‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 21 sur 115 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suite du Journal intime. — Un tête-à-tête avec M. de Metternich. — Questions indiscrètes. — Imprudence de jeune femme . — La princesse Caroline au Raincy. — Naissance du petit Napoléon Junot. — Nouvelles de Portugal. — Mme Junot n'a plus d'amour pour son mari. — Elle en a pour M. de Metternich. — Duchesse! — Déclaration d'amour par lettre. — L'empereur achète le Raincy et Mme Junot s'installe à la Folie de Saint-James. — M. de Metternich prend une maison à Boulogne. — Intimité journalière. — La grande-duchesse de Berg devient amoureuse de M. de Metternich, — Représentation du Barbier de Se'oille à la Folie de Saint-James et de ce qui s'ensuivit.

« L'été avait achevé de s'écouler ainsi. Le mois de septembre allait finir. Un jour, ces messieurs me demandèrent une chasse au daim, — « mais non pas dans le parc, dit M. de Fuentès, dans les bois de Bondy, puisque vous en avez la permission. » La partie fut arrangée. Ma petite voiture fut amenée avec les chevaux de main et les calèches. Le cardinal monta dans une de ces voitures avec trois de ces dames ; l'une monta à cheval et moi je montai dans ma petite conque Les choses avaient été arrangées de manière que M. de Metternich, se trouvant l'homme le plus considérable de toute notre société, me donnait le bras pour descendre. Arrivés à mon petit char :

LA GENERALE JUXOT

— Permettez-moi d'être votre guide, me déni anda-t-il.

« Je ne pouvais le refuser. Nous partîmes. Pendant quelque temps nous pûmes suivre la chasse. Mais mon état nous empêchait de courir comme les chasseurs qui allaient, revenaient comme des fous. Je priai le comte de ralentir et nous mîmes notre cheval au pas. J'étais troublée. Ce que je savais de lui m'embarrassait. Toutes les fois que je tournais mes yeux sur lui, je trouvais son regard attaché sur moi. Il ne disait que quelques mots, mais d'une voix si entrecoupée que je ne pouvais rien entendre. La journée était ravissante. Le plus beau ciel était au-dessus du dôme de feuillage sous lequel nous étions. Cette odeur de bois si pénétrante, si charmante en automne, ce parfum, ces émanations, tout portait le trouble en moi, mais il n'était pas relatif à lui : c'était celui des souvenirs.

— Combien j'ai désiré ce moment ! me dit-il enfin ; combien je désirais vous voir, vous parler, — seule, — car vous êtes toujours tellement entourée I... Je voulais vous dire tout ce que j'ai éprouvé en vous voyant supporter tant de souffrances avec le courage d'un ange. Combien vous

admirable à mes yeux!... Laissez-moi vous dire que mon cœur en est profondément touché. « Voyant que je ne répondais pas, il poursuivit :

— Je ne crois pas avoir été indiscret en abordant un sujet qui est si généralement connu. Vos malheurs n'ont pu être cachés et, malgré tous vos

ins, tout Paris les connaît et tout Paris vous plaint.

— Cela m'est pénible, lui dis-je, et ajoute à ma peine. Ce n'est pas en blâmant un être qui m'est

cher que mes amis me prouveront leur attachement. Je l'ai déjà dit au comte Louis et permettez que je vous le répète.

— Eh ! quoi donc, reprit M. de Metternich, aimeriez-vous toujours le général ?

— Oui, sans doute. Je lui ai pardonné une erreur. L'amour pardonne tout. Nous nous sommes quittés ayant retrouvé le bonheur des premiers temps de notre union et j'espère qu'il ne sera plus troublé.

« M. de Metternich sourit tristement, mais sans amertume.

— Je l'espère, dit-il après un moment de silence. Le général a dû être bien heureux de ce pardon. Car enfin vous auriez pu le refuser. Qu'auraitil dit ?

— Il savait qu'il était aimé, il ne devait rien craindre.

« M. de Metternich voulut répondre, mais je le vis pâlir et, appuyant sa tête sur sa main, il demeura quelques instants en silence. »

Comme avec M. de Narbonne, Mme Junot avait tort et était bien imprudente de laisser prendre à la conversation une tournure aussi indiscrètement intime, surtout avec un homme jeune, beau, brillant, qui avait la réputation d'être irrésistible et qu'elle savait, par surcroît, amoureux d'elle. Le diplomate a beau protester que

Le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur

elle devrait se rappeler que son devoir à elle est de couper court, par quelques mots polis, mais décisifs, à des propos que M. de Metternich n'avait

pas le droit de se permettre, et qui présageaient, puisqu'il se les permettait et qu'elle le laissait faire, une attaque en règle de son cœur. Du moment que Mme Junot répondait à ses questions, qu'elle l'initiait à son état d'âme, c'était lui donner en quelque sorte les clefs de la maison et M. de Metternich avait trop d'expérience pour ne pas savoir qu'une femme trompée par son mari, délaissée, ennuyée et désœuvrée est une femme vaincue. La tiédeur dorée de cette journée d'automne, les tons chauds des futaies brunissantes sur un ciel admirablement bleu, le calme délicieux de cette nature où tout invitait aux expansions et aux amoureuses causeries, prêtaient aux paroles du blond ambassadeur un charme qui devait pénétrer le cœur de la générale. M. de Metternich le savait bien. Aussi n'avait-il eu garde de ne pas profiter d'une aussi belle mise en scène pour dire ce qu'il voulait dire.

Une question délicate se présente ici et il ne semble pas que Mme Junot s'y soit arrêtée. M. de Metternich, toute affaire de sentiment à part, n'avait-il pas un intérêt diplomatique à être amoureux de cette jeune femme qui était enceinte de six mois ? Mariée à un général commandant en chef une armée, elle vivait un peu dans la famille impériale et beaucoup dans les hautes sphères du pouvoir : ne pouvait-il, sans qu'elle s'en doutât, tirer d'elle de précieux renseignements ? L'Autriche alors préparait sa revanche d'Austerlitz, on était en 1808, à la veille de Wagram !...

Mme Junot ne songeait à rien de semblable et se laissait courtiser sans déplaisir par l'ambassadour d'Autriche, quitte à agir plus lard comme son cœur

le lui dicterait. En attendant elle avait besoin de distractions et celles qui ont un côté tant soit peu scabreux ou périlleux sont celles qui plaisent le plus aux femmes.

Elle continue ainsi :

— Je crois, dit-il après avoir repris son expression de douceur naturelle, que nous ferions bien de rentrer. Il est déjà tard et vous pouvez souffrir de l'humidité.

« J'ai pensé depuis qu'il était quatre heures et qu'il faisait le plus beau temps du monde.

« Je fis néanmoins un signe de tête et nous reprîmes le chemin du Raincy. Comme nous approchions de Livry, en entrant dans une des grandes allées de la forêt, nous vîmes à l'extrémité un groupe de chasseurs parmi lesquels étaient plusieurs femmes. M. de Metternich me vit pâlir.

— Grand Dieu! qu'avez-vous? me dit-il.

— Eh! quoi, ne reconnaissez-vous pas la princesse Caroline?

— C'est impossible.

— C'est bien elle, hélas! Je reconnais ce panache flottant, ce cheval fougueux qu'elle se fait gloire de diriger.

« En effet, plus le groupe approchait et plus je me confirmai dans l'opinion que je ne m'étais pas trompée. Quand elle fut près de moi, elle arrêta son cheval à l'instant.

— Enfin, il faut venir vous chercher pour vous voir... On dit à Paris que vous êtes retirée du monde, mais je vois ici une solitude très bien peuplée. Bonjour, monsieur l'ambassadeur, ditelle à M. de Metternich en lui adressant un de ses

plus gracieux sourires. Il me paraît que vous faites l'Hippolyte fort à votre aise.

« Je suivais son regard : il était satanique de malice et de méchanceté; on voyait qu'elle était heureuse de m'avoir rencontrée seule avec M. de Metternich.

— Ah! çà, madame Junot, je viens vous demander à dîner, à coucher, et une chasse pour demain. Voulez-vous de moi?

« Je m'inclinai sans répondre, mais très profondément.

— Allons! Qui ne dit mot consent, reprit-elle avec un sourire forcé. Mais j'aurais bien voulu que cette jolie bouche répondit un oui bien articulé.

— Votre Altesse ne peut douter que je ne sois sensible à l'honneur qu'elle veut bien me faire, répondis-je, révoltée en moi-même de son impudence.

— Allons, voilà qui est dit alors, n'est-ce pas? J'espère que je ne renverrai pas ces messieurs. Me permettez-vous de les inviter?

— Là où est votre Altesse, Madame, elle est toujours chez elle.

— Eh bien! que' disent-ils?

« Tous s'inclinèrent à l'exception de M. de Metternich qui prétexta des affaires et des lettres à expédier pour Vienne.

— Non, non, ditrelle avec force ; je n'entends pas cela ; vous restez, monsieur le comte, je l'ordonne. Et, ajouta-t-elle avec beaucoup de grâce, je vous en prie.

La prière est un ordre auquel on ne peut résister, répondit le comte en s'inclinant.

« Nous reprîmes le chemin du château. En arrivant, je l'installai dans son appartement pour qu'elle changeât de vêtements, car elle était venue de Paris à cheval. Ses femmes avaient préparé sa toilette. Lorsque j'allais me retirer, elle me prit la main et me dit :

— Laure, je suis venue à vous puisque vous vous éloignez de moi. Je veux avoir avec vous une explication comme on doit l'avoir avec une personne d'esprit et de cœur comme vous. Demain, avant déjeuner, j'irai dans votre chambre...

« Je voulus l'interrompre.

— Non, non pas, si vous voulez que je reste ici. Et d'ailleurs vous êtes grosse, vous avez besoin de repos ; ainsi j'irai chez vous. A propos, que fait donc ici cette figure à la crème, M. de Metternich? Est-ce qu'il est amoureux de vous?

— Non, en vérité.

— Bah! dites-moi cela.

— Je ne dis jamais que la vérité, lui répondis-je sèchement.

« Et je m'en fus.

« Il était temps. Tant d'impudence, d'effronterie, ce projet d'une explication où elle prétendait me rendre sa dupe parce qu'elle- ignorait que Junot m'avait tout dit, tout cela produisit un tel effet sur mes nerfs déjà irrités par cette subite apparition que je ne pus me contraindre et avant d'arriver à la porte de ma chambre, je me mis à fondre en larmes. M. de Metternich sortait de son appartement. En me voyant ainsi le visage baigné de larmes :

— Que vous a-t-elle donc fait? Que vous a-t-elle dit? s'écria-t-il.

— Rien, rien. Laissez-moi.

« J'étais honteuse de mes larmes, car, au fait, je pleurais sans savoir pourquoi. Il retenait ma main. En ôtant mon mouchoir de devant mes yeux, je vis les siens humides. J'essayai de sourire.

— Je n'ai rien, laissez-moi, lui dis-je en retirant ma main. Descendez et surtout ne dites pas au comte Louis que vous m'avez vue pleurer ...»

Mme Junot devinait qu'il y avait entre le comte Louis de Narbonne et le jeune ambassadeur d'Autriche une sorte de partie liée, une conspiration pour faire ce qu'ils appelaient si joliment son bonheur. Au lieu de prendre une détermination énergique, celle par exemple, de rentrer à Paris, ce qui l'eût délivrée de ces deux aimables loups qui ne songeaient qu'à la dévorer, elle les gardait avec elle, sous son toit, au milieu d'un parc splendide qui semblait conspirer avec eux pour un prompt dénouement de cette intrigue. En vérité, elle aurait voulu se perdre, qu'elle ne s'y pouvait mieux prendre. Mais elle était dans un état de grossesse avancée, ce qui contribuait momentanément à la préserver. Reprenons son récit :

« La princesse avait juré d'être aimable : elle fut charmante. Elle voulait plaire. Elle savait que dans cette réunion, excepté son service, tout ce qui l'entourait était disposé à la traiter plutôt en ennemie qu'en amie. Quant à moi, elle savait que mon opinion était formée. C'était donc sur le comte de Metternich, sur M. de Fuentès, que se dirigèrent ses grâces. Mais bientôt elle centralisa

ses attaques : M. de Metternich fut le but unique. Cela devint bientôt risible à un point choquant, et tellement choquant que le comte lui-même en était embarrassé. Non seulement son cœur l'éloignait d'elle, mais sa politique lui en faisait une loi. Il connaissait l'humeur de l'empereur contre ceux qui étaient les amants de ses sœurs : il n'avait nulle envie de l'encourir. Aussi se mit-il à faire la cour ce soir-là à une petite madame de Grandsaigne, femme du premier aide de camp du général, à laquelle, sans cela, il n'aurait jamais fait attention. La princesse ne fut pas dupe de cette manœuvre ; ses yeux d'aspic découvrirent bientôt où ceux du comte se dirigeaient, et dès lors elle me jura ainsi qu'à lui une haine violente et dont elle ne nous a donné que trop de preuves. (1)

« Le lendemain elle vint chez moi. Je ne rapporterai pas notre conversation. Je dirai seulement que ce fut la fausseté aux prises avec la franchise et que ce fut pour moi une heure d'agonie. Entendre cette bouche qui aurait voulu et qui

1. Il semble bien cependant qu'elle finit par faire entrer, bon gré mal gré, M. de Metternich dans le troupeau de ses amants, s'il n'y était déjà, n'en aurait-on comme indices que ces mots du chancelier Pasquier à propos d'un article additionnel secret signé par M. de Metternich lui-même, le 3 mars 1814, à Chaumont : « Outre les grands intérêts qui entraînèrent alors la détermination de l'Autriche, M. de Metternich se souvint peutêtre des rapports qu'il avait eus pendant son séjour à Paris, avec la reine de Naples, sœur de Napoléon. L'article de Chaumont a presque le caractère d'une galanterie. » (Chancelier Pasquier, Mémoires, t. IILp. 111.)

Il est naturel que M. de Metternich ne se soit jamais vanté de cette conquête auprès de Mm" Junot. Il était d'ailleurs d'une grande discrétion dans ses liaisons, qui étaient peut-être plus diplomatiques qu'autre chose.

devait plus tard prononcer mon arrêt de mort, l me jurer une amitié, un dévouement de sœur, it plus que mon âme loyale n'en pouvait supporter. Je lui cachai néanmoins une partie de ce que je ressentais : elle aurait perdu Junot si elle avait pu deviner qu'il m'avait tout appris. Pour lui je dus me taire.

« Elle repartit enfin. Ces messieurs l'accompagnèrent. Je restai dans ma retraite qui n'était troublée que par les personnes que j'ai nommées.

« M. de Metternich avait fait un grand pas dans ma confiance en me surprenant en larmes le jour où la princesse était au Raincy. Depuis ce moment, nous nous parlions, nous nous entendions à demi mot et cette sorte d'intimité n'était pas sans charme. Chaque jour je l'appréciais davantage. Je voyais se développer sous mes yeux tant de belles qualités, je voyais tant de nobles sentiments, une religion presque fanatique pour sa foi jurée, une stricte observance de tout ce qui est bien, enfin une belle et noble créature. Il avait aussi reçu le sceau du malheur, et un même malheur : sa femme, qu'il avait adorée, l'avait trahi. Le trait avait fait une blessure profonde et dont la cicatrice même était douloureuse. Cette sorte d'analogie me rapprochait de lui. »

La pitié... Le diplomate ne négligeait aucun moyen de parvenir à son but.

«Ce fut ainsi, poursuit Mme Junot, que j'arrivai à l'époque de mes couches. Je revins à Paris. Mes

1. En dévoilant au duc d'Abrantès sa liaison avec M. do Metternich.

couches furent heureuses. J'accouchai de mon Napoléon. J'envoyai aussitôt un exprès à son père. Il désirait avec ardeur un garçon ; jusque-là nous n'avions eu que des filles.

« La princesse vint me voir plusieurs fois pendant mes couches. Elle me fit part de beaucoup de projets d'amusements pour l'hiver, et j'étais de tous : des quadrilles, des bals masqués... Tout irait bien si j'en étais, tout irait mal si je refusais. — Quelle femme!

« Ce fut alors que des lettres anonymes m'avertirent de la conduite d'Alexandre en Portugal. Sa liaison avec Mme Foy, avec Mme d'Ega, tout ce train de vie était tellement scandaleux que le bruit en vint jusqu'ici ; et, sans ménagement, on me l'apprit à l'aide de moyens honteux. Je manquai en être victime. Une révolution laiteuse en fut la suite. Mais j'avoue que lorsque je revins à moi, mon cœur était calme et l'amour avait fui. Je voyais que Narbonne avait raison. »

Non, mille fois non, Narbonne n'avait pas raison! Sa morale était celle d'un roué et d'un corrompu. Hélas! c'est celle du monde, et elle n'est pas merveilleuse. Le vieux beau avait prévu assurément que Junot, avec la facilité de mœurs du xvme siècle qui était d'ailleurs aussi la sienne, et avec ce côté cynique que prenait de plus la galanterie chez les militaires des armées impériales, ne garderait pas à sa femme une fidélité plus sévère que par le passé. Mais au lieu de parler avec le sourire aux lèvres de cette grave affaire, au lieu de chercher à la démoraliser en lui prêchant d'en faire autant de son côté, au lieu

20i LA GÉNÉRALE JUNOT

de travailler à détruire un ménage qui, grâce au touchant pardon de Mme Junot s'était remis sur rails et promettait encore aux deux époux de longues années de bonheur, au lieu de travailler à la perdre enfin, le comte Louis eût mieux fait, puisqu'il la voyait chaque jour, de la raffermir dans ses sentiments de devoir, de la rappeler paternellement à la gravité de la vie : son âge le lui permettait, son passé, son rang dans le monde, sa réputation, auraient donné à ses paroles une autorité qui eût certainement fait impression sur elle. Pourquoi n'aurait-il pas aussi sermonné un peu ce grand étourdi de Junot? C'était son devoir d'ami que de lui reprocher de délaisser une femme aussi charmante que la sienne, et pour qui!... En somme, que lui manquait-il à Junot? Une direction, pas autre chose. Il s'était trouvé, à l'âge des passions, avec un tempérament de feu, lancé dans un monde où il avait toutes facilités pour les satisfaire : l'entraînement des camarades, les occasions, les préjugés divers du milieu où il vivait, une trop rapide élévation, une trop rapide fortune aussi avaient oblitéré en lui le sens réel des choses de la vie, mais le cœur était bon et pouvait surmonter le vertige de la prospérité. Il aurait eu besoin d'un guide et M. de Narbonne eût été bien inspiré si l'amitié lui avait fait prendre un tel rôle. Mais, sans chercher s'il n'avait pas quelque intérêt dans l'affaire, cela le rajeunissait, ce vieux fat de cour, que d'aider un jeune loup à ravir une brebis qu'il n'avait plus les crocs assez forts pour dévorer lui-même : l'ancien amant de Mlle Contât et de Mme de Staël n'était pas capable de se dépêtrer de la corruption qui était son élément et il

n'était pas fâché, par amour de l'art, par dilettantisme de « vieux marcheur » de travailler à la chute d'une honnête femme. Il semblait toujours dire à Mma Junot : « Quand vous voudrez avoir recours au diable, et vous y viendrez, pensez à moi. »

Quant à la conduite de Junot à Lisbonne, elle fut en effet telle que la pouvaient souhaiter M. de Narbonne et M. de Metternich pour les aider dans leur entreprise. On en peut lire les détails dans les Mémoires du général Thiébault (1). Ces nouvelles et retentissantes infidélités détachèrent définitivement Mme Junot de son mari : le comte de Narbonne avait préparé le terrain et commencé l'ouvrage : des lettres anonymes, bien dignes de cette indigne tâche, le terminèrent.

« Je relevai de mes couches, continue le Journal intime, plus brillante que jamais. Ma santé était parfaite. Paris n'avait jamais vu un concours plus remarquable d'étrangers de marque. Tout ce que le Nord a de plus noble, de plus riche, venait admirer cet homme singulier, ce héros presque fabuleux qui avait été donner des fers à leur sauvage pays. Tous les princes, les rois de la confédération étaient venus rendre leur premier hommage à leur souverain maître. Bien que gouverneur général du Portugal, Junot n'en était pas moins resté gouverneur de Paris. Le titre de gouvernante de Paris m'obligeait à une représentation quelquefois ennuyeuse, mais qui cependant avait son côté agréable en me faisant con-

1 Tome IV, p. 162 6t suiv.

naître beaucoup de personnages remarquables. L'habitude que j'avais de tenir une maison ouverte me fut alors bien utile, et l'empereur me dit un jour aux petites entrées chez l'impératrice : « Madame Junot, vous et M. de Talleyrand, vous êtes les deux seules personnes qui sachiez tenir un salon. »

Mme Junot a écrit ailleurs, à propos de l'ordre que l'empereur avait donné à ses grands dignitaires de beaucoup recevoir : « Nous avions obéi avec d'autant plus de plaisir, que plusieurs de nous autres jeunes femmes nous avions dans notre famille, dans nos souvenirs, des motifs pour aimer cette manière délicieuse de vivre dans un intérieur d'autant plus apprécié qu'il formait le noyau d'une société plus étendue et plus intime cependant qu'aucune de celles que nous voyons aujourd'hui se réunir sous une bannière qui n'est celle ni de la parenté, ni de la convenance, ni même du plaisir. Sous le prétexte de parler d'objets graves et profonds, on se met en peloton pour ne rien dire. » Ceci était écrit vers 1829. Que n'aurait-elle pas dit de nos jours, où l'on ne se réunit, à Paris, que pour ne plus parler du tout, mais seulement pour entendre des acteurs et actrices, comme si les Françaises d'à présent étaient trop sottes pour que les hommes aient du plaisir à causer avec elles, ou comme si les hommes étaient trop laids et trop bêtes pour leur plaire. Avec la mode actuelle, qui consiste à parquer les habits noirs dans un salon, les épaules nues dans un autre, essayez donc de causer!... Et cette mode a pris : on appelle cela recevoirl El, dans la capitale du pays qui était

réputé le plus spirituel de l'Europe, on ne reçoit plus que comme cela. Est-ce que le troupeau moutonnier des gens du monde ne serait composé maintenant que de gens dénués de toute originalité, que de « gens à la mode? » Mais, comme tout ce qui est mode, cette manière de recevoir ne peut être que passagère. Ces salons, qui manquent à leur devoir qui est de développer l'esprit de sociabilité et de perfectionner, en l'amusant, l'esprit français par la conversation, seront bientôt désertés, balayés, oubliés comme tout ce qui fait faillite à sa destination, comme tout ce qui est inutile, parasite ou pourri, c'est-à-dire nuisible. Et une génération nouvelle pleine de sève, mais de sève française et non contaminée par un cosmopolitisme imbécile, poussera touffue et vivace sur le terrain où avaient germé, stériles, des institutions qui n'avaient mérité que la destruction. Les salons, « ces brillantes écoles de civilisation », comme les a appelés M. de Ségur, celui qui fut ambassadeur auprès de l'impératrice Catherine seconde, n'ont plus de raison d'être dès qu'ils manquent à leur mission. Cette mission, bien noble et bien glorieuse, si elle était comprise, est toute de civilisation, d'adoucissement des mœurs, de pacification des partis. C'est là que l'esprit se forme et s'aiguise, au contact des femmes et entre gens bien élevés, aux goûts fins et distingués : mais ceux-ci devraient être assez avisés et assez patriotes pour ne pas singer sottement les mœurs exotiques. Ce travers enlève encore à la France, et cela à la grande joie de tout ce qui nous jalouse en Europe, une de nos supériorités d'autrefois, le salon et tout ce qui en découle, c'est-

à-dire les mœurs douces et polies, l'affabilité, la sociabilité, en un mot « l'urbanité. » Pourquoi les « cercles », les « clubs » de toute sorte se multiplient-ils? C'est parce qu'il y a de moins en moins de salons où l'on cause, où les hommes, les jeunes gens puissent parler en toute liberté avec les femmes et les jeunes filles. Le cercle, le café, prennent le. jeune homme, en France, dès la fin de ses études, et même avant; il devient ensuite la proie des maîtresses. Les salons peu amusants de nos jours en sont plus cause qu'on ne le croit. Tant que les maîtresses de maison aimeront mieux se mettre en dépense d'argent qu'en dépense d'esprit pour faire accueil, il en sera ainsi. Mais pourquoi aiment-elles mieux amuser leur monde par des gens à gages que par elles-mêmes? Eh! mon Dieu, par vanité pure, et par la plus sotte des vanités, la vanité de la richesse. Elles veulent qu'on dise : c'était très beau, il y avait un tel de l'Opéra, qu'on a payé tant, une telle de la Comédie-Française qu'on a payée tant. Aucune ne met son ambition à faire dire : « Elle reçoit on ne peut plus gracieusement et elle sait s'entourer de personnes aussi spirituelles et aussi aimables qu'elle. » Mais reprenons le Journal Intime de Mme Junot :

« Nous vivions dans un vrai tourbillon. Tous les jours des bals, tous les jours des fêtes! Le mariage de la jeune Antoinette Murât avec le prince de Hohenzollern, et de M1,e Tascher avec le prince d'Arenberg donnèrent lieu à de nouvelles magnificences. C'était exactement une vie d'enchantement. Parfaitement guérie de ma fatale passion,1

1. Il est profondément triste d'entendre Mm* Junot parler ainsi de l'amour qu'elle avait eu pour son mari.

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