‹ La gazette de CythèreChapitre 9 sur 49 · DE LORD M · texte numérisé non relu

DE LORD M

Londres.

ORD Af*** avoit coutume de passer une partie de l'Été à sa maison de campagne, tant pour se dérober aux plaisirs trop bruïans de la capitale que pour y jouir de tous les agréments et de toutes les commodités de cette saison : y étant allé cette année, comme à son ordinaire, il ne s'y occupa d'abord que des projets qu'il avoit formés avant d'y venir; et ce ne fut que sur la fin, et quelques jours avant son départ pour Londres, qu'il fut frapé de la beauté de Sallj C**\ sa fille de service. Sali/ étoit dans sa dix-huitième année ; une taille avantageuse,

mais bien faite, la distinguoit de ces grands corps minces et fluets, plus propres à décorer un cabinet d'anatomie qu'à tout autre chose : l'embonpoint de Sally excitant le désir, et rappcllant le plaisir, tenoit un juste milieu entre ces masses informes de chair et de graisse qui rassasient par la seule vue, et cette maigreur excessive qui nous fait fuir naturellement tout ce qui a raport à un squelette : sa gorge, déjà formée, offroit le plus attrayant spectacle; un mouvement presque insensible, mais continuel, sembloit annoncer les efforts inutiles que faisoit son sein pour se dégager des liens qui le retenoient dans la plus étroite captivité, et dans une prison du fond de laquelle il commençoit à s'évader malgré la rigidité de Sally. La Nature s'étoit surpassée, ce semble, en faveur de cette fille; son front ouvert, ses yeux noirs et piquants, et son nez bien tiré, concouroient à composer une physionomie des plus régulières et des plus séduisantes; la blancheur éclatante des dents les mieux rengées, se mêlant avec le vermillon de ses lèvres, relevoit admirablement bien la fraîcheur du teint le plus uni et le plus doux; son col bien proportioné, et à demi-couvert par des boucles flotantes de cheveux noirs, donnoit une nouvelle force à cette aimable figure, qui d'ailleurs annonçoit l'innocence la plus parfaite et la santé la plus brillante. Tant d'attraits fixèrent enfin l'attention de Lord M***. Il commença par de petites complaisances, dont Sally ne connut peut-être que trop bien le motif; il se persuada ensuite qu'en multipliant ses petits soins auprès de Sally il se frayeroit aisément le chemin de son cœur qu'il croyoit encore novice; et ne doutant nullement qu'elle ne se- rendît aux premières propositions qu'il lui feroit, il se persuada être déjà en possession de Sally, et pouvoir disposer à son gré, pendant le peu de temps qu'il devoit rester à la Campagne, de son cœur, de son goût, et de tous ses senti-

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mens ; quelques petits présens lui parurent plus que suflisants pour payer des faveurs dont il ne devoit jamais tâter. Sallj^ en ell'et étoit trop agcc pour se laisser tromper par des bagatelles, et trop rusée pour ne pas tirer parti de la crédulité et de la foiblesse de son maître; elle fut assez adroite pour fortifier sa passion, en lui accordant de petites faveurs qui ne signifient rien, quand elles ne sont pas suivies d'autres plus considérables ; faveurs que cette adroite fille avoit soin de proportioner toujours aux marques de sincérité que son maître lui donnoit, et qui, en le captivant de plus en plus, l'engageoient insensiblement à des largesses plus grandes. D'accord avec l'honnête Jolm, son amant, auquel elle n'avoit pas manqué de confier toute cette intrigue, c'est aussi sur ses conseils qu'elle se régloit, et sur le plan qu'il lui avoit tracé qu'elle régla sa conduite. Son amant lui avoit surtout recommandé de tâcher de se faire assurer par le Lord une somme d'argent qui en valût la peine, l'assurant à son tour qu'il se chargeoit de mettre son innocence à l'abri de toute atteinte, et qu'il sauroit bien la préserver de l'infamie. L'occasion se présenta bientôt comme d'ellemême; le Seigneur Anglois étoit à la veille de son départ; et les fréquents rebuts, quoique mêlés d'espérance, qu'il avoit éprouvés de la part de Sally, bien-loin d'éteindre sa flâme, n'avoient servi au contraire qu'à la fortifier et à rendre ses désirs plus vifs et plus ardents. Un jour enfin, après avoir éprouvé pendant plus d'une heure des refus constants, ne pouvant plus résister à la passion qui le maîtrisoit, et qui acquéroit de nouvelles forces à proportion qu'on le laissoit aprocher de plus près du sanctuaire du plaisir, mais dont on lui deffendoit constamment l'entrée, toutes ses sollicitations étant infructueuses, il prit le même parti, pour vaincre l'opiniâtreté de Sally, que Jupiter avoit pris avant lui pour s'introduire auprès de

Dana'é. Sally enfin vaincue par une constance aussi héroïque, et par l'éloquence plus pathétique qu'à l'ordinaire du Lord, lui promit de lui tout accorder dans un rendez-vous qu'elle lui donna.

Une fille est rarement cruelle jusqu'au bout; et du moment qu'on s'explique avec la même énergie du Lord dans cette dernière circonstance, le triomphe de l'homme est certain, et la défaite de la fille assurée. Cette maxime constante fit croire au Lord que son bonheur étoit certain. Il seroit inutile de dépeindre l'enthousiasme et la reconnoissance de Lord Af***. A la proposition du rendez-vous, on se persuade aisément que le moment qui doit combler nos vœux, et que l'on croit proche, répand dans l'ame un contentement et une joie que l'on ne peut que sentir, et qui ne peut être jamais bien rendue. Sally ne manqua pas d'avertir le cocher, son amant, de tout ce qui se passoit, et le résultat de leur délibération fut que le cocher, revêtu des habits de Sallj, se rendroit seul au lieu marqué, pour y recevoir leur commun maître. Le moment du rendez-vous étant arrivé. Lord M*** s'y rendit avec autant d'exactitude que d'impatience. Le court espace qui séparoit son appartement du grenier à foin auquel il devoit se rendre lui parut encore trop long. Ce lieu avoit paru le plus propre à Sally pour faire réussir son projet, et le plus convenable au Lord, pour y savourer, à son aise et sans trouble, le plaisir d'une intrigue qui lui avoit tant coûté de soins, pour la conduire à sa fin : son imagination, échauffée par l'aproche du plaisir, lui retrace tous les charmes de Sally qu'il croit déjà tenir entre ses bras; et quoique ce soit dans la plus profonde obscurité qu'il doit en être mis en possession, le mystère même, qui doit accompagner cette précieuse jouissance, la lui rend et plus délicieuse et plus chère. « Sally, dit-il en arrivant dans cette grange, Sally, ma chère Sally, es-tu ici ? » Le

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