‹ La gazette de CythèreChapitre 34 sur 49 · I.KS PLAISIRS UK L'AMOUR · texte numérisé non relu

I.KS PLAISIRS UK L'AMOUR

d'exemples que je pourrois emprunter de son histoire, pour vous prouver combien peu Bacchus mérite l'attachement d'un cœur tendre, je choisirai, par préférence, le trait fameux, qui nous représente ce monarque au milieu d'un festin qui, au raport de tous les historiens contemporains, dura pendant troismois entiers, sans interruption. Un roi puissant, robuste et vigoureux, environné d'une foule de courtisans, aussi jeunes que lui, et aussi passionnés pour la débauche que leur maître, autant par inclination naturelle, que par devoir (je dis devoir, parce que la loi fondamentale de toutes les cours oblige les sujets à contrefaire le caractère du souverain, lors même que le leur y est plus opposé); un tel prince, dis-je, pouvoit, sans doute, se livrer, sans contrainte, au culte le plus pur et le plus parfait du dieu du vin; il pouvoit, profitant des avantages précieux que lui donnoit la nature du païs, tant par la fertilité du terrain dans toutes les choses les plus délicieuses, que par la beauté du climat, le plus doux et le plus riant de l'univers entier, il pouvoit, sans doute, réaliser les belles fictions que les poètes ont fait du festin des dieux; en un mot Dénis pouvoit, dans l'île de Sicile, rendre même jaloux le dieu qu'il ne vouloit qu'honorer par des excès, dont Bacchus lui-même se seroit fait honneur, si cette divinité chimérique eût été susceptible d'émulation ou de jalousie; et pour achever de vous représenter ce prince voluptueux, considérez dans le dernier jour de ce festin fameux, autant par sa durée que par les excès honteux auxquels toute la cour de Dénis se se livra; peu satisfait d'honorer Bacchus, et de lui rendre le culte le plus convenable et le plus digne de lui, il voulut enfin le contrefaire, en représentant, avec toute la vérité et la réalité possible, son triomphe fameux sur la belle Ariadjie^ si lubriquement peint par les anciens poètes. Autant par le rang qu'il occupoit dans cette foule

débauchée, que par une espèce d'analogie de son nom avec celui de Bacchus, il réserva pour lui le rôle qui devoit caractériser le dieu ; et aïant distribué à ceux de ses courtisans les autres rôles de cette honteuse scène, il parut à la tête de tous ces infâmes acteurs, couronné de pampres, seuls voiles avec lesquels il avoit voulu dérober l'éclat de sa divinité, et les seuls aussi par lesquels il avoit permis à ses compagnons de cacher leur humanité. Ennivré autant de vanité, que de la liqueur fameuse du vin, il suivoit, dans la contenance la plus indécente, le bon vieillard Silène qui le conduisit, environné de Satyres, auprès du lit de gazon sur lequel l'objet charmant de sa passion reposoit, dans l'attitude la plus propre à allumer les feux les plus ardents-, jusques-là, le nouveau Bacchus avoit surpassé son modèle, et le Bacchus de la fable lui étoit bien inférieur ; mais au moment oiî il se disposoit à remporter un triomphe complet sur une Ariadne, plus aisée à vaincre que celle de la fable, et qui, jouant assez mal son rôle, bien loin de s'opposer aux entreprises de la divinité, tâchoit au contraire de suppléer aux foibles efforts que le dieu faisoit pour vaincre une résistance qu'il n'éprouvoit pas, la divinité chimérique de Dénis disparoissant, ce prince éprouva, dans cette occasion, qu'un mortel assez audacieux pour usurper les droits les plus sacrés du dieu qu'il sert, en est puni dès le moment que sa témérité le porte à vouloir s'égaler à lui. Dénis, en effet, déjà épuisé par une suite non interrompue de débauches, énervé par la quantité et la violence des liqueurs qu'il avoit avalées à l'honneur du dieu de la fête, tomba honteusement aux pieds de l'autel où il alloit consommer le sacrifice, lorsque dégagé des bras de ses courtisans il fut livré à ses propres forces ; sa raison égarée, où, pour mieux dire, privé de l'usage de tous ses sens. Dénis ne put voir sa honte et sa folie ; enseveli dans le sommeil le

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plus Ictargiquc, il lut enlevé du milieu du sanctuaire, pour être porté sur un lit, sur lequel on crut, qu'il prouveroit encore mieux par une mort prochaine, que, bien loin d'être un dieu, il étoit le plus foible, le plus vil, et le plus détestable des hommes. Cependant Denis revint à lui, et donna, au bout de deux jours, quelque signe de vie ; mais, mon cher J5*", pendant un tems assez considérable, cette même vie lui parut un véritable suplice ; elle fut si languissante, si foible, et accompagnée de tant d'infirmités, que le tyran se la seroit arrachée lui-même, s'il lui fut resté assez de force pour se porter un coup mortel, et ce ne fut qu'après les plus grands soins et des ménagements dont ne sont pas capables ordinairement ceux qui, comme lui, se livrent, sans réserve, aux excès honteux du vin, que ce prince parvint à rétablir un peu sa santé délabrée, sans cependant recouvrer jamais sa première force et sa vigueur mâle. Vous m'objecterez, peut-être, mon cher amant, que cet exemple est trop outré pour pouvoir faire une règle générale ; et qu'il n'est plus aujourd'hui de Dénis dans le monde; foible objection, qui ne prouve rien contre moi. Jettez un coup d'œil sur la scène moderne ; et sans sortir de votre patrie, vous trouverez aisément, dans tous les États, des hommes, qui, s'ils n'ont pas imité le tyran de Syracuse, par la somptuosité et le faste de leur débauche, l'ont peut-être surpassé par la continuité et par la crapule de leurs excès; et si tous ces squelettes ambulants vouloient nous dire la vérité sur la cause de la foiblesse de leurs forces, et de l'abrutissement de leur raison, il n'en est pas un qui ne répondit, que si le service de Bacchus a quelques charmes apparents, ce dieu n'est dans la réalité qu'un maître cruel qui récompense le plus entier dévouement, par les maux les plus insupportables et par la honte la plus humiliante ; mais il est tems de passer à la seconde

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partie de mon tableau et de peindre le dieu charmant, que je veux mettre en parallèle, avec le dieu qui rivalise si mal à propos avec lui.

Pour faire un portrait ressemblant, je n'ai plus besoin, mon cher B***^ de m'enfoncer dans l'antiquité la plus reculée ; je ne dois rien emprunter de la fable, pour vous peindre l'amour avec tous ses attraits ; mon cœur et le vôtre en sont la plus vive image : seroit-il possible, que je fusse obligée de vous rapeler le moment délicieux, où nous nous engageâmes mutuellement l'un à l'autre ? Auriez-vous oublié nos serments réciproques ? Mais surtout, ne vous ressouviendriez-vous plus du gage mutuel que nous nous empressâmes de nous donner pour garant de nos promesses, et que nous avons renouvelé si souvent avec une égale ivresse ? Non, cher B***^ j'aime à me persuader que le plaisir de l'amour se grava aussi profondément dans votre cœur que dans le mien ; l'idée dans laquelle je suis, que votre cœur éprouve encore la même sensibilité que le mien, me flatte trop pour la perdre, et pour me tourmenter d'avance par un malheur que l'excès de mon amour me fait peut-être craindre sans raison. Quoique j'aie à me plaindre d'une espèce de refroidissement de votre part, je suis assez juste pour vous, et assez prévenue pour moi, pour croire qu'il n'est qu'apparent, et que votre ardeur ne semble s'être un peu calmée, que pour agir de nouveau avec encore bien plus de force et d'activité ; en un mot, je suis encore convaincue que l'erreur et l'illusion dans laquelle Bacchus semble vous avoir jette, sont prêtes à se dissiper, et que, connoissant la grande différence que vous devez faire entre ce dieu et l'amour, vous êtes tout disposé à leur rendre justice à l'un et à l'autre. Heureuse si le tableau que je vous offre de l'un et de l'autre, achève de vous décider en faveur du dernier ; plus heureuse encore, si vous

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