‹ La gazette de CythèreChapitre 8 sur 49 · DE CAPO-CORSO, CAPUCIN · texte numérisé non relu

DE CAPO-CORSO, CAPUCIN

Rome.

'on n'ignore pas que les derniers troubles de l'isle de Corse ont donné occasion à plusieurs troupes de bandits et de scélérats de s'assembler en corps, sous prétexte de défendre leur liberté opprimée; mais réellement pour piller leurs compatriotes, et égorger inhumainement les Génois, et ensuite les Français, leurs plus cruels Ennemis, Pierre Perreti, originaire de la partie septentrionale cette isle, quoique d'assez bonne famille, ne - voulant pas seconder les vues que ses parents avoient sur lui, après bien des fredainnes, et ne sachant plus où donner de la tête, se présenta au chef d'une troupe de ces bandits : son air déterminé, sa taille avantageuse, des bras nerveux, une santé

robuste, une figure patibulaire qui n'annonçoit pas audelà de vingt-cinq ans, en un mot tous les dehors d'un coquin décidé, le firent admettre avec plaisir au nombre de ces assassins. Pcrreti ne fut pas longtems à prouver combien il étoit digne d'être membre de cette société; et plusieurs occasions qui se présentèrent, coup sur coup, lui donnèrent lieu de prouver à son chef qu'il ne s'étoit pas trompé dans le choix qu'il avoit fait, et à ses camarades qu'il étoit digne de toute leur estime. Perreti enfin, par des coups d'éclat et d'un héroïsme surprenant, mérita toute la confiance du Commandant, et s'attira la jalousie de ses confrères, tant par la supériorité de ses talents que par la place de Lieutenant-Commandant à laquelle il fut nommé, quoiqu'il ne fût qu'un des derniers reçus. Cependant, au milieu des prospérités, des honneurs et des succès les plus glorieux, Perreti, faisant de sérieuses réflexions sur son état, en connut tout le danger; et pensant que si malheureusement il étoit pris par quelque détachement François, qui faisoit la patrouille la plus exacte, et qui, de tems en tems, enlevoit des pelotons entiers de ces bandits, sa gloire et son autorité s'évanouïroient comme un songe, et que ce seroit sur l'échaffaud qu'il faudroit faire le triste aveu du néant et de la vanité de cette même gloire. Rebuté par les périls auxquels il étoit continuellement exposé, les fatigues, les veilles et les marches forcées qu'il étoit obligé de faire continuellement, dans une profession qui tôt ou tard conduit au suplice, aïant affoibli sa santé et épuisé ses forces; mais plus que tout cela encore, les cris et les remors de sa conscience le bourrelant nuit et jour, et lui reprochant son infamie, il prend la généreuse résolution d'abandonner ses Camarades, de se consacrer à la pénitence, de changer les avantages d'un Héros contre ceux d'un Saint, et en un mot d'essayer s'il ne seroit pas plus doux et plus

sûr d'imiter la foiblesse du grand nombre que de trop se confier sur ses propres forces.

Comme Perreti n'avoit point fait part de son projet à son supérieur, qui, sans doute, ne l'eût pas approuve, il partit et quita sa troupe, sans congé. La grâce agissant, de plus en plus, sur le cœur de Pcrreli, et l'horreur de sa vie passée se peignant à son imagination sous les plus effrayantes couleurs, le repentir le plus violent et le plus sincère étoit suivi des plus fortes résolutions d'un changement de vie. S'étant endormi un jour au pied d'un arbre, dans un endroit assez solitaire, après une méditation des plus ferventes sur les jugements de Dieu, saint François lui apparut en songe tout rayonant de gloire, sous l'habit le plus humiliant, et chargé de tous les instruments de la plus austère pénitence : Écoute, Perreti, lui dit le Séraphique Esprit, je suis envoyé vers toi par ton maitre et le mien; regarde mes mains, mon côté et mes pieds; et reconnois à ces sacrés stigmates* que je suis et le favori et l'envoyé du fils de Dieu : tes sentiments de componction sont enfin parvenus jusqu'au Thrône des Miséricordes : toute la cour céleste, et particulièrement les glorieux pénitents de mon Ordre, ont adressé leurs supplications au très-haut : ta grâce a été accordée à nos ferventes prières; mais à une condition : vois-tu ces vieux haillons, qui, quoique d'une des plus grossières étoffes, n'ont pu tenir contre le tems qui use tout; cette grosse corde, ce long chapelet, ces vieilles sandalles, cette haire, ce Cilice et cette discipline? Ce sont autant de marques de ma puissante protection, et des gages fort assurés de la vie éternelle : je les ai bénis moimême sur l'autel de l'Agneau sans tache, afin que leur

I. Les stigmates sont les cinq playes du sauveur, imprimées par un Séraphin au grand saint François, d'où il porte le surnom de Séraphique,

vertu en fût plus puissante : si tu veux donc partager la gloire des Bienheureux, tu dois entrer dans mon Ordre : que sa rigueur ne te décourage pas ; chaque état a ses douleurs, et la besace a des avantages, inconnus aux trop sensuels mortels : approche, et que je te revête moi-même de ce saint habit. Sans doute que Perreti, voulant obéir à la voix du Saint, aïant fait quelque effort pour s'approcher de l'Envoyé de Dieu, s'éveilla, comme il arrive presque toujours; et tout plein de l'esprit de Dieu, que saint François lui avoit soufflé avant de disparoître, il crut à la réalité de cette vision; et regardant autour de lui, sa surprise fut extrême de ne pas voir le messager céleste, et de ne pas trouver tout l'attirail monacal, brûlant déjà d'impatience d'augmenter le nombre des Fainéants, des Hipocrites et des Libertins. Une expérience trop constante ne prouve que trop bien qu'un Moine, qui n'est qu'inutile à la société, est aussi rare à trouver qu'un beau diamant dans les Mines les plus riches.

Perreti, un peu remis de l'agitation où l'avoit mis sa vision, en pénétra aisément le sens mistérieux, et prenant à la lettre et pour une réalité ce qui n'étoit probablement qu'un effet d'une imagination échaufée, et plus encore une suite des préjugés d'une éducation superstitieuse, fit vœu sur le champ d'entrer dans l'ordre de Saint-François, et de se retirer dans un Couvent de Capucins, comme étant ceux de ses Enfans qui suivent le plus exactement l'austérité de sa règle.

Bien des gens pour qui j'écris ne seront pas fâchés, peut-être, que je fasse ici une courte digression, pour leur donner une idée de la vie des Capucins, et du règlement de leurs maisons.

Tous les Moines, en général, mais plus particulièrement les Capucins, font trois veux, en entrant dans l'ordre. Ils promettent à Dieu de vivre dans une perpé-

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tucllc continence et dans la plus rigoureuse chasteté. Ils promettent au monde de ne lui être pas à charge, et de vivre dans la plus exacte pauvreté. Et enfin ils promettent à leur supérieur la plus aveugle obéissance. On convient assez généralement qu'ils ne tiennent aucune de ces trois promesses, malgré le serment solemnei dont elles sont accompagnées. Leur amour pour les femmes, et encore plus pour les jolies filles, prouve invinciblement, par les suites ordinaires et fréquentes, leur imprudence de promettre une chose que la nature désavoue, et qu'elle sait bien, quand il lui plaît, leur faire violer. Tous les états assez malheureux pour être témoins du luxe, des richesses, de l'opulence de la plupart des Moines, déposent contre le vœu de pauvreté; et les désordres intestins, les petites guerres civiles, et les atrocités qui en sont trèssouvent les suites, les meurtres même qui s^en suivent quelquefois, prouvent évidemment que le vœu d'obéissance n'est pas le mieux accompli. Cependant, comme ces trois vœux sont le fondement de toutes les Règles Monastiques, les Fondateurs en avoient tiré toutes les conséquences, médiates et immédiates, d'où il résultoit un plan de vie mortifiée et pénitente, qui n'a été jamais bien régulièrement suivi, et qui aujourd'hui n'est qu'un prétexte plausible pour vivre assez publiquement dans des désordres honteux et dans la molesse la plus recherchée. Les dehors de pénitence, que ces pieux Fainéans affectent quelque fois; la simplicité apparente de leurs maisons, toutes leurs dévotions superstitieuses, en un mot tous ces airs Gaffars que quelques-uns d'entre eux savent si bien prendre, ne trompent aujourd'hui que les sots et les Femmelettes : et s'ils écrivent en grands Caractères audessus de la maîtresse-porte de leur monastère que l'entrée en est interdite aux Femmes, outre la. ressource qu'ils ont de les faire entrer par la porte de leur Eglise,

ils savent bien les aller trouver chez elles, où pour l'ordinaire ils ont les entrées très-Libres.

D'après ce portrait que je puis assurer être plus flatté et plus adouci qu'il n'est exagéré, le Lecteur sera plus à portée de suivre le trait d'histoire que j'ai à continuer, et que je vais reprendre. Ce que je viens de lui dire des Moines en général lui servira d'introduction à l'anecdote que je lui assure être des plus véritables et des plus singulières.

Perreti, sans perdre du tems, suit les fortes impulsions de la grâce : vaincu par sa force, toujours victorieuse, comme assurent certains Théologiens, ou seulement relativement victorieuse, comme disentd'autres, il marche, à grands pas, à la suite d'un sillon de lumière qu'il crut appercevoir dans le ciel, et qu'il ne doutoit nullement avoir été tracé par le Saint, en se retirant dans le séjour des Bienheureux, jusqu'à ce qu'arrivé devant la porte du couvent des Capucins de Gorté, il ne doute plus de la volonté du ciel et de sa vocation divine, en voyant cette trace de lumière fixe sur la Capucinière; comme l'étoille, qui avoit guidé les Mages, s'étoit arrêtée sur l'étable. Il sonne et demande à parler au Gardien; son air contrit et humilié fit bientôt deviner au vieux Supérieur le sujet qui ammenoit Perr^f / dans sa retraite : celui-ci, sans lui donner le tems de l'interroger, lui fit un récit abrégé de sa vie; il ne fut pas même obligé de dissimuler et de cacher le trait deshonorant de son brigandage; il étoit assuré de trouver quantité de Gapucins convertis, qui n'avoient pas valu plus que lui dans leur jeunesse; mais insistant fortement sur la vision, il conclut sa suplique, en protestant qu'il vouloit vivre et mourir dans les austérités de la vie pénitente, et qu'à cet effet il demandoit instamment le saint Habit. Le Gardien ne pouvant retenir ses larmes, en apprenant que le saint Fondateur de l'Ordre,

qui depuis longtcms n'avoit donne aucune preuve évidente de sa vie spirituelle, venoit de la manifester au monde, et confondoit par là l'incrédulité, qui commence à douter et à se moquer de la vertu, de la puissance et même de la sainteté de cet homme qui, au témoignage des historiens de l'Ordre, a été le type le plus parfait et le plus accompli du Rédempteur des hommes ; le Gardien, dis-je, ne pouvant se posséder de joie, assembla sur-lechamp la communauté, et après un discours pathétique, éloquent, et convenable à la circonstance, dépouilla Perreti de ses propres habits, le tondit, et le revêtit de l'habit de l'Ordre avec les cérémonies d'usage en pareil cas. Pet^relî prit à son nouvel enrôlement le nom de Modeste, par opposition à celui de sans-quartier qu'il avoit pris lors de son premier engagement : et désormais ce sera sous le nom de Frère Modeste que nous désignerons notre digne Capucin.

Dès sa première entrée au noviciat. Frère Modeste donna les marques les plus certaines de la conversion la plus sincère : il en trouva les mortifications, qui d'ailleurs y sont excessives, trop légères; il renchérit sur tous les exercices de la plus rigoureuse pénitence; son habit, tout vieux qu'il étoit, quand on le lui donna, lui parût trop approcher de ceux qu'on porte dans le monde; il en réforma l'élégance apparente, en le déchirant en mille endroits, et ne le conservant un peu entier que dans la partie que la décence ne lui permit pas de percer à jour; la corde dont il se ceignit étoit bien plus grosse que celle de ses confrères; il augmenta son Rosaire d'un très-grand nombre de Dixaines; sa discipline ne lui parut pas assez rude pour ensanglanter son corps; il y ajouta quantité de pointes tranchantes; ses sandalles lui parurent une chaussure trop leste et trop délicate ; il obtint la permission de marcher absolument nuds pieds. Je ne fînirois pas si je

ja LA GAZETTE DE CYTHERE.

voulois décrire toutes les pieuses inventions que sa ferveur lui suggéra pour accabler ce corps, qu'il prétendoit avoir été traité très-délicatement; je me contenterai d'ajouter que le Maître des Novices fut contraint d'arrêter les excès de pénitence auxquels Modeste se livroit, qui, en n^ême tems qu'ils excitoient la jalousie de ses frères, faisoient craindre qu'il ne fût enlevé par une mort forcée et prématurée, qui auroit privé l'Ordre d'un sujet rare, excellent, et qui paroissoit bien propre à lui rendre son premier lustre.

C'est dans de pareilles circonstances, et dans des conversions aussi surprenantes, que le malin Esprit redouble ses efforts pour détourner les âmes du chemin de la vertu. Modeste en fit la plus rude et la plus affligeante épreuve : le Démon avoit d'autant plus d'avantage, que Frère Modeste s'étoit livré aux débauches les plus excessives, et qu'il avoit goûté ci-devant les plaisirs dans toutes leurs différentes espèces. L'Esprit tentateur les lui peignoit continuellement sous les plus vives couleurs, et le vexoit nuit et jour par des illusions séduisantes et dangereuses; le rusé séducteur tiroit même avantage des macérations du bon Novice; et ce qui devoit naturellement servir à réprimer la révolte de la chair ne faisoit bien souvent qu'aiguiser l'aiguillon de la concupiscence : tout, jusqu'à sa robe de grosse bure, vivifioit, pour ainsi dire, cette chair que les stratagèmes de Satan entretenoient dans toute sa force intrinsèque, quoiqu'à l'extérieur son corps décharné et exténué menaçât d'une ruine prochaine. Modeste, désespérant de faire une glorieuse résistance, et commençant déjà à perdre un peu de terrain vis-à-vis de son redoutable ennemi, crut qu'en changeant de demeure le Démon se contenteroit du champ de bataille qu'il lui céderoit, et qu'il se mettroit à l'abri de ses poursuites. Aïant consulté son Directeur, celui-ci, d'après un examen

sérieux de toutes les circonstances, crut qu'clVectivement la fuite ctoit le seul remède aux violentes tentations dont le jeune Religieux étoit aflligc, en fit son rapport au R. P. Gardien, qui dans le moment lui fit expédier une obédience pour le Ouivent des Capucins de Rome. Modeste avoit cru devoir choisir cette grande ville par préférence, ili cause des secours spirituels qu'il pouvoit y recevoir en abondance et de la première main, au cas que Satan s'obstinàt à l'y suivre. Il comptoit beaucoup surtout sur l'autorité du R. P. Général, et presque autant sur le pouvoir du Chef universel de l'Eglise, qu'il pourroit aisément appel 1er à son secours, supposé que le Démon fût assez imprudent que de venir compromettre sa gloire dans la Cité Sainte, où des croix, des chapelets, des agnus, des reliques, nouvellement trouvées, l'attendoient pour l'accabler et le confondre; et, de plus, une patente, en forme d'indulgence, duëment signée du Souverain Pontife, pour lui signifier d'avoir à déguerpir sur le champ, et de laisser en paix le jeune Moine. Toutes ces considérations donc firent prendre à Modeste la route de la capitale du monde chrétien. Le jeune Frère, muni des atestations les plus glorieuses, est reçu avec toute la cordialité et toute la sincérité dont les Moines sont susceptibles.

Mais soit que Modeste, pendant la traversée de l'isle de Corse à Rome, eût fait une espèce de trêve avec son ennemi; soit, ce qui est plus probable, qu'ils eussent signé un traité de paix, par lequel, se cédant mutuellement quelque chose, ils s'en garantissoient respectivement la possession tranquille, il est certain que le Novice y arriva dans une assiette tranquille, et qu'il s'y comporta, presque en arrivant, d'une façon à confirmer que Satan n'avoit pas osé l'attaquer dans ces saints retranchements. Si cependant il est permis de conjecturer dans une. affaire de cette importance, on peut raisonnablement conclure,

de la suite, que Modeste^ dans son accord définitif ou provisionel avec le Démon, lui avoit cédé la paisible possession de son cœur et de son ame, et que le Démon, en compensation, avoit cédé au Moine la jouissance de son corps; en un mot, il y a lieu de croire que Satan régloit et conduisoit l'intérieur, et que Modeste régloit et dirigeoit l'extérieur. Ainsi le premier se mêloit des affaires du dedans, et le second, de celles du dehors.

En conséquence d'une paix si avantageuse pour l'un et pour l'autre. Frère Modeste pensa sérieusement à diversifier les exercices de la pénitence par des amusements innocents : il commença à prendre goût pour les divertissements du cloître, qui, par le goût exquis qui y règne chez les Capucins, les mettent beaucoup au-dessus de ceux auxquels on se livre dans les autres Couvents. Leur uniformité le lassant à la fin, il pensa de s'en procurer au dehors; revêtu de l'emploi de quêteur, il avoit toutes les facilités imaginables, tant pour les varier que pour se les procurer, toutes fois et quand bon lui sembleroit. Bien résolu d'être fidèle observateur de son traité. Modeste, en traînant la besace dans la ville de Rome, cherchoit à y faire une connoissance avec laquelle il pût partager une portion de ce que la charité des fidelles lui donnoit pour ses confrères. Enfin, après bien des recherches, il choisit pour son dessein une fille d'une vertu assez moyenne, mais qui lui parut la plus propre aie délasser sur la fin de sa quête, par son enjouement et son embonpoint : Modeste, rapellant peu-à-peu ses premières inclinations, n'étoit pas tout-à-fait délicat dans le choix de ses joujoux; d'ailleurs son nouvel accoutrement ne favorisoit pas sa délicatesse, s'il en eût été susceptible; enfin il* s'arrangea avec cette créature, du mieux qu'il lui fut possible. Ajitonia, c'est ainsi que se nommoit la nouvelle mère spirituelle du Couvent des Capucins de Rome, Anto?iia, quoi-

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que un peu Libertine, ctoit d'ailleurs honnête, et sincèrement attachée à Modeste; leurs accords faits, les arrcs reçuiis et données de part et d'autre, elle lui dit que, pour l'acquit de sa conscience, elle dcvoit l'avertir qu'elle étoit actuellement entretenue par un homme de la garde du Pape; que cet homme. Italien à tous égards, étoit excessivement jaloux et soupçonneux; et que si malheureusement il s'appercevoit de leur intrigue, il n'y avoit aucun quartier à attendre ni pour l'un ni pour l'autre; que d'ailleurs sa figure, embellie de deux superbes moustaches, étoit en état d'inspirer l'effroi; que c'étoit un gaillard de six pieds deux pouces, et qui ne marchoit jamais sans un grand sabre aiguisé de frais; qu'ainsi il y avoit tout à craindre de la plus petite imprudence, et qu'en conséquence il ne lui étoit possible que de lui accorder quelques momens à la dérobée. Tout autre que Modeste se fût dédit sur-le-champ, et eût cherché des plaisirs plus tranquiles et moins périlleux; mais tout ce (\\iq Antonia venoit de lui raconter de son rival, loin de le consterner et de le décourager, ne servit qu'à lui rapeller avec satisfaction ses anciennes prouesses; son cœur martial commençoit même à reprendre le dessus; et s'il en eût cru son premier mouvement, il eût lutté ouvertement avec son Copartiteur; tant il est vrai que ce que dit Horace se vérifie toujours : Natiiram si expellas, etc. ; mais le jeune Frère, imposant silence à son amour-propre, qui l'invitoit à provoquer ouvertement le Garde de Sa Sainteté, prit le parti le moins violent, le plus sage et le plus sûr, pour un homme de son état; et considérant plus dans sa personne le caractère de Religieux que l'ancien titre de Lieutenant- Général d'une troupe de bandits, il se réduisit à vaincre son ennemi, et à remporter un avantage complet sur lui, en n'employant que la ruse, la feinte, et l'hipocrisie même, si le cas le requéroit. Quoiqu'il ne fût pas,

depuis longtems, dans la milice sainte, il en avoit cependant sérieusement médité une des règles les plus fondamentales de son Code; et s'étant convaincu de son importance et de son utilité, il crut ne pas devoir s'en écarter, à l'exemple de tout le corps Ecclésiastique, dont, par ce mo3^en, le militaire est presque toujours la dupe.

Antonia promit à Frère Modeste la première nuit qu'elle auroit de libre, pour la ratification solemnelle du contrat, s'engageant néanmoins à lui laisser sortir sa pleine exécution, en attendant qu'ils pussent le revêtir de toutes les formalités requises. Le ciel favorisa bientôt leurs vœux. Le Saint-Père, à la sortie d'une audience qu'il avoit donnée aux Ambassadeurs de Bourbon, avec ksquels il venoit de prendre les arrangements ultérieurs qui dévoient suivre la suppression de la ci-devant Société de Jésus, se trouvant fatigué et excédé de travail, eut fantaisie d'aller souper à Castel-Gandolfe, avec son Confesseur Bontempi, et d'y coucher, pour ne revenir au Vatican que le lendemain pour diner. L'amant à'Antojiia se trouvoit justement de garde, et fut obligé d'être de l'escorte. Antonia ne manqua pas d'en avertir Yvhvç. Modeste, qui, vu l'impatience oii il étoit de s'expliquer à loisir avec la mère spirituelle, ne manqua pas de se rendre, lorsqu'il put sortir sans être découvert, devant attendre pour cela que toute la communauté fût retirée et ensevelie dans un profond sommeil. Il ne fit cependant pas languir sa belle, puisque les Capucins se couchent à six heures, et que Modeste pouvoit, en toute sûreté, escalader la clôture à sept au plus tard, comme il le fit effectivement. Il partit donc comme un éclair, et vola entre les bras âC Antonia, qui lui rendoit tous les jours sa profession plus agréable, et qui l'encourageoit puissamment à porter la besace. Arrivé chez elle, les préludes ne furent pas longs; ils étoient tous les deux expéditifs : après une lecture assez

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rapide de leur acte d'association, ils en jurèrent, de la façon la moins équivoque, l'accomplissement; et l'aiant mis ;\ exécution, le mieux qui leur lût possible, après bien des ratifications formelles, ils se couchèrent sans malice, et s'endormirent paisiblement sur le lit ordinaire d'Afitofiia. A peine goùtoient-ils les douceurs d'un sommeil qui leur étoit devenu nécessaire, qu'Antotiia, qui dormoit moins profondément sans doute, entendit et reconnut la voix de son amant, qui frapoit à coups redoublés, et qui déjà commençoit à jurer, comme un homme de sa profession. Qu'on juge de la surprise, de la peur et en un mot de la triste situation de cette fille : elle éveilla à force Frère Modeste^ qui revoit, dans cet instant, à l'office de Matines, et qui croyoit entendre dans le dortoir la lugubre cressdle qui l'appeloit au chœur.

Antonia^ à demi morte et au désespoir, assura Modeste qu'il n'y avoit aucune ressource pour eux, et que, certainement, le Garde, dans le premier accès de sa fureur, les immoleroit tous les deux à sa vengeance. Il n'y avoit pas même du tems pour réfléchir et délibérer sur le moyen le plus propre de se soustraire à la colère ou plutôt à la rage de ce rival ; et les coups redoublant à la porte, à peine Modeste eut le temps de ramasser ses habits, et de se précipiter tout nud sous le lit, qu.'Antonia fut contrainte d'ouvrir la porte, et de faire entrer son premier amant. Emporté par le dépit, il commença à éclater en reproches sur la lenteur inusitée de sa maîtresse, et la saisissant par le bras, il étoit prêt de passer des menaces aux effets; mais cependant yl;z/^o;zza fiit si bien qu'elle le radoucit et le calma. Il lui ordonna, la paix étant faite, d'allumer de la chandelle, pour pouvoir se déshabiller à son aise. A cette demande. Modeste crut que sa dernière heure étoit arrivée, et qu'étant infailliblement découvert, il passeroit sous le tranchant du glaive de

son rival; mais l'adresse d'Ajifojiia soutint encore, pour quelques momens, son espérance. Cette rusée Pèlerine avoit eu soin de laisser tomber de l'eau dans la boëte où étoit le briquet et l'amadoue; et par cette précaution elle avoit rendu cette ressource inutile; en effet, elle avoit beau battre le briquet, et son amant eut beau essayer par des coups plus forts de faire prendre feu à l'amadoue, ils ne purent jamais parvenir ni l'un ni l'autre à en avoir une seule étincelle. Malgré cela. Modeste, qui ne pouvoit pas deviner le stratagème d'Aîitonia^ croyoit entendre la cloche funèbre et lugubre de la capucinière annoncer sa mort, à chaque coup que le fer donnoit sur le caillou ; mais enfin, voïant que toute la force du Garde et son opiniâtreté étoit inutille pour avoir du feu, dès lors il commença à espérer et à se flatter que leur maîtresse commune trouveroit bien le moyen de le sauver, en travaillant à se sauver elle-même. Il bénissoit en même tems les femmes, dont les ressources et les finesses sont inépuisables. Celle-ci, pour achever de tromper son Argus^ lui proposa d'aller chercher lui-même delà lumière au corpsde-garde, qui n'étoit pas éloigné de sa maison; à cette proposition Modeste^ confirmé dans la bonne idée qu'il avoit conçue de l'habileté d'Antoiiia, tressailloit de joie, autant que sa critique position le lui permettoit. «Y penses-tu ? lui répondit le soldat; je suis ici sans permission, et je ne puis m' exposer sans danger à me faire reconnoître. » Cette réponse, suivie d'un ordre exprès pour Atiionia d'y aller elle-même, fit retomber Modeste dans sa première perplexité, et embarassa extrêmement la fille, qui se vit presque à bout de son latin; mais revenant bientôt à ellemême : « Il y en auroit pour trop longtems, avant que je ne fusse habillée et en état de sortir, dit-elle à son amant ; mais croyez-moi, ajouta-t-elle, il y a au coin de la rue la plus voisine d'ici une Lampe qui brûle devant une image

de la bonne Vierge, qui y est dans une niche; allez-y allumer la chandelle : la bonne Marje ne vous en empêchera certainement pas. » Modeste^ qui, a cette saillie, ne pouvoit presque contenir son rire, quoiqu'il se vît expose au plus grand danger, faillit tout perdre par un soupir qui lui echapa malgré lui : enfin le Garde, fatigué et harrassé, ne voulant pas profiter de ce dernier expédient pour avoir de la lumière, préféra de se déshabiller à l'obscur, ce qu'il exécuta sur-le-champ. Prêt à se mettre au lit, il se baissa selon sa coutume pour prendre une bouteille de liqueur forte, qu'il avoit soin d'y tenir, afin d'être à portée de se restaurer, quand il le jugeoit à propos ; mais Antonia, qui savait sa coutume, n'avoit pas manqué de la placer à propos pour la lui donner ellemême; malgré cette précaution, peu s'en fallut qu'elle ne lui devînt inutile, puisque la main du Garde n'étoit pas à un demi pouce de distance de la tête de Frère Modeste, lorsque Antonia y porta la sienne pour enlever la bouteille, et forcer ainsi son amant à se relever. Modeste trembloit déjà comme un Quaker; cependant il échapoit toujours au danger; car peu s'en fallut que le Garde, au-lieu de prendre la bouteille, ne le saisît par la tête; et la chose étoit inévitable, sans la dextérité et la promptitude à''A7itoma. Antonia^ sans perdre un moment, saute dans son lit, et s'adressant à son amant : « La nuit est très-froide, lui dit-elle, dépêchez-vous ; mettez-vous à côté de moi, pendant que la place est encore chaude. « Modeste, ne doutant plus d'échaper absolument au danger, pensoit déjà au moyen de sortir de la chambre, quoique sa situation fût des plus critiques. Ce vieux lit, qui n'étoit que de sangles, servoit depuis si longtems, que les bandes s'étant relâchées, le fond touchoit presque au pavé de la chambre, quand on le surchargeoit un peu; ainsi quand ce grand corps, presque aussi lourd que Goliat, se laissa

tomber dans ce lit, on s'imagine bien que Frère Modeste devoit être tellement foulé, que, ne pouvant tourner à droit ni à gauche, il risquoit à tout moment d'y être suffoqué ; chaque mouvement que le Garde faisoit, avant qu'il fût endormi, étoit autant de coups de massue, qui, en écrasant son corps, le mettoient insensiblement de niveau avec le plancher. Heureusement que Modeste n'a.Yoït pas eu le temps de s'habiller; car s'il eût eu ses habits, faisant un plus gros volume, il n'eût pas pu y tenir si longtems -, et avant que le matin fût venu, il eût été obligé de se faire connoître, pour sortir de la presse où il se trou voit.

Mais le Garde du Pape s'étant enfin endormi, après plusieurs tours faits dans ce mauvais lit, et Modeste étant bien assuré que son sommeil étoit profond, par un ronflement, qui, quoique très-désagréable à entendre dans toute autre circonstance, flatta plus ses oreilles dans ce moment qu'une musique des plus mélodieuses; Modeste^ dis-je, commença à penser sérieusement à se dégager; ce qu'aïant fait avec toute la précaution imaginable, il se trouva enfin maître de choisir le parti qu'il jugeroit le meilleur pour sortir de ce Labyrinte, dont l'entrée lui avoit été facile, mais dont il avoit déjà désespéré de trouver la sortie.

Le premier moyen qu'il imagina fut de sauter par la fenêtre ; mais aiant considéré qu'elle étoit trop haute, et que par-là, outre qu'il pouvoit se tuer ou du moins s'estropier, il risquoit de rendre publique une intrigue qu'il avoit tant d'intérêt de cacher, il ne s'y arrêta presque pas. Le second moyen qui se présenta fut de se saisir du sabre du Garde, de lui couper la tête dans l'instant,, au moins de l'obliger à faire une capitulation honorable tant pour lui-même que pour Demoiselle Antonia. Cette dernière résolution de Frère Modeste se fortifioit d'autant plus, que peu s'en falloit qu'il n'eût repris sa première

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façon de penser; et n'eût été les périls de sa première profession, il l'eût volontiers préférée à la sainteté de l'état cénobitique. Cependant, pouvant dans l'état religieux, en gardant certaines apparences, vivre, à quelque différence près, comme lorsqu'il étoit parmi les bandits de Corse, il suivit constamment sa dernière vocation.

Enfin Modeste s'arrêta à un troisième expédiant comme le plus sûr, et le plus propre à triompher d'un rival qui étoit venu le supplanter si mal-à-propos : sortant donc de dessous le lit avec toutes les précautions imaginables et en se glissant peu à peu, pour ne pas éveiller le géant, il se dégagea à la fin; et s'habillant de pied en cap avec tous les habits du Garde, il mit à la même place les siens, afin que celui-ci, s'éveillant, y fût trompé : aiant donc troqué son capuchon contre un chapeau bordé, son mauvais habit contre un habit galoné, sa corde et son rosaire contre un ceinturon et un sabre, ses sandalles contre des bottes, en un mot, son froc contre un habit militaire, il étoit encore tenté de se venger sur-le-champ de son cruel ennemi. Les habits dont il venoit de se revêtir, faisant un effet contraire à celui du saint habit, peu s'en fallût qu'il ne tranchât la tête à ce second Goliat ; mais, pour se soustraire à cette forte tentation, il se hâta de descendre, et d'aller dans la rue prendre sa résolution ultérieure. Après quelques réflexions sur le parti qu'il y avoit à prendre, il s'arrêta à un qui, sans être ni si violent ni si tragique que ceux qui s'étoient présentés jusqu'à ce moment, étoit, pour le moins, aussi efficace pour satisfaire à son juste ressentiment. Quoique Modeste s'applaudît d'avoir mis son adversaire dans un cruel embarras, par la substitution qu'il avoit faite de ses propres habits à ceux du Garde, sa victoire n'eût été qu'imparfaite, s'il n'avoit pas jouï lui-même du divertissant spectacle de voir ce nouveau Franciscain, Pour y

réussir et rendre la scène publique, il s'en va au corpsde-garde voisin ; et aïant demandé à parler à l'Officier de garde, il lui dit que, passant devant une maison suspecte, il y avoit vu entrer un Religieux Capucin, et qu'il étoit sûr que, dans le moment qu'il lui parloit, le Moine étoit couché avec une fille de mauvaise vie, et que, pour garant de sa paroUe, il consentoit à se rendre son prisonnier luimême, et à subir la punition la plus exemplaire, s'il lui en imposoit. L'Officier avoit toute la peine du monde à l'en croire ; il étoit si prévenu en faveur de la sainteté des Moines, et en particulier en faveur des Capucins, que, croyant que Modeste lui en imposoit, ou exagéroit de beaucoup, il ne s'en raporta à son récit qu'après les protestations les plus fortes de la part de Modeste^ qui, avant tout, dut essuïer de la part du crédule Officier une verte réprimande sur la vie débordée et licencieuse des militaires en général. Enfin, se rendant aux assurances du faux soldat, il exigea de lui qu'il le conduiroit à la maison de la courtisanne. Arrivé devant la porte, Modeste frapa si rudement, que le Garde, éveillé à ce bruit, ne douta pas que ce ne fût un détachement qui venoit se saisir de lui, l'Officier aïant, sans doute, reconnu qu'il s'étoit évadé de Castel-Gandolfe : sa faute lui paroissoit d'autant plus impardonnable, qu'il avoit quitté son poste pendant la nuit. Ne doutant donc plus de son malheur, il ne vit d'autre expédient que de se mettre sous le lit, et, pour empêcher ses camarades de faire de grandes recherches, il se saisit des habits qui étoient sur la chaise, et se tapit, le mieux qu'il lui fut possible, à peu près à la même place où Modeste avoit eu tant de peur et tant de peine.. En attendant, Aiitonia fort en peine et fort allarmée ouvrit la porte. Modeste et sa suite, entrant avec précipitation, lui demandent ou étoit le Capucin qu'ils savoient positivement avoir passç la nuit avec elle ; et sans lui donner Iç

tcms ni de répondre ni de se tranquiliser, toute l'escouade accourt à la suite de Modeste^ qui l'introduisit dans la ciuimbre (X'Antonia. Antonia, sachant positivement que Modeste s'étoit évadé, et étant bien assurée qu'on ne le trouveroit pas chez elle, protesta en prenant tous les Saints à témoin qu'il n'yavoit pas de Moine chez elle, et qu'elle ne recevoit jamais de pareille engeance. Modeste^ qui connoissoit exactement tous les coins et toutes les cachettes de la chambre, se douta bien que le gaillard se seroit fourré sous le lit; commença à fouiller; et retirant d'abord une partie de son accoutrement monastique : « ici, Monsieur, dit-il à l'Officier de garde, ici : je ne crois pas me tromper;» et aïant mis sa tête sous le lit : «ah! j'étouffe, dit Modeste; quelle odeur insuportable! Vraiment, non, Monsieur, je ne me trompe pas; c'est lui-même ; l'odeur du gousset capucinal infecte ; j'en suis étourdi : j'avois bien toujours oui dire que, pour trouver un Capucin, il n'}^ avoit qu'à le suivre à la piste, comme les chiens suivent le renard; je n'eusse jamais cru qu'ils sentoient si mauvais ; l'odeur du bouc, quand il est en chaleur, est plus supportable que celle du Capucin. Prenant la Lanterne que la garde avoit apportée, il découvrit l'infortuné Gaillard, malgré sa grandeur naturelle si rapetissé, qu'à peine pouvait-on le distinguer, tant il s'étoit, pour ainsi dire, apétissé et applati sous ce lit, trop bas pour servir de cachette aisée et commode. « Bon, Messieurs, s'écrie Modeste^ le voici, ce saint Moine, avec toutes les marques caractéristiques de la sainteté;» et tirant de dessous le lit la croix, le rosaire, la discipline et la corde : « Vous voyez bien, Messieurs, que le saint homme étoit venu ici pour faire pénitence : c'est bien domage que nous venions le troubler dans cette sainte retraite : voyez. Messieurs, comme il est tout nud : il étoit prêt, sans doute, à se donner la discipline : ce n'est assuré-

ment que par modestie, et que pour cacher le mérite de cette bonne œuvre, qu'il est venu se mettre ici si mal à son aise : permettez, père révérend, que je vous aide à macérer votre corps, pour la gloire de Dieu. Frère Modeste, en même tems, lui donnoit de si grands coups de corde, que le pauvre malheureux en étoit déjà tout meurtri. (1 Sortez de ce réduit, mon cher Frère ; sortez ; n'aiez pas peur : nous vous épargnerons la peine de vous flagrer vous-même; et puisque vous avez choisi ce lieu pour vous y mortifier, bien loin de vous détourner d'une si sainte action, nous vous aiderons avec plaisir dans ce saint exercice : vous savez bien qu'il n'est rien de plus salutaire pour l'ame qu'une discipline bien donnée. Pendant que Frère Modeste, tant par ses discours ironiques que par de bons coups de corde, achevoit de confondre le prétendu Capucin, les soldats, détachés de la garde, s'abandonnoient aux ris immodérés causés par une scène aussi comique, ajoutoient de leur côté, par leurs railleries, au malheur du prétendu reclus, et lui faisoient les niches les plus insultantes et les pièces les plus atroces : il ne savoit lui-même où il en étoit : cette scène lui paroissoit être un véritable sortilège ; et il se reconnoissoit à peine lui-même. Enfin, obsédé de railleries et d'insultes, et meurtri déjà en plusieurs endroits de son corps, il se hazarda à parler , et assura avec le plus grand air de vérité qu'il n'étoit pas Capucin. Bien loin de persuader et de convaincre, on redoubla et les ris et les outrages ; et pendant que le Capucin prétendu essuïoit les brocars de toute cette troupe, la désolée Antonia s'efforçoit de crier avec les marques de la plus vive douleur : « Nous sommes perdus; nous sommes perdus; nous sommes enchantés; quelque magicien nous a ensorcelés. »

La scène, quoique des plus divertissantes et des plus complettes pour Frère Modeste, pouvoit avoir de très-

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mauvaises suites pour lui, si An/ (>?iia ou le Garde du Saint- Père venoit à le reconnoître : ce qui dtoit très-aise, après le moment de la première surprise; se croyant donc pleinement venge et pour le moins quite envers son rival, il pensa à l'aire une retraite honorable et de laquelle il pût s'applaudir : c'est pourquoi, profitant de la confusion qui régnoit dans cette chambre, avant que son ennemi ne pût reconnoître sur lui ses propres habits, il gagna adroitement la porte, et, descendant assez vite les escaliers, il s'écarta précipitament de ce quartier, s'imaginant qu'il avoit laissé son Compétiteur en bonne main, pour compléter sa victoire. Il n'étoit cependant pas encore au fond des degrés, que l'Officier de Garde, qui s'étoit apperçu de son évasion, le suivit pour lui en demander la raison : «Je suisobhgé, lui dit Frère Modeste, de me rendre au plus vite à Castel-Gandolfe : je suis très-fâché de ne pouvoir rester plus longtems avec vous : je vous recommande le vénérable Capucin, et vous prie d'avoir pour sa personne les égards et le respect dûs à son saint Caractère. » Par cet air de vérité. Frère Modeste se tira de ce mauvais pas. Le Garde du Pape, sorti de dessous le lit, et pouvant se voir et se contempler à son aise, fut stupéfait et abasourdi de voir les habits et tout l'assortiment d'un Capucin. Ne pouvant en deviner la raison, et ne trouvant pas d'ailleurs ses véritables habits, il fut pleinement convaincu que le Ciel avoit suscité quelque Démon pour enlever les uns et apporter les autres, afin de l'exposer à un rude châtiment des offenses dont il s'étoit rendu coupable. Il n'y a pas d'hommes plus superstitieux que les Italiens, et particulièrement les Napolitains. Atitonia n'avoit pas été longtems à défaire le nœud gordien, et elle fut bientôt au fait de tout; ce qui lui étoit plus aisé qu'à son amant. Celui-ci, persuadé que le Ciel Vouloit le châtier : « O Ciel, s'écria-t-il, je reconnois que je vous ai

offensé. C'est bien ma faute, si je suis si sévèrement puni. Je ne pouvois pas ignorer que ce jour ne fût celui du saint Vendredi ; et cependant, ô chair! ô trop fragile chair! j'avois assez d'autres jours pour assouvir ma honteuse passion; pourquoi souiller la sainteté de celui-ci par une débauche infâme ? O saint Janvier, je me recommande à vous; ayez pitié de moi; et soyez assuré qu'à l'avenir vous aurez le premier rang dans les objets de ma dévotion. » Après avoir fini ces tristes, mais superflus et inutiles regrets, et s'être recommandé, de son mieux, aux créatures célestes, il tâcha de mettre dans son parti des gens qui ne paroissoient guères disposés à s'attendrir en sa faveur. « Messieurs, leur dit-il, faites de moi tout ce qu'il vous plaira : mon sort est entre vos mains; mais je vous proteste que je ne suis nullement ce que je parois être; je vous assure que je n'ai jamais été Moine, et que je n'ai jamais eu de vocation pour la vie pénitente, w II alloit continuer sa touchante harangue, quand l'Officier de garde l'interrompit. « Non, non, révérend Père, lui dit-il, vous ne nous ferez pas illusion, nous y voyons clair : cependant nous sommes très-sensibles à votre triste avanture. Ça, ça, dépêchons; prenez vite vos habits et vos sandalles ; nous n'avons pas le tems de nous amuser. Cependant le Caporal, vivement scandalisé d'avoir entendu ce mauvais sujet renier son maître, animé d'un saint zèle pour la gloire de saint François, cingla à ce prétendu apostat quelques coups de corde, qui ne furent que le doux prélude des traitements qui lui restoient à recevoir. Ce pauvre misérable, jouant le rolle de patient, fut affublé à la Capucine par ces cinq à six gaillards, qui se plaisoient à lui servir de valets de chambre dans cette occasion. Le nouveau Capucin étant habillé, et étant pourvu de tous les attirails de la pénitence, l'Officier le conduisit devant le miroir; et l'aïant obligé à s'y considérer, il lui demanda s'il étoit

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Capucin (ui non. Celui ci, trompe par sa propre apparence, resta interdit, et prit le parti de se résigner aux ordres du Ciel. Enlevé de la chambre de sa maitresse, sans avoir le cœur de lui faire ses adieux, il se vit indignement conduit par cette impertinente soldatesque, qui, depuis la maison de la Courtisanne jusqu'au corps-degarde, ne cessa de lui donner des coups de corde, et de lui demander s'il reconnoissoit saint François pour son maître. Aïant passé tout le reste de la nuit exposé à la grossièreté et à toutes les brutales saillies de la garde, il fut ramené, dès qu'il fut grand jour, à la place publique, pour y être exposé aux insultes de toute la canaille, et ballbué d'une manière proportionée à la grièveté de sa faute. Il ne fut pas longtems sans être reconnu de plusieurs de ses camarades, qui enfin s'assemblent en troupe, et ajoutent aux insultes et aux railleries qu'il avoit éprouvées la nuit passée. Cette métamorphose singulière donna une ample matière à leurs sarcasmes. Pour lui, reconnoissant le doigt de Dieu dans cette avanture, il fut quiter, le plus vite qu'il put, ses habits, pour lesquels il eut toute sa vie une singulière vénération, croyant qu'ils lui avoient été donnés par miracle, pour l'avertir de faire pénitence. Il promit à Dieu de ne plus aller chez sa maîtresse le Vendredi, et à saint Janvier de ne jamais passer devant sa statue sans lui adresser une fervente prière. Le tems apprendra si le Garde de Sa Sainteté sera plus prudent, plus exact et moins libertin à l'avenir.

Quant à Frère Modeste^ il revint fort gai et fort satisfait au couvent; il s'aplaudissoit même du succès de son avanture; et s'imaginant qu'elle seroit publique le lendemain, sans qu'il y fût compromis, il se proposoit d'en rire comme les autres, mais sur-tout de s'en divertir avec Antonia.

Cependant, avant de se coucher, il reprit dans sa cel-

Iule le second habit qu'il y avoit, les Capucins étant tous dans l'usage, malgré leur pauvreté et leur saloperie, d'en avoir toujours au moins un de relai, avec tout l'assortiment ordinaire ; et étant ressorti dans l'instant, il fut déposer les habits militaires sur la porte d'un autre couvent de Capucins qui étoit assez près du sien. Modeste avoit eu la précaution de fouiller dans les poches du dit habit, et de s'en approprier particulièrement le peu d'argent qu'il y trouva, et cela seulement en compensation de la perte réelle qu'il avoit faite de son froc, etc.

Frère Modeste n'eut pas longtems à s'applaudir de sa prouesse; et, par un de ces accidens qui tiennent du prodige, cette avanture eut pour lui les suites les plus terribles et les plus funestes.

Clément XIV, dont la régularité, la sévérité et la profonde politique sont le caractère distinctif, fut informé dès le lendemain de la triste avanture arrivée à un de ses Gardes ; et l'aïant interrogé lui-même sur les circonstances de cet accident, le garde tremblant, et adoucissant, le mieux qui lui étoit possible, les accessoires, pour ne pas scandaliser le Chef de l'Église, raconta en peu de mots l'histoire de la métamorphose miraculeuse. Le Saint- Père est trop éclairé pour autoriser le superstitieux soldat dans une fausse croyance à ce sujet. Lui-même, de l'Ordre de Saint-François, il sait trop bien de quoi sont capables les Franciscains dans des circonstances pareilles; et comme il est ennemi déclaré du vice, sa rigidité ne lui permit pas de le laisser impuni, même dans sa propre famille. Il fit appeller sur-le-champ les Supérieurs des maisons des Capucins de Rome; et leur aïant remis l'habit qu'il avoit retiré des mains profanes du Garde, il leur dit qu'au moyen de cet indice il falloit absolurrient découvrir le coupable et l'infâme qui deshonoroit l'Ordre, afin d'en faire un exemple capable d'intimider les autres.

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et Je nieltie lin, s'il est possible, à des desordres contre lesquels les gens du monde s'élèvent avec force.

L'ordre de Sa Sainteté étoit trop précis pour l'éluder; et le Souverain Pontife est trop ferme dans ce qu'il veut pour qu'il y eut moyen de se soustraire àsa volonté, quelque rigoureuse qu'elle fût. Les trois supérieurs font leur révérence, et assurent qu'ils vont donner tous leurs soins à la découverte du malheureux Frère. Chemin faisant, ils se consultoient sur le moyen le plus elticace de donner satisfaction au Saint-Père, et enfin, après bien des moyens proposés de part et d'autre, le plus naturel leur parut de faire chacun dans leur maison l'inventaire de la garderobe particulière de chaque Frère, et, en cas que par là on ne pût rien découvrir de positif, il n'y avoit pas d'autre moyen que de laire une neuvainc au saint fondateur, afin qu'étant intéressé lui-même à venger sa gloire, il fît reconnoîtrc le véritable auteur de cet attentat.

Les Révérends Pères, arrivés chacun dans leur maison, assemblent chacun de leur côté leur communauté; et après un discours pathétique sur le sujet de cette assemblée extraordinaire, le Gardien et le père Vicaire vont faire la visite exacte de toutes les cellules, et particulièrement celle du magasin général, dont le Frère Dépensier gardoit exactement la clef. Cette visite produisit le bon effet qu'on en avoit attendu ; et la neuvaine proposée, à saint François, fut seulement faite en actions de grâces d'une découverte si essentielle à tous égards.

L'infortuné Frère Modeste, interrogé en plein chapitre de l'usage qu'il avoit fait du saint habit qu'on lui avoit donné à son entrée au noviciat, ne put ni le représenter ni donner de bonnes raisons pour se justifier de ce qu'il ne l'avoit plus; l'humiliant aveu de sa faute suivit de près la conviction de son crime, lorsqu'on lui eut représenté le Froc qu'il avoit profané. Sa sentence fut remise au

lendemain parce qu'il falloit, avant tout, que le Saint-Père fût informé de tout ce qui se passoit. Le Gardien des Capucins du Couvent, à la porte duquel il avoit remis l'habit militaire, intervint comme partie, prétendant avec raison que le crime du Frère Modeste, par cette circonstance, acquéroit un nouveau degré d'atrocité, par la calomnie évidente, quoique tacite, dont il s'étoit rendu coupable, en tâchant de jetter des motifs de suspicion sur un monastère qu'il prétendoit irréprochable.

Le Pape connoissant à fond les loix pénales de l'Ordre dans lequel il avoit été élevé lui-même; s'en raportant d'ailleurs à la sévérité du Sénat Capucinal, abandonna l'infortuné Frère à son juge naturel, et se contenta de recommander au Supérieur prompte et bonne justice : ce qui fut exécuté de la manière que je vais écrire :

Le 25 Octobre, à l'issue de Matines, toute la communauté assemblée extraordinairement en chapitre. Frère Modeste, ci-devant Perreti, fut conduit au milieu du Sanhédrin capuchoné; et après avoir fait amande honorable devant le buste et les reliques du Séraphique Fondateur, fut dépouillé de l'habit de l'Ordre, et dégradé, comme parjure à ses vœux, traître à tout l'ordre en général, infidèle à sa religion, comptempteur de toutes les loix, etc., etc., etc., condamné à recevoir, sur-le-champ, deux cents coups de discipline, et à être mis au vade in pace^^ après avoir subi la douloureuse Cérémonie de la combustion.

I. Le vade in pace est une fosse obscure, pratiquée dans l'intérieur de tous les Couvents pour servir de prison perpétuelle à tous les mauvais Religieux, dont les crimes, vrais ou supposés, ne peuvent être excusés vis-à-vis du public. Ces infortunés y meurent à petit feu, n'y recevant tous les jours, par un petit trou pratiqué exprès, qu'un peu de pain bis et un peu d'eau. La plupart y meurent de bonne heure. Ces sortes de prisons sont interdites en France; mais, malgré la vigilance des Magistrats, les Moines, et particulièrement les Capucins, savent se soutraire à leur prudente vigilance. Cette note ne peut être

La sentence lue ù haute \()ix, et le patient attaché sur hi table dressée ii cet ellet, on lui mit cent petits pelotons d'étoupcs sur le corps, arrangés mystérieusement, et ensuite toute la communauté, dont chaque Moine portoit un cierge allumé, faisant la procession autour de la table, mit le feu à ces étoupes; bien entendu que comme le nombre des boulettes égalloit celui des Religieux, chaque Religieux allumoit la sienne, pendant le chant du Pseaume Miserere, et au son de la cloche appelée T.auguissante^ parce qu'on ne la sonne que pour annoncer l'agonie de quelque Religieux. Ensuite quatre Frères levant l'énorme pierre qui ferme l'entrée de la fosse obscure où l'on met les criminels condamnés au dernier suplice. Frère Modeste y fut descendu, pendant que tous ces bons et zélés Pères chantoient les obsèques du condamné, comme ne devant plus revoir la lumière.

Ainsi finit cette histoire Comi-tragiqiie^ qui n'est que trop véritable, pour l'honneur de l'humanité, de la nature et de la Religion. Les mémoires dont nous l'avons traduite nous viennent de trop bonne main, et elle a fait trop de bruit à Rome, pour en révoquer l'autenticité. Il ne faut d'ailleurs qu'avoir une foible idée de la qualité de la plus grande partie des sujets qui composent l'ordre monacal en général, de la vie que mènent ordinairement les Frères Quêteurs, de la superstition de tous les Moines, et de de leur cruauté envers ceux de leurs Frères qui se comportent trop ouvertement en scélérats, pour se convaincre que, toute extraordinaire que paroisse cette anecdote, elle n'a rien qui puisse servir de motif à l'incrédulité.

utile qu'au païs assez heureux pour n'avoir aucune relation avec les Moines; car dans tous les pais de la domination spirituelle de Rome, il n'y a pas jusqu'au plus grossier païsan qui ne sache ce que c'est que le vade iti pace, la Cérémonie de la combustion, et la cloche languissante, etc., etc.

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