‹ La gazette de CythèreChapitre 24 sur 49 · ET TROMPÉE · texte numérisé non relu

ET TROMPÉE

Amsterdam.

'il est vrai que le tempérament des hommes soit toujours en proportion de la nature du climat dans lequel ils naissent, on peut assurer, sans crainte de se tromper, que l'héroïne de cette anecdote avoit dans le sien toute la vivacité, toute {^) la chaleur, toute l'impétuosité et toute l'adresse que l'on attribue généralement aux Italiens. Cette fille fameuse a éclipsé, presque dès son arrivée à Amsterdam, toutes celles qui étoient en possession des faveurs et des tendres soins de Messieurs les jeunes Négocians, appellés communément Messieurs de Comptoi?\ Enchantés

par cet air enjoué avec lequel elle se livre au plaisir; excités par cette vivacité qu'elle y mêle toujours; trompés par cette sincérité apparente qui lui est si naturelle; enchaînés en un mot par des charmes d'autant plus puissans, qu'ils sont plus rares et plus nouveaux; ces Messieurs se disputent à l'envi la possession du cœur de cette nouvelle débarquée, et ne semblent rien négliger pour se l'enlever les uns les autres. Mais pour donner à cette anecdotte tout l'intérêt dont elle est susceptible, je vais reprendre l'histoire de Grietje d'un peu plus haut. Je le puis d'autant plus facilement, que cette aimable fille a eu la complaisance de la raconter elle-même à mon correspondant à Amsterdam, et qu'il m'assure avoir été témoin oculaire de presque tous les traits les plus intéressans.

Gt^ietje naquit en 1754, dans une petite Ville du Duché de Milan ; ses parens, quoique d'une médiocre fortune, jouïssoient de l'avantage d'une naissance au-dessus du commun, et d'un bien plus estimable encore, puisqu'ils passent pour vertueux dans toute la contrée. Cette fille, quatrième fruit de leur Himen, fut élevée selon sa condition, et par une mère qui ne négligea rien pour la rendre digne de toute sa tendresse, en lui inspirant du goût pour l'honneur et la vertu qui l'avoit constamment dirigée elle-même; la vivacité de sa fille, dans l'âge le plus tendre, lui faisoit bien espérer de ses soins, mais sa légèreté excessive, même dans l'âge où la nature est encore dans son enfance, lui fit appréhender de s'être trompée dans les bonnes espérances qu'elle avoit conçues sur les suites d'une éducation chrétienne et vertueuse. Cette bonne mère ne fut pas long-tems à voir ses justes allarmes se justifier, malgré sa vigilance redoublée, et l'attention qu'elle avoit à ne pas perdre de vue cette chère enfant. Mais que peuvent les précautions contre le cœur? Et sur-tout que peuvent-elles contre une fille qui veut

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ctrc aimcc, cl qui a tout ce qu'il faut pour se faire adorer ? La mère de notre Italienne a éprouvé que l'éducation, qui indue tant d'ailleurs sur nos préjugés, n'est qu'un très-foible frein pour arrêter et retenir dans le devoir un cœur que le petit Dieu a déjà percé; aucun mortel ne pouvant arracher la tièche que l'amour y a attachée, ce cœur sera toujours indomptable, tant que sa playe saignera, et qu'une puissance supérieure n'y aura pas appliqué le remède convenable.

A peine (irietjc av oit-elle atteint sa quinzième année, qu'un jeune homme de sa condition et son voisin, familiarisé avec elle depuis l'enfance, se sentit blessé du même trait qui déjà, depuis quelque tems, faisoit ressentir à sa charmante voisine des douleurs aiguës, qui ne s'amortissoient que lorsqu'elle étoit avec celui qui seul pouvoit la distraire, et les lui faire oublier; leurs jeux enfantins se changèrent bientôt en occupations sérieuses ; et quoique le plaisir de se trouver ensemble fût toujours le même, il n'étoit jamais parfait pour eux, que lorsqu'ils étoient sans témoin. Autant avoient-ils recherché de s'associer d'autres compagnons de divertissement, autant évitoient-ils de partager avec eux leurs amusemens ; enfin leurs têteà-têtes eurent les suites qu'ils ne s'en étoient pas promises peut-être sitôt, mais qui en sont presque toujours inévitables. Grietje, devenue enceinte, engagea son amant à prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour la soustraire au déshonneur, et pour échaper au juste ressentiment de ses parens : aimée comme elle l'étoit, il ne lui fut pas difficile de l'obtenir. Ce jeune homme pouvoit d'autant plus facilement répondre aux désirs de son amante, qu'étant tendrement chéri dans la maison paternelle, il disposoit à son gré et de la volonté de ses père et mère, et de leurs revenus. S'étant donc muni de toute la réserve qu'il trouva dans la cassette, et

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les autres arrangemens étant pris pour l'évasion qu'il méditoit, il en avertit Grietje qui commençoit à l'accuser de lenteur, tant elle craignoit que leur complot et sa honte ne fussent découverts. Assez incertains du lieu de leur retraite, ils quitent leur Patrie, et après bien des fatigues et une route assez pénible, ils arrivèrent à Amsterdam, le seul lieu qu'ils crurent être propre pour les mettre à l'abri des recherches de leurs parens, ou du moins pour les rendre infructueuses, quand bien même ils y seroient découverts. Grietje, après quinze jours de séjour à l'auberge, fut mise dans une petite chambre garnie; et son amant, à qui on ne voulut pas permettre de cohabiter avec elle, réduit à rester dans un petit logement. Le terme des couches s'étant beaucoup avancé par quelque accident qu'il n'est pas difficile de comprendre, cette fille mit au monde, après quatre jours des douleurs les plus violentes, un enfant, qui mourut un quart-d'heure après sa naissance. Les suites de cette fausse-couche furent des plus dangereuses, et mirent Grietje au bord du tombeau; mais les soins, et plus que tout, son tempérament la délivrèrent enfin des dangers d'une mort qui paroissoit des plus prochaines. A peine étoit-elle remise, que la bourse se trouva épuisée, et que, manquant absolument de tout, son amant, qui avoit sérieusement réfléchi sur le triste état de sa situation, auquel il ne voyoit pas de remède, la laissa en proie à toute la misère, en partant, pour revenir en Italie, afin de solliciter une grâce qu'il étoit bien assuré d'obtenir sans peine. Je croirois insulter aux cœurs tendres et généreux, si je leur insinuois ici des réflexions, qui sont naturelles, et qu'ils peuvent faire si aisément d'eux-mêmes, sur un abandon qui paroît si contraire au véritable amour : un amant qui lira cette anecdotte entrera sans doute dans une véritable mais juste indignation contre le perfide Italien ; les traits odieux avec lesquels

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son propre c(cur le lui peindra ralfecteront bien plus que tout ce que je pourrois lui dire de la perversité et de la cruauté d'un amant si peu digne de l'être; et une amante sensible partagera d'elle-même la triste situation de T Italienne cruellement délaissée; le cœur dans cette circonstance est l'orateur le plus pathétique, le plus éloquent et le plus judicieux.

L'infortunée Grietje, revenue enfin du trouble, et consolée un peu du chagrin que lui causa le départ inopiné du perfide auquel elle s'ctoit donnée toute entière, sans ressource, sans protecteur, et sans connoissancc, qui put soulager la misère où elle se voyoit réduitte, après avoir employé le peu d'argent qu'elle fit de sa petite garderobe, prit la résolution d'employer sa jeunesse et ses forces pour pourvoir à sa subsistance. Elle chercha une condition qui lui donnât du pain, et qui fournît à l'état mince qu'elle venoit d'embrasser; et elle regarda comme une petite fortune de pouvoir entrer, en qualité de servante, dans une auberge dont on lui procura le service. Trop jeune encore pour en prévoir les funestes conséquences, ou peut-être forcée de passer par-dessus toutes les considérations, et d'affronter imprudemment les dangers trop évidens auxquels se trouve exposée continuellement une fille d'auberge, elle entra au Maréchal de Titrenne, et puis au Niemp Malta dans le Nez. Elle ne fut pas long-tems sans s'appercevoir de sa fausse démarche et de son imprudence; mais il n'étoit plus tems de reculer. Une petite taille, assez bien prise, de grands yeux noirs et pleins de feu, un coloris charmant, et en un mot une figure qui dans son ensemble frapoit et éblouissoit, lui attirèrent bien-tôt les empressemens de tous les étrangers qui venoient loger chez ses maîtres. Les occasions étoient trop multipliées, trop délicates et trop faciles, pour que sa vertu pût tenir long-tems contre les attaques

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réitérées qu'on lui fit; elle succomba, n'en soyons pas surpris; quelles sont les filles de cet état qui ne succombent pas ? Son tempérament trouvant de quoi se satisfaire, elle suivit sans se gêner ses impulsions. Sa vanité trouvant de quoi fournir à ses ajustemens en vendant ses faveurs, elle les vendit le plus cher qu'il lui fut possible; et la façon de les distribuer lui en faisoit toujours tirer un grand parti. Ses charmes cependant et sa réputation percèrent jusques dans les comptoirs les plus fameux d'Amsterdam. Bien-tôt elle se trouva sollicitée de toute cette ardente et bouillante jeunesse, qui envia aux simples voyageurs un bien dont ils ne jouissoient qu'en passant, et dont quelques-uns des domiciliés dans cette fameuse ville voulurent les exclure, Grietje, recherchée de plusieurs endroits, n'étoit en peine que du choix qu'elle devoit faire. Plus elle faisoit des épreuves, et plus elle se trouvoit embarassée sur le parti qu'elle devoit prendre. On se la disputoit à force de caresses et de bien-faits. La jalousie de la concurrence et de la rivahté ne diminuoit pas même le nombre de ses chalans; ils la sollicitoient tous en leur particulier de faire un choix qui leur fût favorable : son cœur, encore libre, lui parloit également en faveur de tous; et son goût la portoit à les favoriser tout autant qu'elle le pourroit. Plusieurs mois se passèrent dans cette variété de jouissances, qui enfin par leur multiplicité la rassasièrent et lui devinrent insipides : elle se vit contrainte de manquer au vœu qu'elle avoit fait de ne plus s'attacher à personne. Le souvenir de son premier amant effacé, son cœur se rengagea malgré elle, et un jeune Allemand, bien fait et généreux, trouva le moyen de la rendre plus sensible au plaisir d'une seule intrigue qu'aux embarras de répondre à la passion d'une multitude d'importuns, qui cherchoient bien plus leur propre satisfaction que le vrai désir de la rendre heureuse en se l'attachant.

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Gricljc, pour donner plus l'acilcnicnt et plus commodiimcnt SCS audiences, avoit pris, depuis quelque tcms, un appartement, que la vogue qu'elle avoit la mettoit en dtat de pa3'er et de s'y soutenir, sans y être inquiétée. M. S'"c/i, son nouvel amant, en loua un autre plus agréable et plus reculé du centre de la ville, pour tâcher de la dérober aux poursuites de ses rivaux; et afin de la leur rendre méconnoissable, il exigea, et il obtint sans peine, qu'elle rcprendroit son ancien état. Dès lors, tailleur, cordonnier, faiseuse de modes, perruquier, et en un mot tous les assistans du luxe et de la vanité, furent occupés pour rendre à Grictjc son premier lustre, et pour faire oublier au public la parure humiliante d'une fille d'auberge, et la livrée de fille publique qu'elle avoit portée au sortir de sa condition jusqu'à sa nouvelle conquête. Le jeune Allemand, véritablement amoureux, avoit oublié la publicité dans laquelle cette fille avoit vécu ; il s'étoit engagé de la meilleure foi du monde; et il s'applaudit pendant tout son rcgne de la préférence qu'elle lui avoit donnée, en s'attachant à lui. On blâmera peut-être le goût de ce jeune homme ; on le taxera de bassesse de sentimens, de crapule et de brutalité : je n'entre pas dans le mérite de ces imputations odieuses; mais si l'exemple, même des personnes du premier Rang, peut justifier des inclinations si basses en apparence, et leur servir d'excuse, combien ne pourroit-il pas en appeller à son secours, pour repousser les traits empoisonés que les personnes trop délicates pourroient lui lancer ?

Cinq mois se passèrent dans la meilleure intelligence. Grietje, uniquement occupée du soin de plaire à son amant, s'étoit interdit tous les amusemens et tous les plaisirs qu'il ne partageoit pas avec elle. Tout le tems que M. S***c/î étoit obhgé de donner aux affaires du commerce, Grietje l'employoit à la lecture et au gouverne-

ment de son petit ménage. Réduitte à la société d'une seule amie, son cœur, pour être plus en entier à l'objet de sa flamme, s'étoit arraché à tous les attachemens subsidiaires; et ne voulant être occupé que de 5***c/î, il avoit banni toutes les inclinations qui n'y avoientpas un raport direct. Enfin Grictje, sincèrement attachée à son second amant, éprouva avec lui qu'une fille peut être trompée plus d'une fois, et qu'il n'y a de fonds à faire sur la tendresse et sur la constance de la plupart des jeunes gens qu'autant que le plaisir de la nouveauté dure. Une fille qui a été assez malheureuse que d'être obligée de vendre ses charmes à l'enchère, ou plutôt de les donner à Louage à tous ceux qui en ont voulu, ne doit pas penser de trouver, après un trafic aussi public de ses appas, quelqu'un qui, épris d'un véritable amour pour elle, la retire de ce commerce honteux, pour se l'attacher irrévocablement; l'honneur, le préjugé, et plutôt encore le dégoût solHcitent tôt ou tard le délaissement de cette infortunée ; et à la fin ses charmes usés, ses agrémens affoiblis par l'habitude, son éclat terni, ses faveurs même, quoi qu'elle fasse pour leur donner un air de nouveauté, son adresse, et tout ce qu'elle peut mettre en usage, jusqu'à ses caprices; tout, dis-je, devient inutile, pour se maintenir dans la possession d'un cœur qui n'a jamais pu se donner sincèrement, et qui n'a paru s'attacher pour quelque tems que pour remplir un vuide momentané; et s'il se trouve quelque exemple qui fasse exception à cette règle générale, ils sont si rares, qu'ils ne doivent pas ranimer la confiance de ces malheureuses victimes de l'indigence , qui doivent s'attendre toujours à être abandonnées, malgré les promesses les plus solennelles et les plus expresses, qu'on ne leur fait que poufleur faire illusion, et qu'on sait bien ne devoir pas être fidèlement gardées ; ou du moins qu'on se réserve tacite-

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ment de violer, avec autant de facilité qu'on les a faites.

Cette seconde perfidie fut d'autant plus sensible pour nôtre Italienne, qu'elle ne croyoit pas pouvoir espérer môme de remplacer ce jeune homme, qui par 'la préférence qu'il avoit exigée, et qu'il avoit obtenue sur tant d'autres, la mettoit dans le cas d'être rejettée, méprisée, et rebutée par ceux même qui, quelques mois avant, la sollicitoient vivement de se déterminer en leur faveur : cette idée l'alBigeoit d'autant plus, qu'elle prévo3'oit qu'infailliblement elle seroit obligée de changer encore une seconde fois d'état, et de troquer encore ses nipes de Demoiselle contre les haillons d'une coureuse de rue. La ressource du côté de sa vivacité et de sa gentillesse lui paroissoit bien foible par la multiplicité des intrigues qu'elle avoit eu jusques là; comment espérer en effet qu'après deux ans de lubricité, de notoriété publique, il se présenteroit encore quelqu'un qui voulût les restes de tant de différentes personnes, et qui les estimât assez pour en faire ses délices, et pour exciter son ambition et sa jalousie. Il falloit un miracle qui paroissoit excéder le pouvoir même du petit Dieu, quelque étendu qu'il soit d'ailleurs; et la foi de Grietje au Dieu de Cythère n'étoit pas assez animée, pour attendre qu'il l'opérât en sa faveur, malgré sa tendre dévotion et son attachement sincère au culte de cette divinité.

Dans cette affligeante situation, et lorsqu'elle ne savoit à quoi se déterminer, son Ange tutélaire lui avoit ménagé une consolation abondante, et il préparoit pour elle l'avenir le plus heureux, si elle eût été assez habile, ou plutôt assez sage, pour correspondre aux soins de ce génie bienfaisant. La pourvoyeuse d'un riche, mais septuagénaire Négociant, aïant apris que Grietje étoit libre, et qu'elle pouvoit contracter de nouveaux engagemens, crut faire un cadeau de conséquence à ce vieux Hollandois, en lui procurant l'acquisition de l'Italienne, dans

l'entrevue qu'elle leur ménagea. M. H'**d, se convainquant aisément que le portrait qu'on lui avoit fait de Grietje n'étoit pas flaté, fit des propositions si plausibles du côté des apointemens, qu'il obtint sans peine l'aveu de ses soins, et la promesse de les mériter, sur-tout par la fidélité la plus circonspecte. Son âge avancé ne fut pas un obstacle à la conclusion du marché ; et le Bon-homme parut si bien mériter toutes les attentions de l'Italienne, que, dès ce moment, elle résolut de ne pas abuser de son propre tempérament, ni de l'ardeur de son nouvel amant; elle projetta même, pour ménager des forces qui déclinoient visiblement dans cet homme, de lui donner un Coadjuteur qui pût prendre sur lui au moins les trois quarts de la besogne : elle poussa encore la générosité jusqu'à ne pas lui communiquer son projet, afin que son attention eût un nouveau mérite par le secret impénétrable qu'elle vouloit y attacher. Quoique la maison qu'elle occupoit alors parût convenir par sa situation au Négociant, il exigea cependant qu'elle changeroit de quartier, parceque, sans doute, le chemin qui y conduisoit étoit trop batu par certaines gens qui auroient pu découvrir son intrigue, ou, tout au moins, qui auroient pu en profiter à ses dépens. Une petite maison fort jolie et fort commode, près de la porte de Leyden, parut plus convenable; et c'est aussi dans ce quartier que Grietje fut transférée.

M. H*^*d, éperdûment amoureux de cette fille, qui ne l'étoit que de son argent, étoit au comble de sa joye. L'ardeur du feu Italien, excédant de beaucoup celle du feu Hollandois, dont il avoit éprouvé les effets jusques au moment de cette nouvelle jouissance, en lui épargnant la moitié de la peine, donnoit de nouveaux attraits à un' plaisir que, depuis long-tems, il ne goûtoit plus que machinalement. Rajeuni, pour ainsi dire, par cette mer-

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veilleuse enchanteresse, il eût abusé de ses nouvelles forces factices, si elle n'eût eu la prudence de le retenir dans le> bornes d'une honête modération, en mettant un frein aux emportemcns excessifs de ce vieux A7iacrcou. Mais en même tems que Grietjc s'appliquoit à ménager les forces de son amant en titre, elle ne négligeoit pas de tirer tout le parti possible des siennes, qui ne pouvoieni pas se contenter d'un exercice modéré. La même pourvoyeuse qui lui avoit procuré M. //*'*<i lui procura le jeune P**\ assez novice pour s'estimer trop heureux de débuter dans le monde par une intrigue de cette nature. Ignorant toutes les curieuses anecdotes de la belle Italienne, de laquelle il fut reçu avec la modestie la plus apparente et avec la réserve la plus feinte, le jeune /**** crut être introduit chez une vestale, en entrant dans la retraite de Grietjc. Avant de commencer le détail de ce qui se passa dans cette première entrevue, et de tout ce qui en fut la suite, je ne puis pas me dispenser de dire un mot de ce qui concerne le jeune P***, en particulier. Sa crédulité, sa bonne foi, et plus que tout, sa passion aveugle, l'entraînèrent trop loin pour qu'il ne mérite un coup de pinceau distingué, dans le grand et intéressant Tableau que je peins.

Le jeune P*** n'avoit pas encore accompli sa quatorzième année, qu'il ressentoit déjà que la nature parloit trop haut pour qu'il pût espérer de lui imposer silence, et de la contenir dans les bornes d'une juste modération. Fils d'un père François, dont le tempérament chaud n'avoit rien perdu de son impétuosité par un séjour de onze ou douze ans dans le climat tempéré de la Hollande, notre jeune Négociant, né d'ailleurs dans une des Provinces les plus méridionales de la France, ressentoit au dedans de lui-même ce feu et cette ardeur, qui, au jugement même des Hollandoises, caractérise la Nation la plus

bouillante et la plus inconstante. Assez formé pour son âge, son corps court et gros, d'ailleurs extraordinai rement bien proportionné, accompagné d'une figure assez jolie, dont les yeux noirs, vifs et perçants, annonçoient les désirs, pouvoit lui faire espérer un début bien plus honorable, s'il eût su se prévaloir de ses avantages, quoi qu'assurément il ne les ignorât pas; mais retenu jusqu'à ce moment dans une contrainte et dans une gêne qui ne lui avoient pas permis de se mettre en état de savoir choisir, par le peu d'usage qu'il avoit du monde, il se livra aveuglément au premier objet qui se présenta, et qui d'ailleurs en imposoit si fort, tant par son joU minois que par l'extérieur le plus hypocrite, qu'un plus fin que lui y eût été trompé. Chargé depuis peu du soin de la caisse du comptoir, sans penser au compte qu'il en faudroit rendre au père le plus intraitable sur l'article des finances, il crut pouvoir y puiser à son aise, pour payer les petites dépenses qu'il prévoyoit déjà devoir faire, pour mériter l'attachement de sa Nimphe; et comme la prudence n'étoit pas de son âge, et qu'elle n'est guères la compagne des passions violentes, il crut devoir s'empresser d'apprendre à Grietje la ressource qu'il avoit pour soutenir avec honneur leur mutuelle correspondance. Par ce que nous avons déjà dit de cette fille, on doit juger aisément combien elle tira avantage de la position de son petit amoureux, et combien peu elle ménagea la caisse qui étoit à sa disposition. Telle étoit l'heureuse situation du jeune P**\ lorsqu'il fit connoissance avec l'aimable Grietje. Ce seroit ici le lieu de décrire son agitation, son trouble, sa joie, son embarras, les mouvemens de son cœur, le tremblement général de son corps, en un mot toutes les différentes passions qui agissent ensemble et dans un sens contraire sur un jeune adolescent, qui se voit seul-à-seul pour la première fois vis-à-vis d'une

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