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vois pas la soutenir sans frémir, et dans cette circonstance ils se peignent tous à mon imagination, non seulement sans altérer ma tranquilité et mon repos, mais même avec une indilïerence dont je ne me suis jamais cru capable; il faut sans doute que mon cœur se soit toutà-coup fermé à la douleur, pour n'être sensible qu'au plaisir, que je goûte depuis que j'ai eu l'avantage de rencontrer Mss. » Le ministre prit pour un simple compliment la tournure que son hôte donnoit au début de son histoire; mais sa fille lut aisément dans les yeux de celuici, que le cœur et la tendresse 3'^ avoient plus de part que l'esprit et la politesse. « Nous vous tenons un compte iiifini, repartit le curé, de vouloir bien nous attribuer tout l'honneur du soulagement que vous dites éprouver dshis ce moment; nous nous estimerions très heureux s'il étoit réellement vrai que nous puissions contribuer à votre tranquilité; mais trêve de complimens, je vous prie, et racontez-nous tout simplement votre avanture; soyez assuré d'avance de la sincère part que nous y prenons.
— Je suis, continua le jeune étranger, le dernier des enfans d'une famille assez nombreuse; ma naissance n'a rien de relevé, ni d'obscur; mes parens jouissent d'une médiocre fortune, et d'une grande réputation de vertu; telle étoit au-moins leur situation quand je les ai quittés à l'âge de treize ans; et comme il y en a douze que je n'en ai aucune nouvelle, je ne puis vous assurer positivement s'ils sont aujourd'hui par raport à leur fortune ce qu'ils étoient quand je les ai quités. Ne me sentant aucun goût pour les sciences, je désertai l'école latine où l'on m'envoyoit tous les jours; et sans y faire presque aucun progrès, après avoir erré pendant quelques jours avec deux ou trois de mes camarades, sans trop savoir ce que nous deviendrions, enfin pressés par la faim et la soif, et
dans l'impossibilité de soulager la première de ces deux urgemes nécessités, il fut résolu tout d'une voix dans le petit conseil que nous tînmes à ce sujet, que nous irions nous jeter aux genoux de nos parens, pour leur demander notre grâce, ou au moins si nous ne pouvions l'obtenir en entier, pour tâcher de diminuer la rigueur des chatimens que nous reconnoissions avoir mérité par notre évasion furtive. Cette résolution, inspirée à quatre ou cinq enfans incapables de réfléchir, fut exécutée sur le champ, plutôt par le pressant besoin où nous nous trouvions tous de manger quelque chose, que par un sincère repentir de notre faute; comme nous ne nous étions écartés de nos maisons paternelles que d'environ trois milles, nous espérions pouvoir nous rendre chez nos parens, assez à tems pour restaurer des forces presqu'êntièrement défaillantes. Nous étant mis en chemin, chacun faisoit sans doute ses réflexions sur la façon qu'il seroit reçu, eu égard au plus ou moins d'indulgence qu'il croyoit avoir remarqué chez ses père et mère, ou à proportion de l'expérience qu'il en avoit fait ci-devant. C'étoit aussi la seule règle sur laquelle on pouvoit raisonnablement fonder la bonté ou la sévérité de l'accueil qu'on nous feroit. Sans doute que tous mes compagnons en auguroient favorablement pour eux; mais moi qui n'avois pas la même présomptio'n, et qui avois toutes les raisons imaginables pour n'envisager qu'une réception dure et proportionnée à l'énormité de ma faute ; à peine avois-je fait le quart du chemin que je devois faire pour arriver chez moi que la sévérité de mon père se peignit à mon imagination avec des couleurs que le souvenir de la tendresse de ma mère ne put affoiblir, quoiqu'en même tems elle me laissât un peu espérer pour la modification du châtiment qui m'étoit réservé ; je marchai encore un quart d'heure occupé de ces tristes réflexions,