Baron H. Lakrey, Madame Mère., 2 vol. in-8°, Dentu
absorbé le plus clair de son temps : il ne lui en était pas resté pour cultiver un peu son esprit.
Quand on la maria, elle savait à peu près lire et presque écrire : ce bagage intellectuel parut suffisant pour l'embarquer dans le mariage. Elle continua à pousser, au petit bonheur, sans direction, sans guide, comme elle laissa elle-même pousser les enfants qu'elle donnait, un chaque année, à son mari. Celui-ci ne demandait pas autre chose à sa femme. Il ne faudrait pas croire qu'une telle indifférence pour les choses de l'esprit fût particulière à la famille Bonaparte. Pas du tout. C'étaitun usage des familles patriciennes de la Corse : l'instruction n'y était nullement en honneur, surtout pour les femmes, et ces idées, aussi solidement enracinées dans les usages que les rochers et les chênes sur les flancs des montagnes, sont plus difficiles à déraciner qu'eux. Allez dans l'intérieur de la Corse, pénétrez dans ces vieilles familles aussi hères de leur ignorance que de leurs préjugés nobiliaires, et vous verrez que les choses n'ont guère changé depuis plus d'un siècle. Qu'on s'étonne après cela que la signora Letizia n'ait pas su diriger l'éducation de ses filles !
Intelligente, malgré tout, et beaucoup, elle avait un instinct des choses qui suppléait à leur connaissance : toutes les facultés de cette « intuitive » auraient pu devenir fort belles si elles avaient été cultivées, développées, au lieu d'être laissées en friche. Mais comment les développer, sans lecture, dans l'horizon excessivement borné des sots cancans d'une petite ville de province plus stagnante alors qu'on ne peut se l'imaginer, dans cette île de Corse, éloignée de tout centre d'activité, et où la
vie était à peu près celle des peuples primitifs ? Nos femmes de chambre de Paris sont à présent des prodiges d'instruction, et même d'éducation, à côté de ce qu'étaient, il y a un siècle, les femmes de la noblesse corse.
Mme Bonaparte avait été jolie, belle même, malgré des yeux qui eussent gagné à être plus grands et une bouche qui n'aurait rien perdu à être plus petite. Cette bouche avait pourtant l'avantage délaisser voir des dents plus belles qu'on ne les a généralement en Corse. Les yeux étaient fort vifs malgré leur velours noir, et de temps en temps un sourire, mais de contenance et de commande plutôt que de satisfaction intime, venait en adoucir la sévérité. Avec cela, une sorte de majesté native, un air « grande dame », qui se trouve souvent en Corse, même parmi le peuple : c'est dans le sang, dans la race... Mais cela n'excluait nullement chez Mme Bonaparte l'usage des locutions triviales, plus que triviales même... Comme la langue italienne, le patois corse a ses licences, et c'est ce patois qui était la langue de,Mme Bonaparte. Si elle parvenait cependant à s'exprimer à peu près convenablement en italien, elle n'y parvenait pas en français. Elle avait une syntaxe à elle, plus capricieuse que ne l'étaient ses trois filles réunies, et quand un mot ne lui venait pas dans la conversation, — c'est-àdire à chaque instant — elle en forgeait un de chic, en francisant une expression corse ou italienne. C'était assurément pittoresque, surprenant de couleur, mais cela formait une mosaïque où l'éblouissement causé par chacun de ses brillants éléments empêchait de saisir l'ensemble du tableau. Bref, il était impossible de comprendre Mme Bonaparte
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quand on n'était pas familiarisé avec les bonds, les fantaisies et les cabrioles de son jargon. C'est dans son intonation plus que dans ses paroles que perçaient la volonté et le caractère qui formaient le fond de sa nature, nature d'élite assurément, mais qui, comprenant vaguement tout ce qui lui manquait, était dénuée de tout esprit d'initiative par crainte de commettre quelque impair. Car c'est en France seulement qu'elle songea à se faire une éducation, pour ne pas laisser voir qu'elle en manquait. Elle se rendait compte de l'infériorité dans laquelle cette lacune la plaçait vis-àvis de gens qui ne la valaient ni par l'intelligence ni par le caractère ; mais une femme qui a eu douze ou treize grossesses peut-elle se remettre à l'école ? De là une sorte de timidité, de gêne, qu'elle avait devant le moindre commis, de là une crainte perpétuelle de faire quelque bévue d'étiquette, de langage même qui, rapportée à l'empereur par quelque bonne âme de cour, eût pu l'agacer plus que la chose n'en valait la peine et eût prêté à rire à la malveillance. Car elle sentait que l'hostilité du parti Beauharnais et du faubourg Saint-Germain rallié, ne demandait pas mieux que de trouver sujet à moqueries chez la mère de l'empereur. Elle avait sur tout cela un tact très fin, ne parlait qu'avec une extrême circonspection et savait se taire plutôt que de discourir, comme les autres femmes, de choses qu'elle ne connaissait pas. Aussi ne disait-elle presque jamais rien.
A force de se concentrer ainsi sur elle-même, elle avait, acquis une certaine finesse de jugement ; son caractère s'était développé, formé, et ses enfants, à qui son défaut d'initiative laissa toujours la bride
sur le cou, se fussent bien trouvés de la consulter et de suivre ses conseils : mais son influence sur eux était si nulle, qu'ils s'étaient mariés, chacun de son côté, sans môme lui faire l'honneur de lui demander son avis, — et tous vécurent sa*is plus s'occuper d'elle que si elle n'existait pas. Elle en souffrait, et quand elle s'aperçut que c'était elle-même, par son manque de direction supérieure, d'autorité morale sur les siens, qui avait créé cet état de choses elle en souffrit davantage ; mais le pli était pris et son expérience tardive ne put remédier à rien.
La pauvre femme avait donc bien des raisons pour mener une vie retirée; de son côté l'empereur avait les siennes — qui étaient sensiblement les mêmes — pour qu'elle vécût ainsi. Elle le sentait et si elle s'en trouvait humiliée dans son amourpropre de mère et mortifiée dans sa dignité de femme, elle comprenait qu'au fond, dans l'intérêt égoïste de sa politique, son fils avait raison. Elle se confinait donc sans trop d'amertume dans son effacement, mais sa jalousie naturelle et son aversion instinctive contre sa belle-fille souffraient de voir que Joséphine, qui, en tout, valait infiniment moins qu'elle, tenait, avec les grâces de salon dont elle savait s'attiffer, une place que la servilité faisait plus grande encore qu'elle ne l'était en réalité.
Il n'y avait pour ainsi dire pas de représentation à l'hôtel de Madame Mère. Les gens de cour, voyant son effacement, étaient trop avisés pour aller perdre leur temps à la visiter. Par convevenance comme par ordre les ministres allaient chez elle une fois l'an, au premier janvier. A peine, de temps à autre, y avait-il un dîner où la mère de
l'empereur réunissait à sa table sa maison et un ou deux de ses enfants : c'était tout. En somme, elle menait au fond de son hôtel la vie d'une douairière du faubourg Saint-Germain qui se serait retirée du monde. Voilà la femme auprès de laquelle Mme Junot était appelée à vivre.
Après la présentation de rigueur de ces deux femmes qui se connaissaient de longue date « cette petite peste de Mme Junot » prit son service. Son mari était à Parme. Il y avait été envoyé pour réprimer une révolte au sein de la milice des Etats de Parme. L'empereur l'avait muni de pouvoirs extraordinaires et il en avait usé avec trop de sévérité h S'ennuyant là-bas il avait chargé sa femme de demander à l'empereur si son exil devait durer encore longtemps.
Napoléon n'aimait pas qu'on le questionnât. Aux premiers mots que Mme Junot en toucha, il lui demanda avec humeur si son mari l'avait chargée d'être son « ambassadeur » auprès de lui. La jeune femme ne se laissa pas démonter par cette boutade : elle avait des raisons très particulières pour faire revenir son mari au plus vite ou pour l'aller rejoindre en Italie : elle avait appris que Junot qui, en fait de fidélité conjugale avait les idées fort larges, du moins pour lui, faisait là-bas des siennes. Aussi répliqua-t-elle que c'était elle qui désirait rejoindre son mari et lui conduire ses enfants qu'il n'avait pas vus depuis longtemps.
1. Il y avait encouru le mécontentement de l'empereur pour certains détails administratifs. « Vous avez traité un préfet, lui écrivit Napoléon, comme vous auriez pu faire d'un caporal de votre garnison. » {Correspondance de Napoléon, t. XII, p. 662, pièce 10214. Au général Junot, Saint-Cloud, 8 mai 1806.)
— Vraiment, dit l'empereur. Gomment, c'est vous qui voulez aller rejoindre Junot? Mais c'est très bien. Ce serait encore mieux si, en lui conduisant ses enfants, vous lui meniez des garçons. Mais vous ne faites que des filles !
Et, content de lui comme s'il avait dit la plus spirituelle gracieuseté du monde, il s'en alla en souriant et en faisant un petit signe de tête à Mm8 Junot.
La jeune femme n'était cependant pas plus avancée qu'avant. Elle manda à son mari la réponse évasive de l'empereur et, comme Junot lui écrivit de venir le rejoindre, elle lui répondit qu'elle se mettrait en route à la fin du mois de mai, quand ses petites filles, alors un peu souffrantes, seraient rétablies.
Un jour de ce mois de mai, Mme Junot ayant accompagné Madame Mère à Saint-Gloud, eut avec l'empereur une conversation assez longue : en voici quelques bribes : elles montreront le ton de l'empereur avec elle, quand il était de bonne humeur.
— Eh bien, Madame Junot, dit-il en l'apercevant, vous n'êtes donc pas encore partie ?
— Sire, j'attends que mes filles soient entièrement rétablies, et je me mettrai aussitôt en route.
— Vous devriez bien, intervint Madame Mère, me laisser mes dames. Voilà madame Junot qui depuis un an n'a pas fait son service, et maintenant vous l'envoyez en Italie.
— Ce n'est pas moi qui l'y envoie, c'est elle qui veut partir. Demandez-lui plutôt... Eh bien! madame Junot, dites donc que c'est vous qui voulez absolument partir pour Parme.
— Mais, Sire, je ne veux pas mentir : je n'ai pas du tout envie d'y aller.
— Et pourquoi ne voulez-vous pas vous en aller ? dit Napoléon en riant. Une bonne femme doit suivre son mari. C'est la loi de l'Evangile.
— Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que l'Evangile n'a rien du tout à voir là-dedans et qu'en cette circonstance je ne suis pas une bonne femme. Et puis... peut-être serais-je de trop à Parme 1
Quant aux infidélités de Junot qui, dans le commencement, la désespéraient, on voit qu'elle avait fini, grâce à la morale excessivement relâchée de la cour impériale, par acquérir un certaine philosophie résignée sur ce chapitre et elle en avait même pris un peu trop légèrement son parti.
Elle faisait donc son service auprès de Madame, attendant les événements. Bientôt le bruit courut du rappel de son mari et de sa nomination de gouverneur de Paris. Et comme des bruits de guerre couraient aussi, elle ne fut pas éloignée d'y croire : si l'empereur s'éloignait, ne lui fallait-il pas, pour commander Paris, un homme de toute confiance?
Un soir, en effet, Junot arriva. Le lendemain, il allait aux Tuileries. L'empereur le reçut avec une affectueuse bonté, mais fut muet sur la cause de son rappel d'Italie. La princesse Caroline, à laquelle le général fut aussi présenter ses devoirs, lui laissa entendre que l'empereur songeait à lui pour le poste de gouverneur de Paris. Et, en effet, le 19 juillet 1806, Junot recevait sa nomination. Dix jours après, comme une nouvelle marque de confiance de l'empereur, le commandement de la pre-
mière division militaire était joint au gouvernement de Paris.
Tout cla était très flatteur pour Junot : aussi sa femme en était-elle fort heureuse. Je troublerai cependant ce bonheur pour lui faire une petite querelle. Parce que son mari est gouverneur de Paris, elle s'intitule, elle, gouvernante de Paris. Elle a tort, et le mot est impropre : Paris est une grande fille qui n'a pas besoin de gouvernante. Si Napoléon disait à la jeune femme, en l'abordant : « Eh bien, madame la gouvernante... » c'était là une boutade de langage, familière et tout amicale, qui pouvait la flatter énormément, mais qui n'était pas plus à répéter que les autres fautes de français que l'empereur faisait couramment en parlant. Il lui disait aussi parfois : madame la gouverneuse. Mmo Junot a bien fait, par exemple, de ne pas adopter ce titre-là : depuis que J.-J. Rousseau appelait l'odieuse Thérèse Levasseur et sa mère « les gouverneuses » une femme ne doit plus se servir de ce mot.
C'est donc sur une impression de bonheur que la jeune femme du gouverneur de Paris partit avec Madame Mère pour passer la fin de l'été au châde Pont-sur-Seine. La vie, à la campagne, est réputée fort ennuyeuse par les personnes qui ne savent pas s'occuper : quoiqu'elle ne s'amusât que médiocrement à Pont, Mme Junot avait beaucoup trop d'esprit et de ressources en elle-même pour s'ennuyer un seul instant. Personne, mieux qu'elle, ne savait brillamment tenir sa place dans un salon, personne aussi ne savait comme elle, avec la lecture, la musique, le dessin, employer les heures de la journée de façon à ne pas laisser un moment à
l'ennui. Et ce talent lui fut bien précieux à Pont, car les désœuvrés y bâillaient à qui mieux mieux, malgré les parties d'ânes que la bonne maîtresse de céans offrait à ces vieux bébés pour les divertir. Au bout d'un mois, son temps de service étant terminé, Mma Junot demanda la permission de retourner auprès de son mari. Aussi bien sa présence à Paris était-elle nécessaire pour que le gouverneur pût ouvrir sa maison. Madame le comprit et autorisa la jeune femme à partir. Mais, une fois à Paris, comme la guerre devenait de jour en jour inévitable avec la Prusse, Mme Junot eut à consoler son mari de ce que sa place de gouverneur de Paris, qui l'avait d'abord comblé de joie, le forçait à rester en France tandis que les autres généraux iraient cueillir de nouveaux lauriers sur de nouveaux champs de bataille.
Junot, qui était soldat dans l'âme et se plaisait à entendre les balles siffler à ses oreilles, comme le roi Charles XII de Suède qui trouvait que c'était la plus belle des musiques; Junot, qui eût volontiers dit comme le colonel Colbert, son ancien aide de camp, que celui qui n'avait pas chargé l'ennemi à la tête d'un beau régiment de cavalerie n'avait jamais eu le bonheur au cœur; Junot souffrait réellement d'avoir à se croiser les bras pendant que les autres auraient le plaisir de donner et de recevoir des coups de sabre. Son humeur se compliquait en outre d'un chagrin tout particulier : pour la première fois, l'empereur ne l'avait pas appelé à remplir auprès de lui ses fonctions de premier aide de camp. Toujours bonne et empressée à panser les douleurs morales de son mari, Mme Junot s'efforça de le convaincre que l'empereur était
obligé de placer ses hommes de confiance aux postes les plus importants ; que ce serait de l'égoïsme à lui, Junot, de ne songer qu'à acquérir une nouvelle gloire au lieu de se contenter de servir l'empereur d'une façon assurément plus obscure, mais peut-être aussi utile.
Junot se résigna. Ah ! si sa femme avait pu prévoir les conséquences que devait avoir pour lui, pour elle, pour les siens, le séjour du général à Paris, comme elle eût plutôt entamé des démarches pour le faire aller à la guerre!
Tandis que l'armée française s'acheminait vers l'Allemagne, le général Junot conduisit un jour sa femme au Raincy, pour une partie de chasse. On était aux premières journées d'octobre, le soleil brillait de tout son éclat dans une atmosphère claire comme du cristal : c'était délicieux. On visita le château, le parc, les dépendances...
— Tu trouves tout cela à ton goût ?... dit Junot : Eh bien ! c'est à toi.
Une chaumière et un cœur ! Le rêve de toute jeune femme ! La chaumière ici était d'une fabrication un peu perfectionnée, le cœur... hélas 1 il ne l'était que trop aussi, lui, du moins chez Junot. Mais la joie de Mme Junot fut immense : « Il est sans doute, a-t-elle écrit, bien des heures arriéres dans la vie et je puis le dire plus qu'une autre ; mais il est aussi de ces minutes, fugitives peut-être, mais brûlantes, incisives dans l'âme et qui donnent pour une éternité de bonheur. » Du bonheur!... La jeune femme ne savait pas que sa part tirait à sa fin. Elle remercia son mari avec effusion. La maison de Bièvre, en effet, commençait à paraître un peu petite pour la grande situation de Junot, et
aussi un peu éloignée de Paris. Le château du Raincy, ancienne propriété du duc d'Orléans, la remplaçait dignement. C'était une lourde charge, par exemple l. Mais la générosité de l'empereur n'était-elle pas sans bornes ?... On s'y installa sans retard.
Mme Junot était la plus heureuse des femmes dans ce domaine princier. Son mari partait chaque matin pour Paris, à cheval ou en voiture et revenait presque toujours dîner le soir en famille. Car sa mère était là aussi, entourée du respect de tous et heureuse de la douce affection de sa belle-fille. C'était un côté tout patriarcal dans ce train de vie de fermier-général.
L'empereur, en partant, avait prescrit à ses grands dignitaires de recevoir aussi brillamment que s'il n'avait pas quitté Paris et que s'il n'y avait oas eu de guerre. C'était pour faire aller le commerce et les affaires. Junot, en sa qualité de gouverneur de Paris, devait donner l'exemple. Aussi bien sa femme désirait-elle inaugurer sa nouvelle habitation. Ils convinrent donc de donner une fête en l'honneur de Madame Mère. Mais lorsque la jeune femme alla prier celle-ci de fixer son jour et de désigner les personnes qu'elle voulait, y voir inviter, elle refusa tout ce qui aurait l'apparence d'une fête et ne consentit à accepter qu'un déjeuner. Le général et Mme Junot lui firent de leur mieux les honneurs du Raincy : on fit un tour, après le déjeuner, dans des calèches attelées à la Daumont, sans sortir du parc, qui était assez vaste pour de pareilles promenades; des daims,
1. Ouvrard l'avait acheté de divers propriétaires moyennant 826.000 francs.
des cerfs, effarouchés par le bruit des voitures, traversaient de temps à autre les allées et s'enfonçaient dans l'épaisseur des fourrés, tandis que des fils de la Vierge flottaient en l'air et qu'un soleil d'automne doux et tiède perçait de ses flèches d'or les voûtes brunies des futaies.
Le lendemain, la grande-duchesse de Berg vint chasser le daim au Raincy. Mme Junot s'était déjà aperçue qu'il régnait entre son mari et cette princesse une intimité qui n'eût pu que la flatter si elle avait été moins étroite. Elle constata avec chagrin que, lassé ou simplement inconstant, séduit par la femme ou par la princesse, son mari ne lui appartenait plus. De ce jour elle prévit que cette liaison mènerait fatalement Junot à des capitulations de délicatesse et le jetterait dans des embarras inextricables, résultat habituel des amours coupables. Car c'était un fait : madame la maréchale Murât, grande-duchesse de Berg, sœur de l'empereur, était devenue la maîtresse de Junot ! Celuici, fier d'avoir conquis, sans même avoir songé h l'attaquer, le cœur de la princesse, avait la tète tournée de son succès : il ne pensa pas que, s'il ne respectait pas la foi conjugale, il devait à l'empereur de respecter sa sœur comme il avait, en 1797, respecté Joséphine qui, non plus que Caroline, ne s'était gênée pour se jeter effrontément à sa tête K Peutrêtre avait-il craint le ridicule si, faisant retraite honorablement, il s'était dérobé aux avances de la princesse. On ne peut croire qu'il ait redouté son ressentiment. Junot n'était pas homme à craindre quoique ce fût au monde. Il n'eut malheu-