‹ La gazette de CythèreChapitre 30 sur 49 · LE PEINTRE ET SON MODÈLE · texte numérisé non relu

LE PEINTRE ET SON MODÈLE

La Haye.

E public ne nous pardonneroit pas, sans doute, de n'avoir pas trouvé une place dans notre Gazette pour y raconter une avanture qui, quoique assez ordinaire, renferme cependant des circonstances particulières, |qui la distinguent avec quelqu'avantage de toutes les autres du même genre. Le Héros de cette anecdotte et Messieurs ses confrères, faisant cause commune avec lui, ne manqueroient pas, sans doute, de nous faire des reproches sur un silence leur égard qu'ils prendroient pour être trop affecté, puis qu'assurément personne ne peut mieux

qu'eux nous fournir une matière plus variée et plus intéressante. Nous sommes trop partisans du mérite, et trop disposés à lui faire l'hommage que nous croyons lui devoir, pour ne pas donner des preuves publiques à tous les peintres de notre gratitude et de notre reconnoissance, pour les sujets importans qu'ils peuvent nous fournir, afin de remplir aisément notre plan. Nous avouons même que nous n'aurions pas besoin de puiser dans d'autres sources, si nous ne craignions de tomber dans une Monotonie historique qui ne seroit pas du goût de nos lecteurs : nous leur aurions païé plutôt le juste tribut que nous leur devons, si nos correspondans eussent été plus exacts à nous envoyer des mémoires relatifs à leur promesse; et nous les prions de recevoir, comme une marque de nôtre estime, l'avanture que nous allons raconter, quoiqu'un peu mortifiante pour leur digne confrère, les assurant qu'à la première occasion nous rétablirons l'honneur de leur art, supposé qu'il pût un peu souffrir d'un accident particulier, qui ne sauroit pas contre-balancer le grand nombre de leurs bonnes avantures.

Toutes les divinités sont capricieuses; elles prodiguent leurs faveurs à des sujets indignes d'en être honnorés, pendant qu'elles traitent avec la dernière rigueur ceux qui par leur respect, leur soumission, et en un mot par les plus estimables qualités, mériteroient d'être les objets de leurs plus tendres complaisances. Vénus, plus que toutes les autres, est sujette à des caprices qui désespèrent ses plus affectueux serviteurs : on la voit très-souvent exaucer des vœux qu'elle devroit rejetter, et se jouer cruellement de ceux de ses sujets qui méritent le plus ses tendres soins; et l'on doit convenir que, parmi ' ceux-ci, Messieurs les Peintres tiennent un rang distingué. Il seroit même difficile de décider s'ils doivent

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plus ^ la Déesse que la Déesse ne leur doit à cux-mcmcs; ses temples sont décorés par leur art estimable; et ce qui lui est encore le plus avantageux, c'est qu'on doit avouer que leur délicat pinceau lui a acquis plus de prosélites, et a attiré dans son temple plus d'adorateurs, que son fils, tout adroit et tout ruse qu'il est, n'en a enchaîné au char de sa mère. M. As***, dont la petite avanture a fait assez de bruit, est un des disciples à'Apelle qui a le plus à se plaindre de la Déesse de Cythère, à laquelle il a rendu des services signalés.

Ce jeune Peintre, que l'on croit Italien d'origine, et que l'on assure n'être que François, étoit venu à la Haye dans le dessein de n'y passer que très-peu de jours, et de passer en Allemagne, où il espéroit que ses talens, étant mieux appréciés, seroient aussi plus heureusement emplo)''és-, sa jeunesse, sa bonne mine, et une conversation assez aisée et même assez savante dans son art, le firent protéger par la femme d'un certain Ministre étranger, chez laquelle il avoit été introduit par quelque valet de chambre, introducteurs ordinaires des gens à talent. La Peinture en mignature étoit la seule à laquelle il s'étoit totalement dévoué, et, sans doute, que sur les échantillons qu'il fit voir à sa protectrice, elle le jugea digne de sa recommandation; elle l'exhorta à ne pas quitter encore la Haye, et lui fit espérer de lui procurer de l'ouvrage pour plusieurs mois; la générosité de cette Dame fut si loin, que croyant s'appercevoir que le jeune Peintre n'étoit pas dans le cas de pouvoir attendre longtems dans l'oisiveté les effets des promesses de M***d, elle lui donna à compte une douzaine de Ducats sur son Portrait, qu'elle exigea qu'il vînt commencer dès le lendemain. Les auberges sont trop chères à la Haye, et particulièrement pour un Peintre qui ne fait, pour ainsi dire, que commencer à se produire dans le monde, et

qui n'a quitté l'École que depuis quelques mois; celui-ci crut prudemment ne pas y devoir faire un plus long séjour; et en conséquence il loua une petite chambre derrière l'hôtel de — , qui par sa position tant pour la tranquilité que pour la clarté du jour, le mettoit à même de travailler avec succès aux différens tableaux qu'on lui avoit fait espérer de lui procurer. Il fut assez heureux que de réussir : le Portrait de M***d se trouva si ressemblant, et si délicatement peint, qu'elle devint la protectrice déclarée du jeune Peintre; au point que ne parlant que de lui dans toutes les assemblées, et montrant à tout propos son nouveau Portrait, autant par importunité que par persuasion, elle procura à son protégé toutes les figures les plus distinguées de l'un et de l'autre sexe à peindre, et peut-être à embellir délicatement. Excédé de travail, et ne sachant comment faire pour satisfaire tous les chalans qui vouloient, comme à l'ordinaire, être tous servis les premiers, M. As*** n'avoit, pour ainsi dire, pas un moment à lui, et ne sachant pas un seul mot de la langue du pais, il fut contraint d'avoir recours à un interprète qui, sachant la langue Hollandoise et la langue Françoise, pût lui servir dans les fréquentes occasions oià il se trouveroit en avoir besoin. Voulant d'ailleurs par un esprit d'économie, autant que pour ne rien perdre de son tems, faire son petit ordinaire chez lui, il crut qu'une femme seroit à tous égards plus propre à répondre à ses vues : il en fit chercher une qui voulût se charger de l'administration de son petit ménage; et parmi trois ou quatre qui se présentèrent, il choisit malheureusement celle qui en apparence lui sembla le mieux lui convenir; en effet, celle-ci devoit l'emporter sur toutes les autres à tous égards; elle étoit sa voisine, et par conséquent plus à portée d'être appellée aussi souvent que sa présence seroit né-

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ccssaire; étant Veuve et sans Enfans elle pouvoit donner tous SCS soins aux petites affaires de son maître, sans que les siennes en soullVissent; jeune et jolie encore, elle étoit plus agile pour faire les commissions, et plus propre à servir de modèle toutes les fois que le Peintre voudroit peindre d'après un Manequin vivant; en un mot toutes ses qualités extérieures sembloient lui avoir été données exprès pour remplir l'emploi de servante de Peintre; mais malheureusement elle étoit femme, c'est-àdire foible, curieuse, jalouse, et emportée; et ce fut aussi par ces quatre attributs qu'elle jetta le Peintre dans le plus grand embarras, et qu'elle l'exposa à la scène la plus critique et la plus désastreuse.

L'occasion, dit-on en France, fait le Larron, et l'on peut dire que l'occasion fait plus que toute autre chose, que les Femmes les plus vertueuses et les hommes les plus sages tombent dans des cas où la vertu perd toujours, et 0X1 l'honneur est évidemment exposé; la veuve et le Peintre firent la triste épreuve de cette vérité : il n'y avoit pas assez long-tems que cette femme avoit perdu son mari, pour avoir totalement oublié les douceurs de l'Himen, qui ne sont pas bien différentes de celles de l'amour; et il y en avoit assez pour qu'elle crût avoir rendu aux Mânes du défunct tout ce qu'elle leur devoit; il lui parut que la nature devoit avoir son tour, et qu'elle pouvoit se livrer actuellement aux doux transports que la vue continuelle et la fréquentation assidue d'un jeune homme lui inspiroit. Celui-ci, de son côté, ne pouvoit considérer, sans émotion, cette femme qui lui laissoit lire dans ses yeux que son cœur se donneroit volontiers pour peu qu'on l'en priât, pouvant d'ailleurs, à son aise et par sa convention particulière, parcourir tous les charmes même les plus cachés de la veuve, qui devoit se laisser mettre dans toutes les attitudes que le

Peintre croyoit lui être nécessaires pour peindre d'après nature. Il ne jouît pas long-tems impunément de son droit, et le Manequin ambulant fut si fort tourné et retourné, habillé et déshabillé, que le Peintre laissant tomber paléte et pinceaux, réalisa l'idée qu'il ne cherchoit d'abord qu'à fortifier pour la rendre avec plus de vigueur sur 1 yvoire ; le peu de résistance qu'il éprouva lui facilita le moyen de revenir à la charge toutes les fois qu'il voulut; et au hazard de déranger un peu sa main, il se livra au doux plaisir de servir une jolie veuve, qui d'ailleurs le servoit à son tour avec toute l'affection possible. Heureux si l'inconstance n'eût pas troublé la paisible jouissance de cette femme, et, si content d'en pouvoir disposer à son gré, il n'eût pas cherché à varier un plaisir qui par l'habitude commençoit à s'affoiblir et à s'émousser. Étant allé un soir à la Comédie Françoise, il y retrouva une jeune Parisienne qu'il avoit connue à Paris, et qui, commençant à n'être plus bonne à rien dans cette Capitale, étoit venue en Hollande pour y débiter les restes usés de ses charmes, qui, quoiqu'encore assez jeunes, aïant été livrés trop tôt au public, étoient tombés dans une décrépitude prématurée. Soit par reconnoissance, ou par inclination, ou par quelqu'autre motir que nous ne savons pas, le Peintre se crût obligé de régaler chez lui la nouvelle débarquée; en conséquence la partie fut liée pour le lendemain ; mais comme il étoit de la dernière conséquence que la charmante veuve ignorât absolument une partie qui n'auroit pas été de son goût, il pensa au moyen de s'en défaire adroitement pendant trois ou quatre heures qu'il se proposoit de donner à la Parisienne pour la fêter de son mieux; il étoit question de donner l'échange à une femme, qui ne le prend pas aisément sur l'article de la fidélité. Si le Peintre eût eu plus d'expérience, certainement il n'y auroit pas pensé,

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