‹ La gazette de CythèreChapitre 40 sur 49 · LA JEUNE VEUVE DE C · texte numérisé non relu

LA JEUNE VEUVE DE C

ou L'AMOUR VERTUEUX ET MALHEUREUX

Extrait d\ine lettre de M. P*** à l'auteur

Londres.

E voudrois être capable de répondre à la confiance que vous avez en moi, en m'envoyant votre manuscrit, pour avoir mon avis sur le petit ouvrage qu'il contient. En <1 ^%É^^ ^' qualité d'ami, je vous parlerois avec toute la franchise possible, et je vous dirois librement ce que j'en pense; mais vous savez, monsieur, que je ne suis pas littérateur de profession, et que mes connoissances, si bornées d'ailleurs, ne sont presque rien en fait de littérature ; cependant je vous avouerai que vos contes m'ont fait rire, et

qu'à mon avis ils sont assez variés pour amuser : c'est sans doute tout ce que vous avez prétendu ; et je pense que vos correspondants en pays étranger vous ont assez bien informé, et vous ont donné des mémoires propres à remplir votre plan. Quoique ce ne soit pas sur ce pied que nous soyons ensemble, je vais vous détailler une petite avanture arrivée à deux lieues de notre capitale, où vous savez que j'ai ma petite campagne, et où je suis actuellement retiré pour toujours ; ma narration sera simple, et ne contiendra que le fait avec quelques unes des principales circonstances; je consents volontiers que vous en fassiez part au public en l'accomodant à votre stile, et en lui donnant tout l'agrément qu'elle n'auroit pas certainement, si vous la faisiez imprimer à la suite de celles que je vous renvoie, afin que vous puissiez les exposer au grand jour avant qu'il soit peu

Quoique je vous aye promis un simple récit historique d'un fait dont j'ai été témoin moi-même, je crois cependant devoir commencer par vous donner une idée de l'origine, du caractère, et de la fortune de Lady Q*** notre héroïne. Le ministre de mon village, qui n'a que très peu de bien, a eu de son mariage trois enfans, dont Lady Q*** est l'ainée; trente livres de revenu annuel sont toute la fortune de cette famille honnête ; un petit jardin cultivé par le ministre lui-même, lui sert de récréation lorsqu'au sortir de son cabinet, la tête cassée en feuilletant dans quelque vieux sermonnaire, pour y trouver de quoi faire son instruction du dimanche, il a besoin d'une petite récréation, afin de pouvoir donner un peu de relâche à son esprit, qui par une tension trop continuelle pourroit à la fin mal répondre à son zèle pastoral, duquel nous sommes édifiés, quoique presque toujours nous le trouvions trop lourd et trop accablant, par la longueur

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de SCS sermons. Ce tendre père aime également, à ce qu'il dit, les enfants dont Dieu a béni son mariage; cependant son amour de complaisance a toujours eu pour objet principal Lady Q***, peut-être par la seule raison qu'étant le premier fruit de l'amour, le Curé n'a jamais perdu de vue, qu'elle étoit aussi le témoin peu suspect, qui déposoit continuellement en faveur de la complaisance, ou plutôt en faveur de la plus tendre passion de Mss C***, qui vaincue autant par son propre cœur que par l'empressement du ministre, consentit à lui donner des preuves de son amour, avant même que les loix positives et ecclésiastiques les eussent autorisés à soulager leur mutuelle flamme; ils avoient pour eux à la vérité, les loix respectables de la nature, et le docteur théologien crut que toutes les autres dévoient être subordonnées à celles-ci. Il commença donc à s'y conformer, sauf à les accorder les unes et les autres, si le cas y écheoit, ce qui arriva effectivement peu de jours avant la naissance de cette chère enfant. Comme en naissant elle avoit été l'objet de sa tendresse ; par cette même raison elle fut toujours celui de ses plus tendres soins; et les dispositions de sa fille, lui faisant augurer qu'elle étoit digne de toute son attention, autant par nécessité que par goût, il se chargea lui-même de son éducation, et après l'avoir instruite de tout ce qui est nécessaire qu'une femme sache afin de se rendre utile à la société, il crut devoir mettre à profit les dispositions de son esprit qui lui parut propre pour les sciences; il commença par y tourner le goût de sa fille en piquant sa curiosité, de façon qu'à quinze ans Lady Q*** passa déjà pour un petit prodige de science dans toute la contrée.

Un jour qu'au sortir du cabinet de son père Lady Q*** avoit pris sur ses bras son petit frère âgé de quinze mois, et que, profitant de la fraîcheur d'une soirée d'été, elle se

promenoit à peu de distance de sa maison, sur un grand chemin ombragé, une heure avant le coucher du soleil, elle aperçut de loin un homme dont la marche leste et assurée fixa ses regards; elle ne fut pas long-tems sans reconnoître dans cet étranger un jeune homme bien-fait, et de bonne mine; quoiqu'à pied et sans bagage, cet aimable cavalier l'aborda avec un air de franchise et de politesse qui la charmèrent; il ne parut pas décent à Mss. Q*** de se dispenser de lui répondre poliment, aux questions qu'il lui fit, et même de lui offrir une retraite dans la maison de ses parents, par qui elle étoit bien assurée de n'être pas désavouée. « Il est trop tard, lui dit Mss. Q**\ pour aller plus loin; vous me paroissez avoir besoin d'un peu de repos, acceptez, je vous prie, monsieur, un logement chez mon père ; je crois pouvoir vous assurer que ma famille se fera un vrai plaisir d'exercer à votre égard l'hospitalité; et si vous me faites l'honneur de répondre à mes désirs, ayez la bonté de venir avec moi, afin que je vous présente à mes parens. » Le jeune inconnu après avoir fait quelque légère excuse sur l'indiscrétion qu'il 3'^ auroit de sa part, s'il acceptoit une offre, qui d'ailleurs le flatoit infiniment, se laissa faire une douce violence, et se laissa entraîner avec plaisir par Mss. Q**\ qui de son côté goûtoit une satisfaction délicieuse à obliger un jeune homme, en faveur duquel son cœur lui parloit hautement, et avec d'autant plus de force que c'étoit pour la première fois, qu'il s'expliquoit si. clairement, depuis qu'il avoit été capable de sentir d'autre impression que celle de la tendresse paternelle ; leur conversation jusqu'à la maison de Mss. Q**\ fut générale; mais le ton avec lequel ce jeune couple s'entretenoit de choses indifférentes en elles-mêmes, étoit trop chancellant et trop entre-coupé pour ne pas indiquer une véritable émotion dans le cœur de l'un et de l'autre; ne s'apper-

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