‹ La gazette de CythèreChapitre 5 sur 49 · GRANDE REINE · texte numérisé non relu

GRANDE REINE

IL nest presque pas d'Etat sur la terre qui n'ait son Gaiettier propre et particulier ; il en est même certains qui en ont plus qu'ils n'en devroient avoir; l'utilité de ces Ecrivains privilégiés et publics est asse{ généralement reconnue, et elle seroit complette, si ces Messiein^s étoient plus véridiques, moins copistes les uns des autres, et surtout moins prévenus. Votre vaste Empire, auquel tous les autres sont subordonnés et duquel ils sont tous tributaires, manque seul d'une espèce d'Historien, chargé d'annoncer à tous vos sujets, par des feuilles périodiques, les évènemefis intéressans qui font la matière des délibérations du Conseil de Cythere, et le sujet de la plus douce, comme de la plus étendue politique de votre cabinet.

Je sens d'avance combien la tâche que je m'impose est

au-dessus de mes faibles talens : ma main n'a même récueilli qu'en ti-emblant le prése?it que J'ose faire à Votre Majesté, et, dans l'hommage que Je lui en fais, ma plume me fût échappée mille fois, si mon ^èle pour l'utilité publique eût été moins vif et ?}ioins i^rai.

Je dois avouer à Votre Majesté, et J'espère qu'elle ne me fera pas un crime de ina franchise et de ma naïveté, que Votre Fils, si aimable quand il le veut, si malin et si daiigereux quand, pour se livrer à son caprice, il oublie les principes d'éducation datis lesquels Vous ave'{ pris le soin de l'élever. Je dois, dis-Je, Vous avouer, o Grande Reine! que ce petit Dieu a beaucoup augmenté la difficulté de îJion entreprise; son incliftation libertine, son Jiaturel volage, son penchant pour le desordre, sont trop souvent le martire des cœui^s que Vous ave^ soumis à sofi empire; et sans jouer ici le ro/e infâme de délateur. Je c?^ois pouvoir me plaindre, avec toute la Nature, que ses flèches trempées presque toujours, et à votre insçu sans doute, dajis le poison le plus dangereux, bien loin de jetter les cœurs qu'elles atteignent dans une douce et heureuse ivresse, les précipitent au contraire dans des excès de rage et de desespoir, qui trop souvent avilissent l'homme. Pour quelques ama^is teiidres, heureux et vertueux que l'amour fait, une ijifinité de ses victimes se livrent tous les Joutas à des mouvemens de cruauté, d'horreur, de crapule et d'infa??îie qui scandalisent l'humanité et la plongent dans le deuil et le desordre. On est même aujourd'hui si prévenu cofitre le caractère de Votre Fils, que je crains que le seul titre de mon petit Ouvrage ne soit un préjugé contre mon travail et cotitre moi-même; la modestie et la vertu en seront allarmées, et quoiqu'il ne contienne rien qui choque la décence et les bonnes mœurs, la pudeur le rébutera peut-être comme dangereux.

Page 1