CHAPITRE III
Le général Junot est amené par M"" Hamelin chez Mmé de Permon. — Son portrait. — Il vient chez Mm* de Permon avec des idées de mariage — M11* Laure de Permon à seize ans. — Ses belles qualités. — Amabilité de sa mère pour le général. — Junot vient tous les jours, — Bruits de mariage. — Demande en mariage directe. — Émotion de MIU de Permon. — Charmante scène d'intérieur. — Vivacités de Mmo de Permon. — Le général Bonaparte dote son aide de camp. — Intrigues et malveillance. — Braves cœurs. — Difficulté aplanie. — La jeune fiancée a du caractère. — Mariage. — Dîner offert aux amis de Junot. — M"" Junot est une femme moderne.
Mma de Permon était encore sous le coup de cette déception et Laure n'y songeait guère, lorsqu'un soir Mme Hamelin, une des plus effrontées coquettes de Paris, dirons-nous pour être indulgent, et que Mme de Permon, plus indulgente encore, recevait dans son intimité, lui amena le général Junot.
C'était une vieille connaissance pour elle que le jeune général Junot. On se souvient qu'il était au nombre des quelques aides de camp que Bonaparte lui avait présentés après le 13 vendémiaire, c'està-dire après sa nomination de commandant en chef de l'armée de l'intérieur. On se souvient aussi qu'après la brouille survenue entre Mme Permon et Bonaparte, celui-ci avait bientôt été nommé
au commandement de l'armée d'Italie et Junot l'avait suivi dans sa nouvelle campagne. Il le suivit ensuite en Egypte. Revenu en France en 1800, après avoir été fait prisonnier par les Anglais, puis échangé, Junot venait d'être nommé gouverneur de Paris. Le premier consul avait besoin, à ce poste, d'un homme qui lui fût absolument dévoué pour prévenir et déjouer les complots que jacobins et royalistes organisaient contre lui. Et, il le savait, Junot lui était dévoué fanatiquement. « Seulement, lui avait dit Bonaparte en lui annonçant qu'il lui donnait le commandement de Paris, seulement il faut te vieillir de dix ans... Et puis il faut que tu te maries. » Junot, qui avait le diable dans le ventre, était devenu sérieux à 'ces graves paroles. Il reconnut que son général avait raison. Incontinent il alla trouver plusieurs personnes amies, leur déclara qu'il voulait se marier et les mit en demeure de lui trouver une femme. Mm9 Hamelin, à qui il s'ouvrit aussi de son idée, eut aussitôt la pensée de lui faire épouser la petite Permon.
Le général Junot était fort jeune, mais, malgré ses campagnes, malgré le grade élevé auquel il était parvenu, il était plus jeune que son âge, plus jeune surtout que ne le comportait son grade. Le premier consul le savait bien et c'est pour cela qu'il lui disait de se « vieillir de dix ans; » pour cela aussi qu'il lui conseillait de se marier au plus tôt. La dignité de l'existence chez ceux qu'il voulait appeler aux premiers emplois de la République était dans son programme de gouvernement.
On se tromperait fort si l'on se représentait le
général Junot comme un grave général de notre temps. Il n'avait que vingt-neuf ans lorsqu'il fut appelé au commandement de Paris, et il avait un peu le ton des hussards mauvais sujets : le général Fournier, le général Lasalle surtout, ce cnenapan de distinction, étaient les grands maîtres de ce genre, et c'est sur eux que se modelait avec enthousiasme la jeunesse turbulente et indomptée de l'armée. Mais, dans le monde, Junot affectait le ton de la meilleure compagnie.
Né en 1771 d'une famille de petite bourgeoisie1, à Bussy-le-Grand, dans le département de la Côted'or, Junot commença ses études à Montbard et les continua au collège de Châtillon-sur-Seine. Là il eut pour camarade le jeune Marmont : ils devaient être les deux premiers aides de camp du général Bonaparte. Les parents de Junot rêvaient pour leur fils la soutane, a dit Marmont, une robe et un bonnet d'avocat, a écrit la duchesse d'Abrantès. Mais le jeune homme avait un autre idéal : sa nature ardente ne cadrait nullement avec la fastidieuse étude des Pandectes et des Institutes : les luttes du barreau n'auraient jamais suffi à satisfaire l'humeur batailleuse du futur général qui sentait couler dans ses veines « du sang de soldat », pour employer une expression du général de Ségur, et non du jus de papier timbré. Son père ne savait comment brider une nature si ardente : il sentait bien qu'il perdait son temps à vouloir la mater par la chicane et un rond-de-cuir dans une élude de procureur. Heureusement que la Révolution survenant les vint tous deux tirer d'affaire
1. « De riches paysans », dit le duc de Raguse. [Mémoires, t. I, p. 40.)
en débarrassant le père de son diable de fils et en ouvrant, à l'activité de celui-ci les plus étonnantes perspectives. Gomme la seule idée du papier timbré lui donnait la nausée — et ce n'est pas moi qui lui en ferai reproche, — comme il ne comprenait la chicane que l'épée à la main, il sentit plus vivement que personne, avec sa fougueuse nature, les ardeurs généreuses qui firent alors vibrer tout ce qu'il y avait en France de jeunes cœurs enthousiastes de liberté, de grandeur et de gloire. A l'appel de. la patrie en danger, Andoche Junot s'enrôla dans le second bataillon des volontaires de la Gôle-d'Or, si fameux depuis par le nombre d'hommes remarquables qui en sortirent.
Nous ne redirons pas ici comment Junot se fit distinguer du général Bonaparte au siège de Toulon. L'épisode est classique et tout le monde le sait. Il ne dut ce succès qu'à lui-même, à cet heureux accord de sang-froid, d'esprit et de bonne grâce qui ne se trouve qu'à des moments privilégiés d'une jeunesse généreuse. Du jour au lendemain, Junot avait acquis une considération personnelle. Aussi a-t-on mis à son compte un certain nombre d'actions d'éclat qu'il était assurément capable d'accomplir1, mais qu'il ne fit probablement point.
Beau .soldat, c'était un homme tout d'instinct et de premier mouvement un « impulsif » comme on dit aujourd'hui, et plus esclave de sa colère, de ses sens et de ses caprices, — comme une femme — que de ses devoirs... La nature en le formant, avait oublié de lui mettre ce frein qu'on