‹ La gazette de CythèreChapitre 7 sur 49 · ETC · texte numérisé non relu

ETC

LES AMANS INGENUS

Swansey 1773.

AQUES Llojd, fils d'un honnête Négociant de Swansey, petit port de mer au sud de l'Angleterre, fut élevé par son père dans les principes de l'honneur et de la probité. Sa profession, écueil funeste à l'équité naturelle, n'avoit jamais cependant porté la plus petite atteinte à l'intégrité du respectable vieillard. Son fils dont il avoit formé lui-même la première éducation, avec toute l'attention que la tendresse suggère aux pères vertueux, avoit atteint sa vingtième année, et ne connoissoit le monde que par ce qu'il en avoit ouï

dire à son père. Le vieux Llqyd sachant bien qu'il manquoit à l'éducation de son enfant, pour la rendre complète et sociable, cet air libre et ouvert que l'on prend toujours mieux dans le monde que dans une campagne, où, le plus souvent, on se trouve vis-à-vis de soi-même, résolut de l'envoyer à Londres dans la vue uniquement de lui faire perdre ses manières timides et gênées, qui empêchent un jeune homme de se produire dans le monde, qui ternissent les dispositions les plus heureuses, et captivent les talens les plus estimables et les mieux assortis. Mais la tendresse du père, justement allarmée sur les suites que pourroit avoir le séjour du jeune Llojd à Londres, lui fit prendre une précaution aussi naturelle que prudente; et quoiqu'il ne connût à son fils aucun penchant pour le vice, que même au contraire il eût tout lieu de s'applaudir du succès des soins qu'il avoit pris pour l'en préserver, il savoit que comme les exemples de la vertu font de grandes impressions sur une ame sensible et qui n'est pas naturellement scélérate, les exemples du vice ont encore un pouvoir bien plus absolu sur un jeune cœur, qui d'ailleurs, par son propre penchant et de lui-même, s'y porte presque toujours avec empressement; eh! dans quel endroit les attraits de la volupté sont-ils plus impérieux qu'à Londres ? Où est-on plus porté et plus invité à s'y livrer? D'après ces solides réflexions, le jeune homme fut adressé à un intime ami de son père, qui se chargea avec plaisir de lui servir de Mentor : il ne fut pas longtems à s'apercevoir que son pupille ne suivoit guères ses conseils, et que, malgré ses soins, le jeune Llofd^ entraîné par le torrent, donnoit déjà tête baissée dans des excès de dissipation et de débauche, dont les suites sont aussi honteuses qu'elles sont malheureuses. Lloyd en effet avoit oublié lès avis salutaires qu'il avoit reçu de son père, avant leur séparation : le germe même de sa bonne éducation sembloit

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ctoulVc; pudeur, dcccncc, hoiinctctc, tout étoit perdu de vue'; le seul libertinage régnoit dcspotiquemcnt dans son cœur : en un mot, IJoyd^ enfoncé dans la plus crapuleuse débauche, ne scmbloit être entré dans le monde que pour en prendre tout ce qu'il a de pervers et d'infàmc, et en négliger tout ce qu'il a d'agréable, d'utile et même de nécessaire. L'infortuné vieillard, averti par son ami du désordre de la conduite de son fils, ne balança pas à le rappeler auprès de lui, aimant mieux le voir moins poli et moins façonné, que de se voir exposé à le perdre bientôt par une suite naturelle de sa vie déréglée, ou avoir le chagrin de lui voir augmenter le nombre des individus qui deshonorent la société, et qui en font autant le supplice que la honte. Il se flattoit même d'être encore à temps de le rappeler à la vertu et de le rendre aux mœurs et à la probité : le ciel exauça un vieillard si digne de l'être, Lloj^d de retour à la maison paternelle y reprit sa première façon de vivre : arraché à l'occasion et au danger, débarrassé d'une foule de camarades uniquement occupés à serrer le bandeau qu'ils avoient eu soin de lui attacher, il lui fut aisé de mesurer la profondeur de l'abîme dans lequel il s'étoit précipité. Effrayé de l'horreur de ses infamies, l'illusion disparoissant, il lui fut aisé aussi de se résoudre à réparer les brèches qu'elles avoient fait à son innocence : la vertu enfin reprenant le dessus, Llqyd pendant toute la suite de sa vie, marcha constamment, à la lueur de sa vive clarté, sans jamais s'écarter du chemin qu'elle lui fraya. A son arrivée de Londres, il trouva Miss Winifrid Price, de retour de chez une tante qu'elle avoit à Bristol, où elle avoit été envoyée depuis quelques années, pour y recevoir une éducation convenable à sa fortune et à sa naissance : Wmifrid^ par sa modestie, sa décence, et encore plus par un certain air noble et ingénu qui captive un cœur vertueux, ne fut pas

longtems à s'attirer les regards attentifs du jeune Llojrd] et, croyant découvrir en elle des qualités dont il connoissoit tout le prix depuis qu'il étoit revenu de ses erreurs, il mit tous ses soins à lui plaire, et fit tous ses efforts pour gagner son cœur, le sien s'étant déjà donné tout entier à elle. Le père de Lloyd^ toujours attentif aux démarches de son fils, et tâchant de découvrir si son changement de conduite étoit aussi vrai qu'il étoit apparent, ne fut pas longtems à en appercevoir la réalité, et pouvant à peine croire ce qu'il voyoit, il s'appliqua sérieusement à en découvrir la véritable cause : ne pouvant d'ailleurs plus douter du goût décidé de son fils pour Winifrid^ par ses assiduités auprès d'elle, il attribua aux charmes de la vertueuse Demoiselle le retour sincère de son fils à la vertu. Dès ce moment aussi il chercha les moyens de l'affermir pour toujours, en unissant son fils et Winifrid par les doux liens de l'Hymen.

Il ne fréquentoit que très-peu le père de Miss Price, et il n'avoit, pour ainsi dire, aucune relation avec lui, parce que ce dernier se tenoit constamment à un bien de campagne qu'il avoit à deux lieues de Swansey, et qu'il faisoit valoir par lui-même; sacrifiant ainsi à son avarice tous les agréments de la société, et dirigeant toutes ses actions par l'avidité démesurée d'accumuler des biens et d'accroître sa fortune. Cependant, comme la fortune de Llqyd étoit à peu près égale à celle de Winifrid, le père du premier ne désespéra pas de voir exécuter heureusement son projet. Un commun ami lui ménagea aisément une entrevue avec Monsieur Price, dont le résultat fut que le jeune Lloj'd pourroit, quand il voudroit, rendre ses devoirs à Mademoiselle Price, et tâcher désengager à couronner l'amour et la tendresse dont il lui avoit déjà fait un secret hommage.

Un jeune homme, bien fait, qui aux avantages d'un

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port leste et majestueux, et d'une exacte proportion dans l'ensemble de tout son corps, joint encore celui d'un beau visage, dont tous les traits réguliers composent une figure séduisante et capable de l'aire naître les désirs, un tel homme, dis-je, peut se promettre, sans se flatter, de faire quelqu'impression sur un sexe qui bien souvent n'en demande pas autant pour se livrer de bonne foi et sans réserve. Aussi Winifrid ne fut-elle pas insensible aux hommages de Llofd^ qui à tous ces avantages ajoutoit encore celui d'une candeur et d'une franchise dont on voit peu d'exemples. Quand on se voit avec indifférence, on se parle sans genc, et on s'explique sans contrainte : il n'en est point de nicmc des premières entrevues de deux amans qui ont une entière liberté de se faire le don mutuel de leur cœur. Llqyd et Winifrid libres, pour la première fois, de s'assurer réciproquement des sentiments de tendresse qu'ils avoient l'un pour l'autre, purent à peine expliquer le sujet de leur entretien : aussi timides et aussi embarrassés l'un que l'autre, l'excès du plaisir les plongea dans une espèce d'inaction, que tout autre qu'eux-mêmes eut pris pour une froide indifférence; ils se séparèrent sans avoir eu le courage de se rien dire, et sans presque savoir qu'ils s'étoient vus ; mais le calme renaissant dans leur âme, et le moment de la surprise étant passé, les entretiens qui suivirent le premier, sans être moins intéressants, furent mieux suivis, et l'ivresse aïant fait place au vif, mais tranquille plaisir, ces deux amans, enfin, purent, sans trouble, se jurer une tendresse égale au désir qu'ils avoient tous les deux de s'en donner les plus vives marques. Jamais deux cœurs ne parurent être mieux faits l'un pour l'autre que ceux de Llqyd et de Winifrid; même ardeur, même sensibilité, même délicatesse : exempts de doutes, de craintes, de méfiance et d'allarmes, ils n'étoient occupés qu'à se plaire et à s'en donner des mar-

ques innocentes; aussi se les prodiguoient-ils mutuellement : soumis l'un et l'autre, pour la première fois, aux loix de l'amour, le premier trait qui perça leur cœur y opéra les deux effets de la nouveauté et la vivacité du sentiment qui en est la suite inévitable ; car, quoique Llqyd eût donné dans des travers, les vils objets de sa passion, en obscurcissant sa raison, n'avoient pas même effleuré son cœur. Des faveurs offertes à l'enchère, et toujours accordées au plus offrant, peuvent bien faire illusion à l'esprit, et le surprendre; mais il faut au cœur, pour le gagner, des sentimens d'une volupté pure. Une flâme impure peut bien l'environner; mais il ne peut être embrasé que par le feu d'un amour tendre, honnête et délicat. Les honnêtes, mais tendres complaisances, qu'ils avoient l'un pour l'autre, la conformité de leurs inclinations, et en un mot tout ce qui peut faire espérer avec raison l'union la mieux assortie et la plus durable, fit prendre à leurs parents la résolution de combler les vœux de leurs enfants, et de fixer le jour heureux auquel ils dévoient se promettre solemnellement de ne vivre désormais que l'un pour l'autre. Ils touchoient déjà au moment où leurs pères, par leur consentement, alloient ratifier les promesses réitérées qu'ils s'en étoient fait en secret, lorsque, par un de ces revers inopinés de fortune, qui d'ailleurs ne sont que trop ordinaires, ces tendres amans se virent tout à coup frustrés de leur plus douce espérance. Le père de Llofd aïant perdu presque tous ses biens, par l'accident que je vais raconter, celui de Wmifrid^ qui dans cette alliance n'envisageoit que l'accroissement d'une fortune déjà honnête pour sa fille, rompit brusquement ce mariage projette, lorsqu'il apprit qu'il ne restoit à Lloyd presque plus rien, que l'amour le plus vif, le plus passionné, le plus ardent, et les ressources d'une probité inaltérable.

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Le vieux IJ())\i s'ctant associe avec un Négociant de Waterford en Irlande, ilsavoient frète ensemble un navire destine pour les islcs de dessous lu vent^ et comme Lloyd y avoit contribué pour la plus grande portion, il s'attendoit aussi à un profit très-considérable : ce navire périt malheureusement dans le voyage, et quelques hommes de l'Equipage, recueillis du naufrage par un autre navire qui faisoit la même route, vinrent apporter la triste nouvelle de ce malheur, qui fut bientôt répandue dans tout le pais., Le jeune Lloyd l'ayant apprise, plus sensible à la perte de sa chère Winifrid qu'à celle de sa fortune, s'abandonna dans les premiers moments à toute la douleur qu'un contretems aussi fâcheux doit naturellement causer : douleur d'autant plus vive et plus accablante que, connoissant à fond le caractère intéressé du père de son amante, il ne doutoit nullement que le vieux Price ne fût inexorable et inflexible, et qu'il ne mît incessamment une barrière éternelle entre lui et sa fille; leur amour mutuel l'attachant bien moins que la perte des avantages qu'il s'étoit promis de cette alliance. Ce tendre et vertueux amant, accablé sous le poids de son malheur, qu'il voyait inévitable, absorbé dans la tristesse la plus profonde pendant deux jours entiers, s'obstina à refuser toute sorte de secours que son généreux père ne cessoit de lui présenter : refus qui mettoit le comble au chagrin de ce bon vieillard, par la crainte qu'il avoit de perdre encore le seul bien qui lui restoit, et la seule consolation de ses derniers jours, en perdant un fils qui paroissoit prêt à expirer de douleur et d'amour. La vertu cependant ne perd jamais ses droits sur une ame qui en a fait ses plus chères délices, et si quelque fois elle paroit impuissante et vaincue par la Nature, ce n'est que pour prendre bientôt après une supériorité marquée sur celle-ci. Lloyd en fit la douce épreuve : la tranquillité reprenant le dessus

sur l'accablement et sur la tristesse, le rappelant à la vie, lui fit prendre la résolution d'envisager avec plus de force et de fermeté le double malheur qui ruinoit ses plus douces espérances; mais avant de travailler à effacer de son ' cœur jusqu'au nom de sa chère Wi7iifrid^ il crut pouvoir se permettre de lui exprimer ses regrets, avant de rompre absolument la liaison la plus tendre et la mieux assortie qui fût jamais; ce qu'il fit par le petit billet suivant, avec cette franchise, cette ingénuité et cette candeur qui accompagne toujours les vues droites d'un amant qui n'envisage et ne se propose que la vraie félicité, et le solide bonheur :

« Vous n'ignorez pas, sans doute, le malheur qui vient d'accabler le plus tendre et le plus passionné de tous les amans, aussi bien que mon vertueux et respectable père ; notre ruine commune ne me permet plus de vous voir, ni d'aspirer au bonheur de joindre ma destinée à la vôtre : soyez cependant assurée que tous les vœux de mon cœur se réunissent pour vous souhaiter un époux aussi digne de vos tendres embrassements, que je croyois l'être moimême : si le ciel vous partage à cet égard comme vous méritez, le bonheur de votre union avec un autre que moi sera la seule chose qui puisse me consoler du malheur de n'être pas à vous. «

Quoique Lloyd ne se fût pas flatté d'une réponse de la part de Winifrid^ il reçut le jour suivant un petit billet dans lequel cette généreuse amante s'exprimoit avec autant de franchise, de sincérité et de tendresse que lui.

« Mon entière dépendance aux volontés de mon père ne me permet pas de disposer à mon gré de mon sort, ni de suivre le penchant de mon cœur pour répondre à vos touchants adieux : les souhaits généreux que vous me faites resteront sans effet, puisque tout autre engagement que celui dont je me flattois avec vous ne pouvant me

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rendre heureuse, je suis déjà résolue à rcjetter tous ceux qu'on pourroit me proposer. »

Le malheur du jeune Llofd fut bientôt suivi d'une perte bien plus grande et plus sensible que celle de sa fortune : son père, qui, depuis la fatale nouvelle du naufrage de son vaisseau, ne traînoit plus que des jours languissants, et que le chagrin précipitoit vers leur fin, succomba enfin à sa triste destinée, et expira entre les bras de son fils. A peine ce fils afiligé par des coups aussi sensibles eût-il fermé les yeux à son digne père, que réalisant le petit patrimoine, dont la mort de l'auteur de ses jours le laissoit maître, il se retira à vingt milles de ce triste lieu, après avoir exactement satisfait tous ses créanciers. Arrivé dans sa nouvelle demeure, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le moyen qu'il avoit jugé le plus propre pour distraire son chagrin ne lui réussissoit que foiblement : le cœur plein de sa chère IVijiifrid^ la distance qu'il avoit mis entre lui et elle ne servoit qu'à lui en faire supporter l'absence avec plus d'impatience : continuellement occupé de ce tendre objet, sa séparation de son amante, et qu'il croyoit éternelle, le jetoit dans le plus grand accablement : les idées les plus affligeantes se peignoient à son imagination : Elle m'aime, se disoit-il quelque fois à lui-même ; mais enfin, obligée de se soumettre aux volontés d'un père absolu et intéressé, ne sera-t-elle pas forcée de donner sa main à celui que la cupidité aura choisi pour son époux? Quel triste sort ne lui réserve pas ce père cruel, si, par une constance au-dessus de son sexe, elle s'obstine à ne point recevoir celui qu'on lui destine ? Ah! chère Winifrid, disoit-il quelque fois, je vous ai promis dans ma lettre plus que je ne puis vous tenir; Je vous désirois alors un mari aussi tendre que moi : ah ! si vous étiez témoin des pleurs que l'idée de vous savoir dans d'autres bras que les miens me fait verser, vous mêle-

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riez, sans doute, vos larmes aux miennes, et nos cœurs, déchirés par la plus vive douleur, réitéreroient, sans doute, les serments qu'ils ont faits de ne vivre que l'un pour l'autre.

Cependant, autant pour dissiper ces tristes idées, et pour faire diversion à sa douleur, que pour se faire une occupation journalière, il s'appliqua à quelque léger travail, et sa main secondant les efforts de la nature dans ses riantes productions, il se fit une douce et paisible habitude de cultiver un petit champ, pour pourvoir à ses besoins les plus ordinaires : il y trouva une source de contentement et de plaisir, qui contribua enfin à lui rendre supportable son éloignement de Winïfrid.

Deux ans entiers s'étoient passés dans cette alternative de tristesse et de consolations, lorsqu'il reçut une lettre d'un Procureur de Bath, qui lui annonçoit la mort d'un de ses oncles maternels, qui laissoit douze mille livres argent comptant dans sa cassette, et une terre dans le Duché de Gloucesther qui donnoit cent livres de revenu tous les ans.

La surprise de Lloyd fut d'autant plus grande dans cette occasion, qu'il ne pouvoit pas s'imaginer comment son oncle avoit pu faire des épargnes assez considérables pour mettre en réserve une somme de douze mille livres, le connoissant d'ailleurs pour un homme sans industrie, et vivant dans un état de médiocrité, qui n'annonçoit pas un homme à précaution. S'étant rendu tout de suite à Bath, et aïant rangé toutes les affaires qui regardoient cette succession, il se hâte de revenir chez lui, se flattant déjà que la raison qui avoit fait rompre son mariage avec Winifrid^ ne subsistant plus, il pourroit enfin mettre le comble à son bonheur en se réunissante sa chère-amante. Il se disposoit déjà à partir pour Swansey, pour porter lui-même cette nouvelle au vieux Price, et faire à Wi?it-

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frid un nouvel hommage de son cœur, lorsqu'il \it entrer chez lui le père du plus doux objet de sa llàme. Celuici, quoique retenu depuis quelque tems dans son lit par des infirmités ordinaires à son âge, et pouvant à peine se tramer, à la nouvelle qui se repandit bientôt de la Ibrtune inopinée de Lloyd^ hazarda de se mettre en chemin, et d'aller savoir par lui-même si tout ce qu'on en disoit étoit exactement vrai. On s'imagine bien que ce ne fut ni par tendresse pour sa fille, ni par un retour en laveur du jeune Lloyd^ que ce vieil avare s'exposa aux dangers d'un voyage, dont les suites pouvoient lui être très-funestes, et on devine aisément la véritable cause de son imprudence : Lloyd ne s'y méprit pas non plus-, mais son amour pour Winifrid, l'emportant sur toute autre considération, lui fit répondre avec empressement à la curiosité de Price : Oui, Monsieur, lui dit-il, on ne vous en a pas imposé; le ciel, témoin de ma constante tendresse pour votre fille, semble avoir levé l'obstacle qui séparoit deux cœurs, si bien faits l'un pour l'autre; si, par un revers inopiné de fortune, je me suis vu arraché à l'objet de mes plus chers désirs, et si c'est vous-même qui avez ordonné cette séparation cruelle, je me flatte que vous voudrez bien seconder la providence qui semble avoir eu pitié de mon triste sort et que vous m'accorderez la main de Winifrid^ sans laquelle ma fortune et ma vie même me deviennent indifférentes. Le vieux Price, plus touché de la réalité de la fortune du jeune homme que de son amour tendre et pathétique, se précipita dans ses bras. Ah! mon cher Llojd^ lui dit-il, je vous félicite bien sincèrement du bonheur qui vient de vous arriver, et puisque vous n'êtes pas encore marié, je vous accorde de grand cœur ma fille : elle est digne de vous à tous égards, et je crois pouvoir vous assurer que sa tendresse pour vous m'a paru aussi constante que celle que vous avez

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pour elle ; ne perdons pas un moment, mon cher enfant; partons, et venez vous-même confirmer à ma fille le bruit qui s'est répandu, et qui, par le vif intérêt qu'elle prend à votre fortune, craint encore que ce bruit ne soit faux ou exagéré. Le jeune Lloyd se rendant aux sollicitations du vieux Price, après avoir satisfait aux devoirs de la plus généreuse hospitalité, et avoir engagé son hôte à prendre un repos qui lui étoit absolument nécessaire, et le vieux Price un peu remis de sa fatigue, ils se mettent en chemin et arrivent heureusement à Sv^^ansey. Je ne m'arrêterai pas à décrire ici le moment intéressant où Lloyd et Winifrid^ réunis après une trop longue absence, purent sans peine s'embrasser et se dire tout ce que deux amans passionnés ont à se dire dans pareille circonstance. C'est à l'amour à peindre la flâme vive, ardente et pure dont il embrase les cœurs vertueux. Le pinceau d'un mortel est trop foible et trop mal assuré pour en faire un tableau ressemblant.

Mais si nos deux amans se refaisoient abondamment des peines et des chagrins de leur absence, par la jouis- . sance des plaisirs les plus délicieux, et d'autant plus précieux qu'ils prennent leur source dans la plus vertueuse tendresse, le vieux Price ne goutoit pas une satisfaction moins vive, en se représentant que le mariage prochain de Lloj'd et de Winify^id alloit le mettre en possession de tout l'argent de son futur gendre, et lui donner une inspection générale sur toutes ses autres affaires. Son impatience et son avidité ne lui permettoient plus de retarder cette union qu'il ambitionnoit plus pour lui-même que pour le bonheur de ces deux amans. En aïant fixé le jour, Llyod part pour prendre les derniers arrangemens, mais sur-tout pour retirer l'argent déposé chez les Banquiers, et dont le père de Wùiifrid s'étoit réservé d'être mis en possession avant la conclusion du mariage.

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Il arrive très-souvent que l'on l'ait naullrage, lors même qu'on se croit au port : et lors qu'il paroît que la fortune a épuisé tous ses caprices, bien souvent c'est alors qu'elle se plaît à faire voir que son inconstance lui fournit des ressources intarissables pour se jouer des hommes, et pour faire échouer les desseins qui paroissent les mieux concertés. Nos amans en firent pour la seconde fois la triste épreuve, zilJqyd se vit obligé par un de ces revers d'autant plus accablans, qu'on a moins lieu de s'y attendre, de renoncer encore une seconde fois au doux espoir de devenir l'époux de Winifrid. Fouillant le cabinet de son oncle, il trouva sur une table, sur laquelle il n'avoit pas encore regardé, un papier qui lui parut de conséquence : il l'ouvre avec précipitation et y lit à-peuprès ce qui suit :

« Sentant approcher la fin de ma carrière, je ne puis m'empêcher de déclarer qu'un de mes anciens amis me confia douze mille livres, le seul bien qu'il avoit pu sauver d'une banqueroutte qu'il avoit été obligé de faire : aïant deux enfants encore très-jeunes, et étant obligé de quitter le pais lui-même, il me recommanda de placer cette somme à la banque de Bristol à mon nom, afin que quand les Enfans seroient grands, et en âge de faire valoir ce petit héritage, je la leur rendisse, avec les intérêts qui en seroient provenus. Je connois trop bien la droiture de ma famille, et je suis trop convaincu de la solidité de l'honneur dont elle a toujours fait profession, pour douter qu'elle n'exécute, après ma mort, l'intention de mon ami. Les Orphehns sont actuellement dans l'Hôpital de Saint SPH. Leur nom est Carey. Je charge, à cet effet, mon héritier de s'acquiter de ce devoir indispensable, pour acquitter ma Conscience, etc., etc., etc.

Dès ce moment il prévit les suites fâcheuses de ce funeste contretems. Les allarmes les mieux fondées le

jettèrent dans l'accablement le plus triste; mais son exacte probité l'emportant sur le plus vif et le plus ardent amour, il ne balança pas un instant sur le parti qu'il devoit prendre dans cette délicate conjoncture : il part sur-le-champ pour en porter la triste nouvelle à sa chère Winifrid^ qui étoit la seule personne qui l'occupât dans ce moment. Qu'avez-vous à m'apprendre de sinistre, lui dit cette chère amante, à son arrivée? Qu'est-ce que c'est que cette tristesse peinte sur votre visage? Que dois-je augurer de cette contenance abatuë ? Que signifie enfin ce morne silence, et qui vous est si peu ordinaire avec moi ? Au moment où nos cœurs vont se jurer au pied des autels une fidélité éternelle, le vôtre s'y refuseroit-il? Ne suis-je plus en un mot votre chère Winifrid? Et venez-vous me dire que je ne dois plus vous nommer mon cher Llq/d? Parlez; rompez donc ce silence obstiné, qui m'elîra3^e et me confond. Vous voyez, ma chère Wifiifrid (car, malgré tout, je ne puis me dispenser de vous donner ce doux tître), vous voyez le plus passioné des amans, et le plus infortuné de tous les hommes. Nous devons perdre tous les deux la flatteuse espérance d'unir à jamais notre sort. Les sanglots étouffant la voix de Llojd^ et ne pouvant plus prononcer que des sons articulés, il lui remit le fatal papier qui contenoit les dernières dispositions de cet oncle, qui par sa mort avoit ranimé leurs espérances. A peine Winifrid y eut-elle jette les yeux, qu'elle y reconnut l'acte le plus formel de leur mutuelle séparation : sa tendresse lui en peignant d'avance toute l'horreur, elle n'en put supporter l'effrayante représentation. Ils étoient l'un et l'autre dans cette affligeante situation, lorsque le vieux Price, averti du retour de Lloj'd^ entra dans la salle où ces deux amans étoient évanouis. Ne sachant à quoi attribuer un accident aussi singulier, il se fixa sur le plaisir trop vif qu'ils

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avoicnt dû éprouver dans cette entrevue, et ne pensa plus qu'à leur donner ses soins pour les faire revenir l'un et l'autre, sans s'affliger sur les suites qui, dans pareille circonstance, ne sont pas bien dangereuses. Aussitôt que Winifrid eut recouvert l'usage de ses sens, elle sortit pour aller donner un libre cours à ses larmes, et laissa son père avec son malheureux Lloyd.

Le vieux Pricc avoit déjà ramassé le papier qu'il avoit trouvé auprès du siège sur lequel sa fille s'étoit évanouie. Sa façon de penser, bien différente de celle de Lloyd^ lui avoit déjà fourni le moyen d'arranger le tout à son avantage, et conformément aux désirs des deux amans. Je ne vois pas, dit Price, qu'il y ait là de quoi s'allarmer : ce papier n'est connu que de vous et de moi : personne ne sait que votre oncle eût en dépôt cet argent : les orphelins eux-mêmes, ignorant tout, n'ont aucun droit de rien exiger de vous : pourquoi leur révéler un secret qui vous replonge dans la plus extrême misère; car ne vous flattez pas, vous n'avez qu'à choisir, ou de renoncer à ma fille, ou de me remettre cette somme. Quelle dure alternative pour un homme aussi intègre et aussi passioné que Llqyd ! Cette inique et cruelle proposition révoltoit sa probité, et désespéroit sa tendresse. Quelle critique circonstance ! Sacrifier sa tendresse à son honneur, ou son honneur à sa tendresse ! Ce fut ce dernier parti qu'il prit, comme il avoit déjà prévu devoir le faire. Non, Monsieur, répondit-il à Price^ jamais mon inclination ne me fera faire de bassesse : je me croirois indigne de la tendresse de Winifrid^ si, pour obtenir sa main, je devois vous sacrifier ma gloire : elle-même désavoueroit ma foiblesse, et bien-loin de me tendre sa main pour recevoir la mienne, vous la verriez, pour la première-fois, vous refuser une obéissance aveugle à vos volontés : ce n'est pas par un crime que je dois prétendre de l'obtenir, et si ce n'est qu'en

suivant votre conseil que je puis espérer de vous fléchir, soyez assuré que je ne serai jamais votre gendre : la volonté de mon oncle fût-elle moins clairement expliquée qu'elle ne l'est; dusse-je faire les informations les plus difficiles, pour découvrir la demeure de ces Orphelins ; en un mot, me fût-il mille fois plus facile de garder cet argent, je ne me rendrois pas coupable d'une telle infamie : j'aime mieux encore me consumer par l'excès de ma tendresse que de me voir déchirer par les plus cuisants remords. Le père de Winifrid vouloit encore tâcher de le vaincre, et se disposoit à lui représenter les motifs les plus séduisants : Arrêtez, Monsieur, lui dit Llojd^ avec cette fermeté que l'honneur outragé sait si bien suggérer, arrêtez : un lâche peut être vaincu ; mais un homme d'honneur est inébranlable, quand on veut le rendre complice d'un crime ; et pour vous prouver que votre peine est inutile, c'est que dès ce moment je pars, pour m'acquiter envers mon honneur, mon oncle, et les Enfans auxquels je vais remettre leur bien. Un homme qui ne seroit que tendre ne s'occuperoit que de l'affliction de ce jeune amant, et se peindroit aisément le suplice et lemartire de son cœur, après un parti si violent. Mais l'honnête homme découvrira dans cet océan d'amertume une source de consolation bien abondante pour une ame vertueuse. Si la perte de sa chère Winifrid désespéroit Lloyd^ sa vertu se soutenoit puissamment contre un si cruel revers ; si son cœur, navré de douleur, le jettoit dans le plus profond accablement, son ame, satisfaite de la gloire, nageoit dans les plus douces délices ; en un mot, si Winifrid, peinte à son imagination avec tous ses charmes, rouvroit toutes les playes du cœur de Lloyd, la vertu avec tous ses attraits les rendoit moins cuisantes et moins dangereuses. Lloyd, arrivé chez lui, se hâta d'exécuter l'intention de son oncle, et reprit le premier train de vie qu'il avoit

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choisi après son premier malheur. L'acte héroïque qu'il venoit de faire avoit éclaté, et lui avoit fait un honneur infini : il auroit pu même en retirer les plus grands avantages, si son cœur, plein de Wïnifrid^ eût été capable d'autres engagements; mais son amour et sa tendresse pour sa première amante, quoique sans espoir, n'avoient rien perdu de leur force ni de leur vivacité. Vivement sollicité de faire un établissement, qui d'ailleurs eût fait l'objet de ses vœux, s'il avoit pu oublier Wiiiifrid, il s'y refusa constamment, préférant une honnête médiocrité à une fortune considérable et à la possession d'une trèsjeune et très-aimable Demoiselle, qui se seroit crue trèsheureuse d'unir sa destinée à un homme qui, à tous les agréments d'une jolie figure, joignoit encore l'avantage de passer pour un héros en probité et en amour.

Mais enfin le tems étoit venu où la confiance, suffisamment éprouvée, devoit recevoir le prix qu'elle avoit si glorieusement mérité. La mort enleva enfin le trop avare et trop cruel Price; et Winijrid, après les délais marqués par la bienséance, pouvant disposer à son gré de son sort, rendit justice à la véritable tendresse de Lloyd^ couronna sa probité, et satisfît à son propre cœur, en épousant l'homme le plus tendrement aimé et le plus digne de l'être. Depuis quinze mois ils vivent ensemble, avec les mêmes soins, le même empressement, et la même tendresse, que les premiers jours qui suivirent leur Hymen : l'unique fruit qu'ils en ont encore les comble d'une joie et d'une satisfaction qu'eux seuls peuvent exprimer. Tous leurs voisins admirent dans Winifrid l'épouse la plus fidelle, la plus modeste et la plus vertueuse -, et ddinsLlqyd l'époux le plus tendre, le plus complaisant et le plus doux. Heureux les ménages si bien assortis que celui-là ; plus heureuse encore la société, si elle n'en reconnoissoit pas d'autres!

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