CHAPITRE VI
A Madrid. — Présentation au roi et à la reine. — Arrivée à Lisbonne. — Cérémonies officielles. — Bon sens et étiquette. — Silhouette princière crayonnée sur le vif. — La jeune ambasadrice ouvre sa maison à Lisbonne. — Elle est nommée dame pour accompagner Madame Mère. — Junot la quitte pour rejoindre l'empereur. — Austerlitz et Trafalgar. — Retour à Paris. — Portrait de Madame Mère. — Encore une présentation. — Infidélités de Junot en Italie. — Philosophie résignée de sa femme. — Junot est de nouveau gouverneur de Paris. — Son chagrin de ne pas prendre part à la campagne qui va s'ouvrir. — Le château du Raincy. — Liaison de Junot et de la grande-duchesse de Berg.
Mms Junot fut reçue à Madrid par son mari et par le général Beurnonville, ambassadeur de France auprès de Sa Majesté Très Catholique. Ils la conduisirent à un charmant petit hôtel que le prince Alphonse Pignatelli avait eu la gracieuseté de mettre à la disposition de Junot. Peu de jours après, la jeune ambassadrice fut présentée au roi et à la reine d'Espagne, au prince et à la princesse des Asturies, au château d'Aranjuez. Ce ne fut pas une présentation en grande cérémonie, c'est-à-dire faite par l'ambassadeur de France, mais en confidenza, intime. Congédiée après une audience assez longue, Mme Junot conserva le meilleur souvenir de la bonté des souverains espagnols. Elle eut plus tard une occasion de
le ur témoigner sa reconnaissance : lorsqu'ils furent internés en France, en 1808, elle les recommanda à son frère, commissaire-général de la police à Marseille, et M. de Permon eut pour eux les soins respectueux dus à leur rang, à leurs malheurs et à la bienveillance qu'ils avaient montrée à sa sœur.
Mme Junot, qui avait pu voir et examiner pendant l'audience royale, le fameux yrïvado Godoï, prince de la Paix, dut faire ensuite une visite au prince des Asturies, le futur Ferdinand VII et à la princesse. Elle sentait vivement toutes les déchéances de cette malheureuse famille royale et ne pouvait s'empêcher de comparer l'atonie de ces momies couronnées à l'intense activité que- Napoléon, toujours en mouvement, avait communiquée à la France. Elle termina par une visite de rigueur à la camarera-mayor, après quoi, satisfaite d'avoir rempli ses devoirs d'ambassadrice, elle fut plus satisfaite encore de s'aller mettre en pantoufles et en robe de chambre.
Elle n'eut pas le loisir de se reposer longtemps à Madrid. Arrivée le 10 mars, elle se remettait en route le 29 pour Lisbonne. De temps en temps elle descendait de voiture pour cueillir des fleurs, pour dessiner un paysage, assise sur une roche ou dans l'herbe... J'ai sous les yeux son album, touchante épave de ce qui a appartenu à cette femme aimable et distinguée : j'y vois, hardiment dessiné, le pont d'Almaraz, avec ses deux arches en ogive unissant deux rives escarpées et semées de rochers élevant à peine leur tête au milieu d'un maquis...
Mme Junot, qui avait quitté Paria le mardi-gras,
arriva devant Lisbonne le jeudi saint. Ce fut un ravissement : elle poussa un cri d'admiration en apercevant cette ville dans une lumière éblouissante. Les sensations étaient en effet fort vives chez cette jeune femme éminemment artiste, si apte à saisir et à noter jusqu'aux moindres impressions. Après la vie d'activité mondaine si intense qui avait été la sienne à Paris, elle se voyait dans un climat admirable, si différent de nos ciels gris, au moment où la terre se couvrait de sa plus belle parure, où tout verdissait, fleurissait, chantait comme pour lui faire fête. Le contraste était trop grand pour qu'elle ne ressentît pas avec bonheur la pure et poétique beauté du printemps lusitanien.
A Lisbonne, il fallut subir bien des cérémonies avant celle de la présentation. Ces sortes de corvées sont généralement bien ennuyeuses : elles sont aussi parfois amusantes. Il y avait en Portugal de sottes coutumes de cour, que l'on observait religieusement, comme si elles eussent été la chose la plus intelligente du monde. Aux questions de Mme Junot, à ses étonnements, on s'étonnait que des étrangers, qu'une femme surtout pût trouver qu'une chose inepte, idiote et ridicule ne fût pas l'institution la plus précieuse d'un pays. Le cérémonial de la cour, pour une présentation surtout, était pétri de ces choses-là. Cependant, quand on est soi-même, en personne, l'objet des honneurs, si ridicules qu'ils soient, d'un cérémonial officiel quelconque, il est poli ^e s'en montrer flatté et, tout en s'en moquant in petto, de s'y prêter avec indulgence. Junot se prêta à tout ce que voulut l'étiquette et sa femme également : le Phi-
lippe Crozier de la cour de Portugal ne trouva rien à reprendre à leur attitude. Mais le soir, quand ils furent rentrés chez eux, que le masque et la dignité officiels furent relégués au vestiaire, on devine de quels éclats de gaieté la jeune rieuse qu'était l'ambassadrice se dédommagea de sa contrainte.
A vrai dire, il y avait de quoi. Le jour de sa présentation à la princesse du Brésil, décidée à remplir en conscience tous ses devoirs d'étiquette, mais un peu excitée par le ridicule de sa toilette officielle, elle voulut montrer qu'elle n'était pas si sotte que sa toilette. Elle se tira d'affaire on ne peut mieux et elle reconnaît elle-même qu'elle ne fut pas « trop bête en faisant son compliment qui est toujours lui-même une bêtise. » Elle était en verve : aussi s'amusa-t-elle à dire à la princesse, avec le plus grand sérieux du monde, qu'elle la trouvait ravissante. Parce qu'elle était la femme d'un diplomate improvisé, elle se croyait permis de mentir tout comme un ambassadeur. Car savez-vous comment était bâtie cette princesse à qui elle faisait l'honneur de dire qu'elle la trouvait jolie? Ecoutez. Le pasage est trop charmant pour ne pas le citer : c'est un joli échantillon de la verve de Mme Junot, quand elle a la plume à la main : « Figurez-vous être, devant une femme de quatre pieds dix pouces tout au plus, et encore d'un côté, parce que les deux n'étaient pas égaux. Avec un corps ainsi déjeté, vous pouvez imaginer facilement quel buste, quels bras, quelles jambes et quelle personne enfin c'était qu'une femme ainsi bâtie. Encore si la tête avait été « regardable! » Mais, mon Dieu! quelle figure! Des yeux éraillés
et de méchante humeur, n'allant jamais ensemble sans qu'on pût leur reprocher de loucher. Vous connaissez de ces yeux-là, et moi aussi. Et puis une peau qui n'avait rien d'humain, dans laquelle on pouvait tout voir, une peau « végétante ». Son nez, je ne me le rappelle plus, si ce n'est pour me le représenter descendant sur des lèvres bleuâtres qui, en s'ouvrant, laissaient voir la plus singulière « denture » que Dieu ait créée. C'étaient bien des dents, si vous voulez, et elle aussi l'aurait bien voulu; mais Dieu avait été d'un autre avis et lui avait planté dans la bouche de gros os qui montaient et descendaient comme le pourrait faire une flûte de Pan. . . Elle portait une mousseline de l'Inde brodée en lames d'or et en lames d'argent, laquelle robe était faite à la grâce du Seigneur et ne couvrait que très imparfaitement une énorme gorge et une poitrine toute de travers... Les cheveux bouffants et sales, puisqu'il faut le dire, étaient nattés avec des perles et des diamants d'une admirable beauté... Mais c'était une sorte de crinière formée avec des cheveux secs, crépus, de ces cheveux qui n'ont pas de couleur. »
Eh bien! que vous en semble? si les cheveux de la princesse n'ont pas de couleur, le portrait que fait d'elle Mme Junot n'en manque pas. Tudieu! quelle verveS quel entrain! Et comme l'ambassadrice vous habille, ou plutôt vous déshabille lestement la princesse! Ce portrait est peut-être dénué de charité, mais il ne doit pas l'être de ressemblance! Après tout, n'est-ce pas le principal mérite d'un portrait, même de princesse?
La pauvre tête couronnée qui, en fait de mérites, n'avait guère que ceux de la laideur dou-
blés de ceux de la sottise, ne se doutait pas qu'elle avait devant elle un terrible juge et que les yeux de velours de la jeune ambassadrice la détaillaient avec la cruauté froide et impitoyable d'une femme obligée de subir le supplice d'un ridicule imposé et qui se venge en se proposant de faire' passer à la postérité les augustes laideurs et les majestueuses sottises de la princesse pour laquelle elle supportait l'ennui des contraintes officielles. Elle eut pitié d'elle, cependant, mais à la façon d'une chatte qui s'amuse à laisser aller la souris qu'elle vient de prendre, pour se donner le plaisir de la rattraper : « Je détournai la tête, dit-elle, cette femme n'était plus une femme pour moi. Et cependant je connaissais alors des détails qui révélaient grandement sa vocation féminine. Mon Dieu! avec une pareille figure!... »
Une fois présentée, Mme Junot tint à Lisbonne une place considérable. Elle n'eut pas de peine à primer des femmes qui semblaient avoir pris leur reine pour modèle. Elle se fit cependant aimer de tout le monde et noua même des relations d'amitié avec quelques familles. Elle s'amusa à tracer sur son album, le soir, en quelques lignes, le portrait des personnages de marque qu'elle avait vus dans la journée. A sa rentrée en France, l'empereur le sut et lui demanda son album. Le jeune femme le lui envoya... et ne le revit jamais. C'est dommage : il y avait là des types pris sur le vif que le portrait de la princesse du Brésil, si enlevé, fait particulièrement regretter.
Elle avait ouvert sa maison. Tous les jours elle recevait et, trois fois par semaine, elle donnait un grand dîner. La beauté, l'intelligence, le cœur,
l'esprit... non, tout cela ne suffit pas pour prendre dans une ville, et si Mme Junot n'avait eu que cela pour elle, les Portugais ne se seraient pas plus souciés d'elle que de la première femme venue : d'ailleurs, à part la beauté, auraient-ils été à même d'apprécier les hautes qualités de cette étrangère? Mais comme elle menait grand train, qu'elle était ambassadrice, femme d'un général dont la gloire était inscrite à coups de sabre sur le visage, qu'elle donnait trois dîners par semaine, les moyen de ne pas la trouver une femme supérieure?... Aussi l'hôtel de l'ambassade de France était-il très fréquenté.
Mme Junot remplissait donc de son mieux ses devoirs d'ambassadrice, faisant honneur à la France par le charme de son esprit et cette bonne grâce accueillante qu'elle avait au suprême degré, lorsque son mari apprit d'une manière positive qu'une nouvelle coalition se formait contre la France. Craignant que, dans l'excès de ses ,occupations, l'empereur ne l'oubliât à Lisbonne, il lui écrivit pour lui rappeler la promesse qu'il lui avait faite de le mander auprès de lui si la guerre éclatait.
Tandis que le général attendait avec impatience son rappel, sa femme, qui occupait ses loisirs à apprendre le portugais, reçut un jour une nouvelle qui lui fit grand plaisir : l'empereur venait de la nommer dame pour accompagner Madame Mère. Outre le plaisir de se voir ainsi désormais attachée au service d'honneur de la mère de l'empereur, qu'elle connaissait, qui avait été l'amie de sa mère, elle devinait bien qu'elle ne s'éterniserait plus à Lisbonne. Malgré toutes les distrac-
tions et les occupations qu'elle savait se donner; malgré le plaisir très naturel qu'elle trouvait, dans son salon, à dominer de toute la hauteur de son intelligence et de sa douce amabilité une société passablement ignorante et pleine de morgue, à exciter même son envie par tant de supériorités, elle préférait retourner à Paris, où elle était mieux appréciée, où elle trouvait mille gens capables de parler d'autre chose que de la pluie ou du beau temps, qui étaient enchantés de lui tenir tète sur toutes sortes de sujets, à Paris, enfin, où étaient ses enfants, ses amis, sa vraie vie enfin.
Elle était allée prendre les eaux de Caldas da Raynha pour une affection nerveuse de l'estomac, lorsqu'un jour son mari vint lui dire adieu. L'empereur l'appelait auprès de lui pour la campagne qui s'ouvrait contre l'Autriche. Galopant jour et nuit, Junot arriva près de Napoléon la veille de la bataille d'Austerlitz et eut la satisfaction de faire son service d'aide de camp en cette journée mémorable. Sa femme, pendant ce temps, avait la douleur de voir, à Lisbonne, les vaisseaux anglais célébrer leur victoire de Trafalgar. Son cœur en saignait de rage!
Quelques jours après, Mme Junot se mettait en route pour la France. Elle fit un assez long séjour à Madrid : elle avait reçu des ordres du cabinet des Tuileries lui enjoignant d'y remplir certaine mission. C'est pour cela qu'elle parut s'éterniser à Madrid, et l'on mettait ce séjour sur le compte de la danse, pour laquelle disait-on, elle avait un goût très décidé. Le fin mot de la chose est que la princesse des Asturies était fort malade, que l'on attribuait sa maladie à un empoisonnement,
et que l'on accusait la reine et son amant Godoï, prince de la Paix, de lui avoir donné un poison lent, qui tuait à petit feu, mais à grandes souffrances. M. de Talleyrand, par lettre du 24 septembre 1803, avait chargé Mme Junot de s'enquérir dans la haute société de Madrid., où elle avait ses entrées, des bruits qui couraient sur ce sujet. Elle répondit par lettre1 et plus tard de vive voix, que le bruit général était que la princesse se mourait empoisonnée.
Ce ne fut qu'après la mort de cette malheureuse que M™ Junot quitta Madrid. Son mari lui avait écrit de Vienne qu'il était chargé d'une mission de l'empereur en Italie; il lui enjoignait en même temps de se rendre à Paris et d'y prendre son service auprès de Madame Mère. Elle se mit donc en route et arriva à Paris le mardi-gras de l'année 1806. On se rappelle qu'elle en était partie le mardi-gras de l'année précédente,
Napoléon avait eu de fort bonnes raisons pour placer auprès de sa mère Mme Junot. D'abord, toutes deux se connaissaient de longue date : la jeune femme ne s'aviserait donc pas de trouver étrange le langage de la vieille amie de sa mère, langage incorrect au point de n'être ni de l'italien, ni du français; c'était, qu'on nous passe le mot, un véritable charabia. Elle ne songerait donc pas à s'en moquer, malgré toute sa malice, comme les autres péronnelles de la cour.
Lorsque, au lendemain du 18 brumaire, le général Bonaparte avait donné à sa femme un service
1. Il n'y a nulle trace de ceci aux Archives du Ministère des Affaires étrangères. On sait que M. de Talleyrand détruisit une grande partie de ses papiers avant de mourir.
d'honneur de quatre dames pour accompagner, il avait eu surtout l'intention de placer auprès d'elle, pour l'empêcher de continuer à faire des inconséquences] un service de surveillance qui veillerait à ce qu'elle ne sortît de l'étiquette avec personne : ces dames n'étaient donc à vrai dire, que les chiens de garde de la vertu de Joséphine. Plus tard. dames rouges auront même emploi auprès de l'impératrice Marie-Louise. En créant un service d'honneur auprès de sa mère, dont on aurait une idée bien inexacte si l'on se la figurait telle que nous l'a dépeinte le baron Hippolyte Larrey1, l'empereur n'avait assurément pas la même intention qu'en en créant un pour ses femmes. Son unique but était de l'isoler le plus possible du monde par une bari, sorte de cordon sanitaire qui empêcherait de voir de trop près les singularités, le manque d'usage, les fautes de tenue et de langage de la bonne femme. Mme Junot, mieux que personne, pouvait aider la signora Lelizia à subir sans trop d'ennui les splendeurs claustrales de la grande cage impériale, et à lui en masquer les barreaux dorés.
La mère de Napoléon était une Corse pur sang, pt qui sentait terriblement le terroir. Et comment en aurait-il pu être autrement ? Mariée petite fille, entre treize et quatorze ans, comme un inconcevableusagepermettaitalors de le faire, elle demeura petite fille après son mariage, tout en passant une partie de sa vie à être enceinte ou nourrice. Ces fonctions animales, infiniment respectables d'ailleurs, jointes aux soins domestiques d'un modeste ménage et d'une moins modeste marmaille, avaient