRES DE MADEMOISELLE U. V

lui attiroit toutes les attentions et les petits soins de la foule des jeunes étourdis, qui, de concert avec elle, précipitoit la ruine totale de (J/iat'lol/c, qui, de son côté aussi, scmbloit ne rien négliger pour dépenser bien vite sa petite, mais innattenduc fortune. Babct enfin se livroit à tous les plaisirs, et traversoit, autant qu'elle le pouvoit, ceux de son amie; jusqu'à ce que, s'étant vivement querellées, elles se séparèrent, dans le tems que M"^ D. B*** fut obligée de vendre son carosse, qu'elle n'avoit pu tenir que pendant quelques mois, et que, réduitte à la condition de Charlotte, elle vint reprendre son poste chez son ancienne maîtresse de modes.

Cependant Babct étoit devenue une personne de conséquence : son maintien, ses airs, ses manières, et, plus que tout cela, sa coquetterie, lui donnoient le premier rang parmi les esprits femelles de sa condition. Pour en imposer davantage, elle eut la hardiesse de changer de nom, et de prendre un appartement au premier étage dans la rue Dauphine, vis-à-vis de la Comédie Françoise ; et comme elle ne manquoit aucune assemblée publique, elle eut bientôt occasion de faire connoissance avec le vieux Comte de Saint-F***, aujourd'hui etc., etc. Le vieux coureur de ruelles, rebutté par les femmes d'un certain Rang, s'attacha à la nouvelle M"* de F***et en étant devenu éperdûment amoureux, il lui monta une maison assez élégante, et lui fit présent d'une voiture des plus lestes. Ce vieux prodigue l'entretint pendant un certain tems sur le pied le plus fol et le plus extravagant : M'^" de V***, très-satisfaite de son amant sexagénaire quant à la dépense et aux plaisirs qu'il ne cessoit de lui prodiguer, ne l'étoit pas autant par raport à un point qui la touchoit d'aussi près que le reste. Les forces de son féal Marquis ne répondant pas à ses désirs, elle pensa à se procurer une entière satisfaction pour ce qu'elle croyoit lui manquer, et aux

dépens de son homme d'affaires elle entretint un jeune Gaillard, robuste et vigoureux, qui put supléer en partie aux forces défaillantes du Marquis de Saint-F*"* . Celui-ci cependant, aveuglé sur le ridicule qu'il se donnoit par ses assiduités auprès de M"*^ de V***, et comme enchanté par cette habile Magicienne, peu satisfait de s'être affiché pour son amant, porta la folie jusqu'à vouloir l'épouser : toute la ville et la Cour même, revenues de leur surprise, se joignirent aux vives instances de sa famille, qui enfin parvint jusqu'à le faire douter de la fidélité et de la sagesse de sa maîtresse. Un peu revenu de son enthousiasme pour cette fille, il chercha le moyen de s'éclaircir; et il découvrit sans peine qu'il étoit sa dupe, et que le jeune Égi^illard partageoit avec quantité d'autres le soin de la contenter sur l'article essentiel de son goût décidé. Aïant vu de ses propres yeux sa honte, il rompit brusquement, quoiqu'un peu tard, une liaisqn qui le déshonnoroit et le rendoit la risée du public.

M"* de F*** ne fut pas long-tems sans être convoitée et recherchée. A peine le Marquis eut-il abandonné la place, qu'un Évêque, assez fameux par ses exploits en pareil genre, se présenta pour remplacer l'amant qu'elle avoit perdu. La Négociation traîna cependant un peu en longueur, parce que le Prélat, à raison de son état, exigeoit au préalable que M"® de V*** quiteroit le quartier trop bruyant et trop public qu'elle habitoit, pour se retirer à l'extrémité du Faubourg Saint-Marceau, dans une maison presque seule, qu'il loueroit à cet effet, ne prétendant pas d'ailleurs qu'elle changeât rien à son train ; exigeant seulement la discrétion la plus exacte de sa part sur leur liaison, et lui répondant, qu'il se chargeoit.de satisfaire abondamment à tout, ne voulant avoir ni Coadjuteur ni Aide-de-camp.

W^'de V*** n'aimoit les plaisirs qu'autant qu'ils étoient

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briiyans; et cette espèce de retraite à laquelle sa Grandeur vouloit la réduire lui paroissoit allreusc et insuportablc; cependant, ne trouvant pas mieux, elle accepta les ollVes de M. l'Évêque, et s'achemina tout de suite vers sa nouvelle demeure. Les Ecclésiastiques, et particulièrement les Princes de l'Eglise, sont obliges à des ménagemens, et à ce qu'ils appellent une certaine bienséance, qui fait que presque toujours ils sont obligés de plier sous le joug que leurs maîtresses leur imposent; parce que ne pouvant pas faire d'éclat, sans s'exposer au plus grand ridicule, et même à un véritable danger, ils n'ont que le parti de se taire, et de s'accommoder au caprice d'une femme qu'ils ont choisie, pour seconder les vœux de la nature, et pour remplacer celle que la superstition leur interdit. M"^ de F*** aïant fait ses premiers exercices avec Mrs. du second ordre, dans la Hiérarchie sacerdotale, avoit une idée du plan qu'il falloit suivre avec les hommes de cet état ; et aïant été instruite à fond sur cette matière par sa fréquentation du grand monde, elle n'eut garde de ne pas profiter de l'avantage que lui donnoit le caractère même de celui qu'elle venoit d'enchaîner à son char. Arrivée dans son nouveau quartier, sanctifié par les Miracles du fameux Saint-Pai^is, et enrichi de ses précieuses Reliques, elle n'y fut pas long-tems ignorée, et le motif de sa retraite fut bientôt public ; on ne fut plus incertain, pendant quelque tems, que sur le nom du Prélat; car il en est tant à Paris, qui, sous prétexte d'affaires, ou de chapitre, ou de famille, viennent y dépenser un revenu qu'on ne leur avoit donné que pour en distribuer la plus grande partie aux pauvres de leur diocèse, que ce qui devroit passer pour un scandale n'est plus regardé aujourd'hui que comme un amusement honête et permis, pourvu qu'il soit pris avec circonspection, et sans éclat. Ainsi M"' de V*** jouïssoit de l'agrément d'une aisance

brillante : maison somptueusement meublée, un petit nombre de Domestiques habillés décemment, table délicieuse, compagnie choisie, jeu, plaisir, spectacle ; en un mot, agrémens délicats et sensibles, tout lui étoit fourni aux dépens des revenus de M. l'Évêque, et cela pour payer un tête-à-tête de trois ou quatre heures qu'elle étoit obligée d'accorder à son bienfaiteur pendant la nuit seulement ; car, pendant le jour, mille raisons lui interdisoient les approches de sa Belle. Du caractère dont étoit M"' de F***, il est aisé de conclure que son cœur ne pouvoit se contenter d'un amant qui étoit obligé à tant de réserves avec elle ; d'ailleurs il lui falloit quelqu'un pour faire les honneurs de sa maison. M. Mo***, Acteur au théâtre François, qui par sa bonne mine et un certain air insolant étoit le favori de toutes les Dames de Paris, même de celles du premier Rang, fut lorgné et séduit par M"* de F***, Ce ne fut cependant pas sans peine et sans de grandes traverses qu'elle parvint à se l'attacher : il fallut lutter pour cela avec des Marquises et des Duchesses ; mais enfin, soit que Mo*** aimât les changemens fréquens, soit qu'il se crût plus libre avec la Nimphe du Fauxbourg, soit qu'il en fût mieux payé, il se rendit aux sollicitations que celle-ci lui fit, et lui fut totalement et constamment dévoué, pendant le tems que l'Évêque fournit aux frais du ménage, et à ses apointemens. Malheureusement pour M"* de V**% sa fortune changea au moment même qu'elle paroissoit mieux la favoriser; et à peine deux mois s'étoient-ils écoulés, depuis son nouvel établissement, que le Prélat aïant perdu un procès des plus considérables, et étant d'ailleurs accablé de dettes, selon la louable coutume de tous les Ecclésiastiques du premier ordre, il se vit réduit à s'enfermer dans le sémi-' naire des Missions étrangères par une lettre de Cachet^ que ses créanciers obtinrent, et qui d'ailleurs étoit solli-

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citée par sa propre famille, qui se plaignoit de ce que rÉveché ne lui aiant été donné que pour subvenir aux besoins de la Maison de L'", dont il étoit, et pour lui aider ù se relever d'une indigence trop sensible, ses revenus considérables n'étoient employés que pour fournir aux plaisirs scandaleux de M. l'abbé, qui, par son état, auroit du se contenter d'une honête aisance, et s'apliquer au gouvernement de son diocèse.

L'affront qu'on venoit de faire à la Miti^e réduisit dans peu M"'' de {"*** à peu près dans son premier état; cependant, ne pouvant pas se persuader qu'il ne se présentât quelqu'autre dupe, pour fournir à ses extravagances, au moyen de quelque réserve qu'elle avoit su faire, tant avec le vieux Marquis qu'avec sa G?^andeur î^echise^ elle soutint quelque tems son crédit, son faste et son luxe ; mais enfin, comme elle n'avoit rien retranché de sa dépense, obsédée de dettes, et poursuivie par des créanciers toujours de mauvaise humeur et intraitables, ses Meubles furent vendus à l'encan, et elle conduitte au fort l'Évêque, en attendant que quelqu'un s'offrît pour l'en retirer, en payant ce qu'elle devoit. Elle y fut nourrie pendant quelques mois, par la charité du petit nombre des amis qui lui étoient restés, et qui certainement n'étoient pas les plus opulens; enfin ses créanciers, attendris sur son triste sort, et voyant que personne ne se présentoit pour la délivrer, consentirent à son élargissement.

M"'' de V*** avoit fait une grande folie d'accepter le parti que l'Évêque lui avoit fait : elle étoit encore trop jeune et trop défaitte pour s'exposer à se donner un dernier amant; car il est infaillible, et même de règle, qu'une femme qui est entretenue par un Prélat, ou Abbé, est à son dernier maître ; on a trop de respect en France pour les choses consacrées à l'Église, pour se les approprier, quand bien même elles sont abandonnées

OU mises au rebut. Cette faute, irréparable pour elle, la réduisit à louer un troisième étage dans la rue des Mauvais Garçons, où elle vécut dans une affreuse indigence, et livrée à la direction de quelques soldats aux Gardes, qui lui firent passer une vie triste, languissante, pleine d'amertume, et qui se termina bientôt, autant par le chagrin qui navroit sa grande âme que par la corruption qui avoit gagné la masse du sang.

Enlevée encore assez jeune, Babet vivroit encore, et brilleroit peut-être, si un peu plus de prévoyance, eût comme à tant d'autres de ses semblables, dirigé sa conduite et réglé ses amours, Babet ne manquoitpas d'exemples, quand elle entra dans le monde, qui auroient dû la rendre plus prudente, et lui faire prévenir une mort honteuse -, et malgré cela elle a marché dans la voie large que ses devancières lui avoient frayée. Il est probable que son triste sort et la malheureuse Catastrophe ne seront pas un préservatif pour celles qui courent actuellement la même carrière; le crime conduit toujours ou presque toujours à l'infamie, et de l'infamie au précipice, il n'est qu'un pas, qu'on ne fait toujours que trop aisément et trop tôt.

LE NÉGOCI A NT

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