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PAR UN RELIGIEUX B*** ET PAR UN MARQUIS

Toulouse.

E seroit faire tort, en général aux François et particulièrement à ceux qui habitent les provinces méridionales de la France, que de les taxer d'impiété et d'irréligion envers la déesse de Cythère. Elle n'a pas de peuple plus soumis à ses loix ni plus attaché à son culte que les Languedociens; dans tous les tems, dans tous les âges, cette province a fourni des héros et des héroïnes qui ont moissonné à juste tître les lauriers les plus glorieux dans le champ de l'amour; et qui se sont fait un nom immortel jusque dans la postérité la plus reculée; leurs noms sont écrits pour la plupart dans les registres de la cour du parlement de

Toulouse, qui les transmet d'une génération à l'autre, et si nous avions besoin de faits surannés, ou d'anecdotes de galanterie dont la date ne fut pas fraîche; nous en trouverions une ample collection dans le recueil des causes célèbres dans ce genre. Mais nous nous sommes fait un devoir de ne communiquer au public, que des intrigues, aussi intéressantes par leur vérité, que par leur nouveauté. Celle qui fait le sujet de cet article, réunissant ces deux avantages, nous nous flattons d'instruire, d'attendrir et de divertir tour à tour ceux qui, n'aïant pas de plus sérieuse occupation, voudront nous faire l'honneur de la lire.

Un père. Joueur de profession, une mère, coquette à l'excès, ne sont guère propres à maintenir long-tems une fortune honnête, qui les mette à portée de donner une éducation convenable à leur famille -, la dissipation du premier force bientôt une fille, quelques dispositions qu'elle ait à la vertu, de former quelqu'intrigue qui lui donne le moyen de se procurer des ajustements, que la mode autant que sa vanité naturelle, lui ont rendus nécessaires; et l'exemple de la seconde l'autorise à passer bien vite par-dessus les règles de la prudence, et de s'exposer, sans ménagement, à la discrétion de quelqu 'amant, qui par ses libéralités flatte l'orgueil de l'amante, et par sa feinte tendresse parvient enfin à gagner son cœur. Tels sont les trois principaux personnages de la scène intéressante que je vais décrire.

M. i^***, originaire d'une assez bonne maison de Toulouse, y a vécu, jusques à un dérangement total de sa fortune, dans une considération assez générale ;ily tenoit même un rang assez distingué, auquel il pouvoit prétendre par une charge honorable dans la magistrature ; un peu plus de conduite, et beaucoup moins de passion pour le jeu, et la bonne chère, l'eussent toujours soutenu dans la

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bonne opinion du public, et lui eussent conservé la réputation d'intégrité et de probité qu'il s'étoit fait dans l'exercice de sa charge; mais il est un terme à tout, excepté aux passions désordonnées ; et malheureusement celle du jeu n'en reconnoît jamais; car les joueurs ont toujours des ressources qui surprennent tous ceux qui mettent une trop grande dillerence entre un joueur de profession et un filou, différence qui n'existe presque jamais; M. F''\ étant joueur honête-homme, et dérogeant h la règle générale ; après avoir ébréché sa fortune autant que les lois le lui permettoient, au-delà de ce que l'exacte probité prescrit à un père de famille, et à un homme public, après avoir vendu sa charge et s'être réduit avec toute sa famille à la plus affreuse indigence, prit le parti d'ériger sa maison en tripot public, quoique selon les règles apparentes d'une certaine honêteté, et sous le titre de société, il avoit lui-même fréquenté si souvent des maisons d'un ton pareil à celui qu'il venoit de donner à la sienne ; et il lui en avoit tant coûté pour payer le loyer des tables à jeu, celui de l'appartement, etc., qu'il n'ignoroit pas que cette seule ressource faisoit vivre dans une certaine abondance plusieurs familles qui, comme la sienne, s'étoient exposées à courir tous les dangers attachés à sa nouvelle profession, quelque précaution qu'on apporte pour les en écarter; plus exposé lui-même que tout autre à ces dangers et à ces désagréments ; soit qu'il les prévît ou non, sa maison fut ouverte à une foule de jeunes gens, joueurs de profession, qui, outre le charme de la nouveauté, se déterminèrent sans doute à donner la préférence à une maison qui leur offroit tout ce qu'il y a de plus séducteur pour la jeunesse volage et libertine. Bien-tôt cette maison fut achalandée et, devenant à la mode, la compagnie y fut des plus nombreuses, des plus gaies, et des plus variées ; les petits-maîtres, les jeunes

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magistrats, les militaires, les jeunes abbés et les moines même s'y rendoient en foule, et les autres tripots de Toulouse s'apperçurent bien-tôt de leur décadence, et craignirent avec raison une chute prochaine. M'"* jF***, par sa politesse, ses grâces, et plus encore par une coquetterie rafinée et savante, s'attira bien-tôt les petits soins et les attentions de tous les nouveaux amis de la maison; une généreuse rivalité les animoit à tout; et sans altérer l'union de la société, ils se disputoient tous l'honneur de plaire à la dame du logis, qui ne manquoit pas à son tour, de mériter les hommages qu'on lui rendoit par des complaisances accordées avec ménagement et avec tant de grâce, que quoiqu'il n'y en eût aucun d'entre eux particulièrement favorisé, ils espéroient tous en particulier de la déterminer enfin en leur faveur. M'"* F*** avoit trop d'expérience pour ne pas choisir dans le nombre celui qui, s'estimant heureux d'une préférence aussi glorieuse, pût répondre à ses vues qui étoient alors plus intéressées qu'elles ne l'eussent été dans une autre circonstance. Quoique le revenu du jeu fournît assez aux dépenses journalières du ménage, et que la délicatesse, la profusion, et le bon goût eussent reparu sur sa table; cependant son mari, qui d'un côté dépensoit toutes les épargnes qu'elle auroit pu faire, perdant au jeu le profit même du jeu, et les anciens créanciers qui, sur la nouvelle aisance de la maison, se présentoient en foule journellement, pour demander des à comptes sur leurs vieilles dettes, troubloient beaucoup la joie et la satisfaction qu'elle goûtoit dans son nouvel état; résolue de mettre fin, autant qu'elle le pourroit, à des importunités journalières, elle mit à profit les empressements de ceux qui.tâchoient de lui plaire ; et, se prévalant de ses charmes, qui étoient encore bien en état de séduire, elle s'attacha secrètement à un de ceux qui fréquentoient sa maison, pendant

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qu'en apparence elle paroissoit décidée ii ne pas faire de jaloux, par une prcfcrcncc qui auroit pu avoir de fâcheuses suites. Les précautions mystérieuses que devoit absolument prendre son favori, et le secret inviolable auquel il étoit intéressé autant qu'elle-même, la tranquillisoient sur la discrétion de son amant; et bien assurée de n'en être pas trahie, elle le favorisa sans réserve, après qu'elle eut fait des accords qui furent acceptés avec d'autant plus de facilité, qu'il n'en coûtoit pas beaucoup à la partie contractante de les remplir et de les effectuer.

Un moine de bonne mine, encore dans la fleur de son âge, Sindic de la maison des Pères Bénédictins de Toulouse, fut celui dont les services furent accueillis par ]y[me f***^ Ce charitable religieux, trouvant dans sa personne de quoi répondre à la passion qu'on lui disoit avoir pour lui, ou plutôt de quoi satisfaire à celle qu'il avoit lui-même, et dans la riche caisse de son couvent, dont, par sa charge, il pouvoit disposer à son gré, de quoi fournir à la dame pour calmer un peu l'importunité de certains créanciers qui faisoient plus de bruit que les autres ; ce charitable religieux, dis-je, s'estima trop heureux d'avoir une préférence qui lui coûtoit si peu, quoique son couvent la payât si cher. M™® F*** avoit exigé, pour assurer sa conquête, pour plus long-tems, que peu à peu il diminueroit de son assiduité dans la maison, et qu'enfin il n'y paroîtroit plus avec la foule de ceux qui y venoient journellement, voulant par là ôter jusqu'au plus petit soupçon de son intrigue ; le moine qui avoit autant et plus de mesures à garder qu'elle, consentit volontiers à ne la voir qu'en secret, et se contenta des tête-à-tête dans lesquels il pouvoit se livrer sans ménagement à tout le feu de sa passion, et recevoir les marques d'une reconnoissance qui, dans le fond, n'étoit due qu'à toute la communauté des Bénédictins, dont il faisoit les honneurs.

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Cependant, M. et M™^ F*** avoient de leur mariage une fille qui, âgée de quatorze ans, commençoit à faire sensation dans la société que son père et sa mère recevoient chez eux. Un minois fin et intéressant, des traits réguliers et délicats, et une vivacité ordinaire aux jeunes Françoises, attiroient déjà l'attention des jeunes gens avec lesquels elle vivoit journellement, et partageoient les soins qu'ils s'empressoient de rendre à la mère. Dans les commencements. M™® F*** voyoit, avec la complaisance naturelle aux mères, croître sa fille et mériter des hommages dont elle ne croyoit avoir à craindre les suites, ni pour la vertu de cette chère enfant, ni pour son intérêt particulier ; car, quoique son choix fût fixé, elle ne voyoit pas avec indifférence la foule des adorateurs qui l'obsédoient ; et si elle eût pensé que les attraits pour ainsi dire naissans de M"* F*** eussent pu lui enlever un seul des cœurs qui tous sembloient voler vers elle, la jalousie, l'emportant sur la tendresse maternelle, eût exposé la jeune F*" à des désagréments qu'elle ne devoit éprouver qu'un peu plus tard. On sait que les femmes à prétention ne souffrent jamais tranquillement des rivales, quelque chères qu'elles leur puissent être d'ailleurs ; et jyjme j7*** ^j-QJ^; n-ioins tolérante à ce sujet que toute autre. Elle ne voyoit donc dans les complaisances qu'on avoit pour sa fille, que la suite de la politesse galante de tous les François, et peut-être même, qu'un désir de lui plaire, en lui rapportant indirectement les hommages innocents qu'on rendoit à une fille pour laquelle on ne pouvoit pas douter qu'elle n'eût beaucoup de tendresse. Si M™'^F*** eût cependant fait un retour sur la première époque intéressante de sa vie, elle auroit aisément aperçu qu'un cœur à quatorze ans se donne facilement quand il en 'est soUicité ; et qu'à cet âge, surtout dans le climat languedocien, plus d'une fille vit sous les loix de l'amour le

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plus vif Cl le plus passionné. Sa propre expérience eût pu lui donner une juste méfiance des charmes de sa fille, si son amour-propre ne les lui eût représentes comme trop tendres encore pour former une intrigue capable de la désespérer. M'"" F'** étoit la seule qui pensoit ainsi sur le compte de sa fille, et des yeux plus perçants que les siens sans-doute avoient reconnu dans les doux mais vifs élans de ce jeune cœur, qu'il cherchoit à s'échaper, et qu'il n'attendoit que le moment favorable de se donner; aussi n'y eut-il aucun des membres de cette société qui n'espérât en secret d'en recevoir le don, et qui ne fit pour se le procurer tout ce que la prudence pouvoit lui permettre dans cette circonstance.

Le marquis de B***, quoique le moins avantagé par la nature, mais un des mieux partagés par la fortune, étoit un des plus assidus dans cette maison de liberté ; rebuté peut-être des obstacles insurmontables qu'il éprouva de la part de M""" F***, il tourna insensiblement toute son attention vers M"*" F***; et sans paroître avoir abandonné les entreprises du côté de la première, la seconde qui lui offroit moins de difficultés à surmonter, fut celle à laquelle il s'attacha réellement. Il lui en coûta pour ébranler une vertu qui jusque là n'avoit pas essuyé encore de vives attaques. La jeune F*** aimoit, mais ne cherchoit d'autre satisfaction dans l'amour que le plaisir d'aimer et d'être aimée ; et elle pensoit que son amant devoit aussi s'en contenter : les belles passions et les inclinations désintéressées sont du vieux tems, on n'en trouve plus d'exemples, dans le nôtre, que dans les romans, dont les auteurs forment à leur gré, dans leurs cabinets, l'intrigue et le dénouement. L'intérêt, la cupidité, et plus que tout, le libertinage, sont l'âme, aujourd'hui, de presque toutes les unions, et la dépravation des mœurs est montée si haut, que les personnes même de la première distinction

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et de la plus grande naissance, se font un point d'honneur et un sujet de gloire, de tromper les malheureuses victimes qui se dévouent à leur impétueuse lubricité ; séduites par leur propre foiblesse, et par les apparences les plus trompeuses, elles se livrent à la discrétion de ces jeunes débauchés, qui les abandonnent indignement après les avoir déshonorées. M. le marquis de B*** pensoit à la mode, et ne songeoit qu'à cueillir la première fleur de la vertu de la jeune F***^ se réservant d'abandonner à ses camarades les charmes qu'il auroit flétris, lorsqu'il seroit dégoûté de leur jouissance. La jeune amante n'avoit pas assez d'expérience pour pénétrer les vues de son amant, et elle lui supposoit la droiture qu'il affectoit, et celle avec laquelle elle en agissoit ; aux tendres caresses succédèrent les promesses et les serments ; toutes les protestations d'usage en pareil cas étant mises en œuvre. M"' F***^ trompée par les dehors de la plus tendre amitié, se laissa aller enfin aux sollicitations du pressant marquis, qui triompha de son innocence, et se refit avec la fille des cruautés qu'il avoit éprouvées de la part de la mère. Huit ou neuf mois se passèrent dans l'union la plus intime et les plaisirs les plus vifs entre ces deux amans, sans que la mère, qui de son côté tiroit tout le parti possible de son Bénédictin, s'apperçût, ni même se doutât de rien ; cependant il n'y avoit presque pas de nuit que le marquis n'en passât la plus grande partie dans sa chambre, qui étoit aussi celle de sa fille ; car il étoit rare que pendant le jour il pût trouver un moment assez commode pour se livrer sans risque à l'impétuosité de ses feux, et pour les éteindre à loisir dans les bras de la jeune F"**'.

Le marquis de 5***, comme le plus complaisant, le plus riche, et le plus généreux de tous ceux qui fréquentoient la maison, y fut bientôt regardé comme l'ami particulier, et jouit de tous les avantages attachés à cette

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importante qualité. Quelques sommes prêtées avec noblesse dans des occasions délicates, où même il avoit épargné la peine de se les faire demander, lui donnoient un si grand crédit et une autorité si marquée sur la famille, qu'on ne faisoit plus rien sans le consulter et encore moins qu'il n'approuvât autentiquemcnt ; tous ceux qui lui déplaisoient étoient congédiés, et il n'y avoit que ceux qu'il avoit désignés qui étoient retenus à souper; en un niot, tout le monde s'aperçut, dans peu, qu'il étoit véritablement le maître dans la maison ; mais tout le monde se trompa sur le motif qui lui en avoit fait prendre si fort à cœur les intérêts ; on l'attribuoit généralement à son intelligence secrète avec la mère ; et il n'y avoit qu'un jeune chanoine de la Cathédrale qui devinât sa passion pour la fille. Ce jeune abbé profès dans les intrigues les plus amoureuses, avoit voltigé pendant longtems de belle en belle ; son caractère et son habit n'étant plus aujourd'hui un obstacle à la conquête des cœurs, étant même en France un titre puissant pour y prétendre, il avoit été à portée de connoître à fond toutes les ruses de l'amour, dont il avoit fait une étude particulière ; plus d'une belle en avoit fait la dangereuse épreuve, et avoit à se plaindre des attraits séducteurs du trop volage abbé ; naturellement inconstant, il paroissoit et disparoissoit rapidement dans toutes les bonnes compagnies oià il étoit reçu, et ne s'y arrêtoit jamais, que lorsqu'il croyoit y trouver quelque femme assez dupe, ou plutôt assez foible, pour se laisser tromper par la plus jolie figure dont il étoit porteur ; et à la faveur de laquelle il avoit eu tant de bonnes avantures. Introduit chez M°'^ p***^ ]\ y f^reçu avec toutes les marques de distinction qu'on cro3^oit devoir à son état, et plus encore peut-être à ses revenus et à sa bonne mine ; il comprit le foible de la Dame du logis; et sans former aucune prétention sur elle, il se

mêla parmi la foule de ses adorateurs ; mais M"^ F*** lui parut seule mériter tous ses soins ; il s'y attacha donc tout de bon, et à la faveur du préjugé général, qui fait regarder comme de simples politesses, les assiduités de la part des ecclésiastiques, assiduités qu'on ne traite pas avec la même indulgence dans les gens du monde, il n'eut besoin d'aucune des précautions que ceux-ci sont obligés de prendre. Constamment auprès de la jeune F***, il étoit de toutes les parties où celle-ci jouoit ; et quand elle ne jouoit pas, l'abbé, dans un coin retiré de la chambre, s'occupoit à lui donner les premières leçons en amour. Elle ne pouvoit certainement pas avoir de maître ni plus habile, ni plus propre à faire goûter ses principes ; un esprit fin et cultivé, une douceur inaltérable, une expression pathétique, une complaisance marquée, et une grâce infinie, dans tout son extérieur, le rendoient le plus aimable et le plus dangereux de tous les précepteurs ; le cœur de M"® F*** y fut sensible malgré son attachement pour le marquis de B***^ qui n'avoit certainement pas les mêmes avantages que M. l'abbé ; elle se repentit de s'être engagée sitôt, et elle regrettoit le cœur de cet ecclésiastique qui lui paroissoit bien mieux sympathiser avec le sien ; mais elle étoit trop avancée avec le marquis pour reculer, et elle commençoit à craindre qu'il ne fût plus tems de le faire, aïant depuis plus de deux mois toutes les raisons d'appréhension que l'on peut avoir lorsqu'on se livre sans réserve à un homme qui, pour l'ordinaire, abuse de la foiblesse d'un sexe incapable de tenir long-tems contre les attaques combinées de son cœur avec celles d'un amant pressant et tendrement aimé. L'abbé n'ignoroit pas les engagements de celle qu'il tâchoit de séduire, et c'est pour cette raison peut-être,' qu'il s'étoit obstiné à ne pas désister de son entreprise; en cas de fâcheux événement, le malheur ne Fui en eût

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pas ctc impute, et le marquis de lï'" citoit pour lui un plastron à l'abri duquel il n'avoit rien à craindre. Résolu de se prévaloir des avantages de sa figure, de sa gentillesse, et de sa pathétique éloquence auprès de M''" F'*\ aussi bien que du goût décidé qu'elle paroissoit avoir pour lui, il étoit sur le point d'en retirer tout le fruit, lorsque le marquis de B"* s'aperçut du danger qu'il couroit avec un rival si redoutable; il en témoigna d'abord la peine à son amante, qui, quoique encore sans expérience, mais instruite par un homme habile dans l'art de dissimuler et de feindre, se tira d'aOaire avec le marquis dans les premiers reproches qu'il lui fit sur son infidélité, de la façon dont toutes les amantes s'en tirent, c'est-à-dire en se plaignant de l'injure atroce qu'on faisoit à son honneur et à son cœur, en protestant de son innocence, et versant un torrent de larmes que ce sexe sait répandre à propos, et toutes les fois qu'il le juge nécessaire à ses propres intérêts. Le marquis qui se doutoit de l'état actuel de M"^ de F***, fit semblant d'être persuadé de l'injustice dont elle l'accusoit; il lui fit des excuses, et la pria de lui pardonner ses soupçons, en faveur de la tendresse qui les avoit fait naître. Tout étoit favorable dans cette circonstance pour lui faire obtenir sa grâce; aussi l'obtint-il; mais il avoit trop d'expérience pour s'en tenir aux protestations qu'on lui avoit fait d'un amour qui ne pouvoit souffrir de partage; il savoit trop bien apprécier les assurances qu'on fait à ce sujet, pour se tranquiliser et s'en rapporter entièrement à sa maîtresse. Il crut devoir emploj^er un moyen plus sûr et plus infaillible, pour l'obliger à lui être fidèle, pendant qu'il pouvoit la voir encore, il prit le parti d'usage en pareille circonstance ; c'està-dire, qu'après avoir eu une explication avec sa maîtresse, il en eut une avec son concurrent; elle étoit d'autant moins dangereuse, et les suites dévoient en être d'autant

plus heureuses pour lui, que M. l'abbé ne pouvoit, ni ne devoit par son état, que céder, sans murmurer, une place qui ne lui étoit pas possible de remporter l'épéc à la main ; l'entrevue entre le marquis et le chanoine se passa donc fort tranquillement; le premier se plaignit d'un ton à persuader au second, qu'il ne vouloit plus avoir sujet de se plaindre, et le second se justifia d'un ton à persuader au premier que, s'il s'étoit exposé sans le savoir, à lui déplaire, il lui ôteroii à l'avenir tout sujet de plainte à cet égard ; ainsi après s'être donné réciproquement leur parole d'honneur, l'un de ne pas souffrir impunément une rivalité qui l'offensoit, l'autre de ne pas s'exposer au courroux d'un homme avec lequel il ne pouvoit pas lutter, ils se séparèrent les meilleurs amis du monde ; le marquis vint jouir tranquillement des appas de M"* p***^ g^l'abbé que rien plus n'attachoit à la société de M*"^ F*** n'y parut plus ; cette disparition subite ne surprit personne; on connoissoit M. le chanoine, et on étoit surpris qu'il eût été assidu pendant si long-tems dans une maison dans laquelle personne ne lui supposoit une attache réelle ; l'abbé se consolant, moitié de gré, moitié de force, d'avoir manqué un coup, qu'il s'étoit persuadé immanquable, et que certainement il n'eût pas manqué, s'il se fût un peu plus pressé, et qu'il eût gardé comme à son ordinaire moins de ménagemens, fut s'exposer à rivaliser ailleurs avec des amans, ou des maris moins jaloux ou moins soupçonneux que le marquis de B*** . Son expérience passée l'assuroit de la réussite, et cédant un champ de bataille dont il avoit été chassé sans ignominie et sans coup férir, il fut Se retrancher dans ses anciennes conquêtes, attendant une occasion plus favorable pour en faire de nouvelles. Cependant M"^ F*** approchoit insensiblement du terme ignominieux où son déshonneur et sa honte étoient assurés; sa maigreur, la flétrissure de

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SCS attraits, sa mélancolie, tout dcccloit en clic quelque cause secrète de chagrin; plusieurs la devinèrent à la fin, et sa mère chercha à s'assurer de la vérité des conjectures qu'elle fit sur l'état actuel de sa fille. Il ne lui fut pas difficile de découvrir la vérité; mais pour ne rien précipiter dans une afl'aire dans laquelle on peut aisément se tromper malgré toutes les apparences possibles, elle contraignit sa fille autant par menaces que par caresses, à lui faire l'aveu de sa honte, et de son malheur ; M""" F*** étoit trop habile pour s'emporter en reproches inutiles contre sa fille; les mauvais traitements irritent le mal en pareille circonstance; les consolations et les tendresses lui parurent plus propres à tranquilliser sa fille, et à lui faire regagner une sérénité qui lui paroissoit absolument nécessaire, pour dissiper des doutes qui se seroient fortifiés de plus en plus dans la société, si par une sévérité déplacée, et dont elle ne fut jamais susceptible, elle eût achevé de jeter sa fille dans le désespoir. Elle la flatta, et peut-être s'en flattoit-elle elle-même, que son malheur pourroit tourner à son avantage, et que le marquis de B***^ en cas qu'il voulut faire le revêche, pourroit être forcé à réparer l'honneur d'une personne dont il avoit abusé, et qui ne reconnoissoit d'autre différence entre elle et lui, que celle que la fortune injuste y avoit mise. M"^ F***, tranquillisée autant par les consolantes caresses de sa mère, que par l'espoir flateur de se voir bientôt marquise de 5***, reprit effectivement un peu de son embonpoint, et regagna dans peu la bonne opinion qu'elle avoit perdue vis-à-vis de ceux qui fréquentoient la maison; son enjouement regagna le dessus, et il y eut peu de personnes, qui ne s'accusassent en secret, de trop de précipitation dans le jugement qu'ils avoient porté sur son compte.

M"*' F***, après s'être assurée par l'aveu de sa fille,

qu'elle ne hasarderoit rien dans une explication avec le marquis de B***, se hâta de sonder ses sentiments, et de savoir à quoi s'en tenir. Un soir, après que la compagnie se fut retirée, elle le pria de monter avec elle dans son appartement; et elle voulut que sa fille fût présente à la conversation intéressante qu'elle alloit avoir avec un homme qu'elle ne suspectoit nullement de finesse, ou plutôt de bassesse de sentiment, après les traits multipliés de sa générosité. « Vous n'ignorez pas, marquis, lui dit cette mère éloquente, vous n'ignorez pas sans doute l'état actuel de ma fille, et vous êtes trop bien né, quand votre amour ne vous soUiciteroit pas en sa faveur, pour penser à la déshonorer. Je n'imagine pas que vous vous soïez proposé d'abuser de sa jeunesse, de sa foiblesse, et de son peu d'expérience; je vous suppose des motifs plus nobles et plus dignes de votre naissance ; ma fille par la sienne peut prétendre à votre aUiance, et votre fortune vous met à portée de suppléer au défaut de la sienne ; je ne veux pas invoquer à mon secours votre tendresse et votre amour, c'est à ma fille à faire valoir ses droits sur votre cœur, et à vous émouvoir par cet endroit; les larmes que vous lui voyez répandre, et que vous seul faites couler, plaident assez en sa faveur, la cause de son cœur et de son honneur; si je vous croyois insensible à votre propre gloire et à la sienne, je mourrois de douleur de m'être abusée si lourdement sur votre façon de

penser, si vous me f rciez à recourir à la justice pour

— Arrêtez, Madame, interrompit le marquis avec l'amour le plus passionné en apparence, et la vivacité la mieux affectée, arrêtez; tant que vous ne m'avez pas laissé entrevoir des doutes sur mes vrais sentiments, je vous ai écoutée avec le respect que je vous dois, non-seulement en qualité de femme, mais même en qualité de mère, y aïant très-longtems qu'à mon particulier, je vous honore

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comme telle; mais les soupçons que vous venez de jeter sur ma probité, m'aflïigent trop sensiblement pour vous laisser continuer un discours qui, sans doute, seroit devenu odensant pour moi; je croyois vous avoir donné assez de preuves de ma générosité et de mes sentiments d'honneur, pour ne me voir jamais exposé vis-à-vis de vous, à des menaces plus injurieuses, que propres à me contraindre de m'y conformer, et je me persuadois, que mon amante ne pouvoit être mieux assurée de ma tendresse et de la pureté de mes intentions, que par les témoignages les plus autentiques, et les assurances les plus solennelles; c'est le seul chagrin que j'éprouve dans ce moment, depuis que j'ai l'honneur de vous connoître, et le bonheur de rendre à Mademoiselle votre fille des devoirs que j'ai cru ne pas lui être indifférents. Dissipez donc, l'une et l'autre, toutes les appréhensions qui ne peuvent que m'être très-injurieuses, si mon intérêt vouloit se compromettre avec mon amour; le premier, je vous assure, ne seroit pas le plus fort; mais comme tout mon bonheur, qui est le plus cher de tous mes intérêts, consiste uniquement dans la passion que j'ai pour Mademoiselle votre fille, permettez-moi, Madame, de me jeter à vos genoux, et de vous demander la main de la personne que j'adore, et qui, j'espère, n'attend comme moi, que votre consentement pour recevoir la mienne. » Des scènes attendrissantes comme celle-ci, ne peuvent se rendre qu'à des spectateurs; le simple récit ne peut que les affoiblir, et le cœur peut seul faire un tableau ressemblant. M""*" i^***, satisfaite, peut-être au-delà de tout ce qu'elle pouvoit attendre, releva le marquis; et après l'avoir affectueusement embrassé, elle se retira pendant quelques moments, pour laisser à sa fille toute la liberté de marquer à son amant sa plus vive et sa plus tendre reconnoissance. Le marquis qui sembloit s'être expliqué de la façon la moins

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équivoque, n'avoit cependant dit que la moitié de ce qu'il devoit dire; mais comme le reste exigeoit une discussion un peu longue, il remit au lendemain d'achever de s'expliquer. M""" F*** étant rentrée pour se coucher, le marquis prit congé de la mère et de la fille, et les laissa l'une et l'autre dans la joie la plus parfaite, et entièrement satisfaites de l'explication qu'elles venoient d'avoir. Retiré chez lui, il pensa aux moyens d'éloigner l'effet des promesses qu'il avoit faites, croyant que s'il pouvoit gagner du tems, il lui seroit assez aisé d'y manquer absolument. Avec un esprit assez ordinaire, il savoit se contrefaire quand il vouloit, et quoique naturellement avare, il savoit paroître prodigue, lorsque les intérêts de la passion l'exigeoient. Franc, en apparence, mais réellement dissimulé, il en imposoit par un extérieur simple, qui paroissoit avoir un caractère de vérité qu'il n'étoit pas possible de suspecter; n'aimant que pour lui-même, ou pour mieux dire, ne cherchant qu'à satisfaire sa flamme désordonnée, il ne cherchoit aussi qu'à garder les apparences, et la vertu réelle n'étoit pas plus respectable à ses yeux, que la vertu feinte et simulée de la plupart des femmes; abuser de la tendresse ou plutôt de la crédulité d'une fille innocente, dans quelque rang qu'elle fût, ne lui paroissoit pas plus criminel, que de tromper une femme, qui, si on ne la prévient, trompe bientôt elle-même; en un mot le marquis de 5***, sous les apparences de la plus austère probité et de l'honneur le plus estimable, cachoit un homme sans sentiments, d'autant plus abominable qu'il étoit impénétrable. D'après l'esquisse de son portrait, on pense sans doute qu'il n'eut aucune peine à trouver un prétexte plausible, pour différer un mariage qu'il avoit annoncé comme prochain, et qu'il ne vouloit réellement jamais effectuer. Se rendant le lendemain à la toilette de M""^ F***, se croyant autorisé plus que jamais

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i\ pouvoir paroîtrc îi toute heure dans la maison, après les protestations les plus réitérées des sentiments qu'il avoit montrés la veille, il acheva de se déclarer dans les termes suivants. « Je crois, Madame, que vous n'avez plus de doute sur la sincérité de mon amour pour M""/*'***; le seul regret que j'ai, c'est de ne pouvoir pas achever de vous en convaincre sur-le-champ, en unissant, sans retarder, son sort au mien ; mais je ne vous ai jamais caché ma situation vis-à-vis de mon père, et ce que je vous en ai dit, avant que j'eusse aucun intérêt à me plaindre de mon sort à cet égard, doit vous être garant de ma véritable peine à ce sujet; il n'est pas possible d'espérer qu'il donne jamais son consentement à mon mariage avec M"° F***, quelque honorable que dût lui paroître cette alliance; son caractère est assez connu par vous-même, pour que vous soïez assurée que je n'exagère pas des difficultés, que je voudrois aux dépens de ma fortune pouvoir lever; vous savez encore l'intérêt pressant que j'ai de le ménager; si mon cœur et une constante tendresse pouvoient toujours tenir lieu de tout à Mademoiselle votre fille. Dieu m'est témoin que l'opposition de mon père ne m'empêcheroit pas de lui donner tout-à -l'heure la satisfaction qu'elle est en droit d'attendre de moi, et que mon inclination plus que la justice lui rendra dans la suite; mais vous savez, Madame, qu'il faut un peu de fortune pour soutenir, non-seulement un rang comme le mien, mais même pour entretenir la bonne intelligence dans un ménage que rien ne brouille plutôt que l'indigence. Je suis persuadé que vous aimez trop tendrement M"^ JF"***, pour vouloir l'exposer à un malheur plus grand encore que celui que vous cherchez à éviter; mon père est infirme depuis long-tems, et son grand âge ne lui permet pas d'espérer de vivre bien des années; ne me forcez pas d'abréger des jours languissants, que je dois

respecter par devoir, et que je chéris par inclination; je sais ce que je dois à mon amour, mais je n'oublierai jamais ce que je dois à mon père, et je me croirois indigne de devenir votre fils, si je vous montrois des sentiments monstrueux et désavoués par la nature, si je voulois la faire taire dans cette circonstance, quel augure devriez-vous en tirer pour l'avenir, tant pour vous que pour M"** F***? Aidez-moi plutôt, Madame, à lui faire recevoir une excuse trop légitime du retard que je dois apporter à pouvoir la présenter au public comme mon épouse; il en coûte à mon cœur pour en faire le désaveu ; et si l'on me tient compte de la violence que Je me fais, ma peine en sera d'autant moins grande, w

Ce discours auquel M'"* F*** ne s'attendoit pas, lui parut néanmoins si vrai, si raisonnable, et même si passionné, qu'elle donna bonnement dans le sens du perfide marquis, qu'elle n'eût jamais suspecté de la plus insigne noirceur; elle savoit qu'il lui disoit vrai à l'égard de l'inflexibilité et de l'avarice du vieux baron de B**" que toute la province connoissoit, et elle ne trouva rien que de très-raisonnable dans les raisons du marquis. Il fut donc question de prendre de sûres mesures pour dérober au public la grossesse de M"® F***^ et l'empêcher de pénétrer le mistère de cette intrigue. L'expédient ne fut pas difficile; l'avancement de la grossesse de la jeune F***, et la saison de l'automne en firent bientôt naître l'idée.

Les eaux minérales de Bagnères sont depuis trèslongtems fameuses par leur vertu. Non-seulement les François en éprouvent les effets salutaires ; mais leur bienfaisance s'étend encore sur tous les peuples d'Europe qui y viennent tous les ans, autant pour y chercher ta santé des maux réels qu'ils éprouvent, que pour y profiter des amusements et des plaisirs auxquels on s'y livre sans

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