I K PEINTRE ET SON MODELE
et ne se seroit pas exposé à la scène la plus humiliante pour lui, et qui a eu les suites les plus funestes. Mais son sort étoit écrit dans le livre de la grande Déesse; et par les suites d'une prédestination à la honte et à l'ignominie, il devoit boire le calice d'amertume qu'il s'étoit préparc par son imprudence. Le Jour qu'il s'étoit propose de travailler sur un modèle, ou d'après un modèle François, il dit i\ sa ménagère, qu'elle pourroit rester chez elle tout l'après-dîné, et qu'il l'appelleroit bien s'il avoit besoin d'elle; qu'il devoit recevoir deux de ses amis nouvellement arrivés de Paris; et que pour qu'ils n'eussent pas une mauvaise idée, tant de lui que d'elle-même, il croyoit qu'il convenoit qu'elle ne parût pas, tant qu'ils seroient chez lui. Ce prétexte assez grossier, et si mal entendu, mis en avant d'ailleurs avec une espèce de tremblement qui décelle toujours la fourberie, fut un piège trop mal adroit pour que la veuve s'y laissât prendre; elle soupçonna aisément du mistère dans ce propos; mais pour l'éclaircir avec succès, elle ne fit semblant de rien, et parut donner bonnement dans la duperie. L'adresse des femelles à savoir dissimuler est une de leurs qualités les plus essentielles et les plus naturelles; de façon qu'il n'en coûta rien à celle-ci pour persuader au jeune Peintre qu'elle ne se doutoit de rien. Après donc avoir fait les petites provisions nécessaires pour donner une délicate collation à ces prétendus amis, et après avoir rangé le tout de façon que son maître n'eût que la peine d'offrir les rafraichissemens, elle se retira avec une bonne foi apparente, qui confirma de plus en plus M. As**'' qu'il pouvoit en toute sûreté se livrer au plaisir qu'il se promettoit de sa partie fine : mais la rusée veuve ne l'entendoit pas de même; et supposé que ses soupçons fussent fondés comme elle se le persuadoit, elle méditoit une vengeance éclatante. Arrivée chez elle, elle
se mit en embuscade, et n'y fut pas long-tems, sans voir arriver M. As*** et la Parisienne qu'il avoit été prendre à son logement, pour la conduire dans son appartement. Ne voyant pas d'autre suite, elle fut pleinement convaincue de la perfidie du Peintre, et de sa propre honte; l'outrage lui parut trop grand pour pouvoir le souffrir sans faire voir combien elle y étoit sensible; et partant de chez elle, la rage et le dépit dans le cœur, la fureur peinte sur le visage, elle vole à l'appartement de son maître, dans l'intention de s'y livrer à tout son juste ressentiment, et de s'exposer toute seule à un combat inégal, en mesurant ses forces avec les forces combinées du Peintre et de la Parisienne; munie, sous son tablier, d'un bâton assez gros, elle enjambe les montées quatre à quatre, qui, quoiqu'assez rudes, selon l'usage du pais, semblent s'adoucir sous ses pas, et se prêter à son empressement. Arrivée à la porte de la chambre, elle ne pense pas qu'on aura pris la précaution de la fermer par derrière; et croyant l'ouvrir avec la même facilité qu'à son ordinaire, elle empoigne le loquet, qui, arrêté au dedans, ne se prête plus au tour de main qui tâcha inutilement de le mettre en mouvement. Le bruit qu'elle fait par la résistence qu'elle éprouve, met le couple infortuné dans les plus vives allarmes; ce vacarme est un mistère incompréhensible pour la Nimphe de la Seine, mais l'émule d'Apeîle comprit du premier moment qu'il étoit découvert, et que sa honte étoit assurée; plus il pensoit au moyen de s'y soustraire, et plus il donnoit du tems à la furieuse veuve de redoubler ses coups à la porte; elle le fit en effet avec tant de violence, et avec si peu de ménagement, que toutes les personnes' de la maison accoururent au vacarme, et que bien-tôt après elles furent suivies de tous les voisins qui ne doutèrent pas qu'il ne fût arrivé quelque malheur dans la maison où le tapage se