I.KS PLAISIRS DE L'AMOUR. 1J
en rapportunt ù mon cœur, vous ne m'aviez jamais obligée à prendre le pinceau pour le faire ! Quoi qu'il en soit, soyez assez complaisant pour une amante qui ne respire que pour vous, et payez toute sa tendresse par un coup d'œil sur le tableau qu'elle vous présente. Dans la première des deux principales figures qui en font le sujet, vous y reconnoîtrez aisément la divinité séductrice et dangereuse qui paroît vous enchanter; ne vous laissez pas éblouir par une beauté apparente et factice, et tournez votre attention sur le groupe affreux que vous voyez derrière elle, il est composé d'un amour désordonné et effréné, qui verse une corne d'abondance de laquelle distile un poison infecté, dominant dans la liqueur noirâtre et corrompue qui en découle; à côté de ce génie malfaisant, voyez ce squelette hideux ; vous pouvez juger, par la proportion de ces os décharnés, qu'il composoit autrefois un homme robuste, vigoureux, et que la carie, aussi bien que la noirceur de ces ossements, doit avoir été occasionée par une gangrène ardente, qui les a mis au point de pouvoir être réduits en poudre par la plus légère compression. Au-dessous de ce cadavre décharné, apercevez la folie, qui, sous l'air le plus égaré, veut et ne peut incendier avec sa torche le temple de la modestie et de la sagesse ; un peu plus bas, cette noble figure, éperdue et égarée, vous représente la raison, indignement chassée par une troupe de petits génies couronnés de pampres et de lierre ; enfin, dans ce cloaque infecte, ces nudités que vous y voyez ensevelies dans la bourbe jusqu'à mi-corps, vous représentent à quel point d'abrutissement elles sont parvenues par leur trop grand et trop long attachement au service d'une divinité si malfaisante ; j'aurois pu encore charger cette partie du tableau de quantité d'autres attributs non moins honteux que vrais ; mais ma main s'est refusée à les crayonner, et n'a
ijS LA GAZETTE DE CYTHERE.
plus été capable de conduire le pinceau, que pour traiter la seconde partie de mon sujet-, je me hâte donc de la peindre; aussi bien ma vue est-elle fatiguée par la noirceur des couleurs que j'ai été forcée d'employer jusqu'à présent. C'est assez avoir excité votre horreur; essayons de ranimer votre goût. La principale figure que vous remarquez à droite, est l'Amour, modestement vêtu ; sa figure douce, mais animée, ses yeux vifs et pétillants, et son brandon étincelant, vous le feroient méconnoître, s'il ne s'étoit plusieurs fois présenté à nous sous ses attraits innocents, et sous ses attributs modestes ; nous ne l'avons jamais vu courbé sous un pesant carquois, chargé de mille flèches, armé d'une torche effroyable, comme s'il vouloit incendier l'univers entier ; il ne s'est jamais présenté à nous, la tête ceinte d'un bandeau, dirigeant ses pas égarés comme un insensé qui ne sait ce qu'il fait, ou comme un enfant qui ne sait ce qu'il veut ; une couronne de laurier qui relève l'éclat de ses cheveux argentins, et qui annonce son triomphe sur toutes les autres passions, est la seule coëffure que j'ai vue orner sa belle tête; j'ai préféré de le peindre tel que nous l'avons toujours connu, et non tel qu'il a plu de le peindre à des artistes dont il ne dirigea jamais le pinceau. Ils l'ont peint aveugle ; et c'est le feu de ses yeux qui a bien mieux incendié mon cœur, que le flambeau dont il ne se sert, que pour mieux choisir sans doute les heureuses victimes qu'il veut s'immoler à lui-même : ils l'ont peint enfant, et je ne l'ai jamais vu que raisonable : si quelquefois il m'a parii se relâcher de la sévérité de la raison, il ne l'a jamais fait jusqu'à donner dans l'excès opposé ; et malgré le sentiment de toute l'antiquité, je tiens pour assuré que ceux qui ont peint la folie à sa suite, sont plus fols qu'ils n'ont cru' qu'il l'étoit lui-même. La douce ivresse dans laquelle il plonge notre âme, les délicieux transports auxquels il
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nous (ait livrer, les jeux innocents auxquels il préside, et les démonstrations de la plus vive tendresse, sont des mouvements trop naturels pour pouvoir être taxés de folie ; ils l'ont peint à côté d'une mère qui par sa posture lubrique et son air effronté, n'est certainement pas le S3'mbole de la modeste et simple nature, dont l'amour que je peins est le véritable enfant. Ces peintres outrés ont, sans doute, confondu l'amour pur et tendre avec l'amour honteux et intéressé ; et au lieu de peindre un dieu charmant, ils n'ont peint qu'un petit monstre rempli de finesse, de supercheries, et de cruauté : le groupe que vous voyez derrière l'aimable divinité que j'ai peinte, vous représente deux petits Cupidons occupés à former une chaîne de flours, tenant par une de ses extrémités à la main de l'Amour, qui paroît la trouver assez forte pour enchaîner deux amants, dont l'un paroît vouloir quitter l'autre pour passer du côté de Bacchus. A côté de ces deux petits amours, voyez-en quatre autres qui, les verges à la main, chassent honteusement la jalousie et l'inconstance qu'ils ont liées ensemble, et que vous reconnoîtrez aisément, l'une à ses j'^eux étincelants de rage et à sa chevelure nouée par une grosse vipère, et l'autre à son air volage et son corps couvert de plumes de différentes couleurs, et plus que tout, à son dédain marqué pour tout ce qui l'environne ; enfin remarquez au-dessous les ris, les jeux, et le bonheur, terminer par un heureux accord cette agréable perspective. Tel est le tableau que je vous prie de considérer ; je m'applaudirai de vous l'avoir présenté si, revenant sur vos pas et abandonnant le parti de Bacchus vers lequel vous me paroissez courir, vous venez reprendre la douce chaîne que l'amour fait faire exprès pour vous ; et si dans les bras de la tendre amante qui vous en conjure, vous venez réaliser au plus tôt la fiction que mon imagination, pleine de vous, a forcé ma main
de crayonner sur le papier, avec beaucoup moins d'ardeur et de vivacité que mon cœur n'en ressent dans ce moment; venez, mon cher 5***, venez rendre la vie à celle qui ne la conserve que pour vous, ou du moins essayez encore une fois des plaisirs du plus pur et du plus tendre amour; et si après cela ils vous paroissoient au-dessous de ceux que vous goûtez dans la boisson immodérée, et les débauches qui en sont la suite nécessaire, préférez, j'y consens, la honte de celles-ci aux douceurs et à la beauté de ceux-là; je m'en imputerai alors tout le crime, parce qu'il est certain que je ne pourrai attribuer votre aveuglement et la dépravation de votre goût qu'à la foiblesse de vos charmes ; adieu. — Mis G***.
LA COQUETTE DUPEE