BIEN SUPÉRIEUR A CEUX DE BACCHUS
Extrait d'une lettre de M^^" G*** à M. B*** son amant
Angleterre i774-
E petit extrait que nous allons donner nous a paru d'autant plus intéressant, que le sujet présente un champ plus vaste et plus varié.
Traité par une femme, il ne peut que gagner beaucoup sous une main si habile à le manier; le tableau que G*** nous offre paroîtra à tout connoisseur désintéressé, un petit chefd'œuvre dans son espèce. L'ordonnance, les portraits, la draperie, le choix des couleurs, le coloris, et les ombres même, décellent un artiste habile qui, rempli de son sujet, l'a rendu avec toute la force et la justesse dont un peintre femelle peut seul être capable en peignant les plaisirs.
ijo LA GAZETTE DE CYTHERE.
Autant que nous pouvons en juger, par la lettre que nous avons sous les yeux, M"^ G*** avoit à se plaindre de M. B*** à cause de la préférence injuste que celui-ci lui paroissoit sans doute donner à Bacchus sur l'amour; peut-être même en souffroit-elle déjà, ou craignoit-elle de perdre un amant qu'elle aimoit passionnément. Des reproches amers, des bouderies hors de propos, des rebuts forcés, et toutes ces grimaces de jalousie et d'emportement aigrissent le -mal plutôt qu'elles ne le guérissent ; un amant tourmenté par les reproches de sa maîtresse, se rebute à la fin et, prenant son parti, abandonne la boudeuse à elle-même, et tâche d'en trouver une autre plus indulgeante et moins grondeuse. M"" G***, persuadée de cette maxime, crut, sans doute, devoir prendre un parti tout opposé, mais plus sûr, pour retenir M. 5***. Elle crut qu'en lui peignant d'un côté la Divinité à laquelle il paroissoit s'attacher, en lui exagérant autant ses charmes que ses difformités, et, de l'autre, la Divinité qu'il paroissoit vouloir abandonner, en lui en retraçant tous les attraits, elle crut, dis-je, que ces deux portraits dans le même tableau seroient un contraste si frappant même aux yeux de son amant prévenu, que Bacchus, par le parallèle, perdroit aisément l'unique préférence, qu'il étoit sur le point d'obtenir sur l'amour; si elle n'a pas réussi, elle méritoit au moins de le faire, et si elle n'est pas toujours imitée par les personnes qui sont dans le même cas, elle mériteroit de l'être. Combien de pécheurs n'ont-ils pas été ramenés à la vertu par la seule peinture du vice, et combien de femmes vertueuses n'ont pas rappelé leurs époux des désordres affreux qui les déshonoroient aux yeux du monde et qui faisoient gémir leur famille, en leur représentant, sans émotion et sans aigreuF, la justice des lois de l'hymen, et la honte attachée à leur violation! L'humanité seroit scandalisée moins souvent
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par les divorces honteux et fréquents qui la contristent, et les amantes plus heureuses dans leurs amours, si d'un coté les épouses et d'un autre les maîtresses prenoicnt pour modèle M"" G***, qui est aussi digne d'être imitée dans sa façon de penser, qu'elle l'est d'être admirée dans la peinture qu'elle a fait du dieu de l'ivresse crapuleuse, et du dieu de l'amour pur et délicieux. Voici comme elle exécute son dessein.
Permettez-moi, mon cher Os**\ vous que j'aime plus que ma vie, permettez-moi, dis-je, de vous représenter la honte de vos défauts : les doux reproches d'une tendre amante doivent vous faire impression, sans doute ; et, s'il est vrai que vous m'aïez aimée et que vous m'aimiez encore un peu, bien loin de vous rebuter, ils doivent vous porter à faire un retour sur vous-même, et vous rendre à mon cœur qui ne peut soutenir l'idée de vous perdre. Je vais vous parler autant pour votre honneur, que pour mon avantage particulier; je vous avoue avec plaisir que ce dernier motif entre pour beaucoup dans la démarche que je fais; je vous avoue encore que je croirois mon malheur à son comble si vous n'en étiez convaincu ; mon amour pour vous et votre gloire sont inséparables; ils agissent également sur mon tendre cœur, et je croirois ce cœur indigne de vous et de moi, s'il pouvoit séparer ces deux intérêts. Les deux portraits que je vais vous crayonner, se ressentiront de ma franchise ; et, quoiqu'il n'en coûte rien pour peindre la vérité, je serois au désespoir si vous rendiez inutiles les soins que je vais prendre pour vous la représenter sans fard et avec ses couleurs naturelles. Un jeune homme de condition, et d'une condition comme la vôtre, ne devroit servir d'autre divinité que l'amour; mais je vois avec la plus grande mortification, que vous usurpez sur les droits de la vieillesse, qui seule a celui de chercher dans les liqueurs spiritueuses d'une
ija LA GAZETTE DE CYTHERE.
nouvelle vie, qui, en la ranimant pour un temps, semble prolonger de quelques moments, une agonie triste et languissante, lors même que pour l'ordinaire ces esprits hétérogènes en avancent la fin, et précipitent dans le tombeau un corps trop foible pour résister aux violentes secousses qu'ils donnent à une machine qui tombe par sa propre vétusté. Mais vous, mon cher B***^ qu'avez-vous besoin de cette honteuse ressource? La nature vous donne assez de forces ; n'en abusez pas ; ou plutôt, faites-en un noble usage, et vous éprouverez bientôt, qu'un amant passionné et délicat, trouve toujours assez de ressources dans son propre cœUr, pour prouver à son objet, que ses feux acquièrent une nouvelle ardeur, en se dilatant davantage. Et pour vous en convaincre, ou du moins, pour vous mettre tout-à-fait dans votre tort, je vais premièrement vous offrir Bacchiis avec tous ses riants avantages, en vous le peignant dans un de ces festins nocturnes où il préside, avec toute la liberté la plus délicieuse pour ceux qui lui sont dévoués, et la plus indécente pour ceux qui ont une ombre de pudeur. Permettez-moi, je vous prie, mon cher B***^ de vous transporter, pour un moment, dans un siècle un peu reculé à la vérité du nôtre, mais qui n'en sera pas pour cela moins propre à me fournir les vives couleurs que je veux employer pour peindre Bacchus. Ce n'est pas que le nôtre ne puisse m'en fournir d'aussi délicates; mais comme je ne me suis jamais trouvée dans le cas de voir par moi-même l'original que je vais copier, je suis forcée de le représenter à mon imagination, d'après un trait d'histoire fameux, qui, par sa publicité, prouvera au moins, que je ne travaille pas d'après un fantôme.
Tous les historiens de l'antiquité nous ont parlé de. Dénis le jeune, tyran de Syracuse, comme de l'homme le plus voluptueux et le plus débauché. Entre quantité