Chez la grande-duchesse de Berg
pales actrices, tant par ma personne que par mon écrin qui valait plus de cinq cent mille francs. Je me condamnai donc à me laisser bassiner avec de l'opodeldock et à rester trois ou quatre jours sur une chaise-longue.
« C'est ici qu'il faut que je dévoile le fond de mon cœur et que je sois franche avec vous. C'est ma vie que je vous raconte. C'est mon âme que je vous dévoile. Toute la minutie de ces détails, je ne puis la passer. C'est retrancher des couleurs d'un portrait, ou lui ôter un de ses traits.
« Il y avait alors six mois qu'Alexandre m'avait quittée. Depuis ce temps j'avais encore éprouvé des orages et des souffrances. Fatiguée d'agitations et de larmes, jamais sans nul doute mon cœur ne se serait éloigné de lui si de nouvelles injures n'étaient venues le déchirer. Mais lorsque j'appris que mon amour pouvait même être ridicule1, quand je me vis préférer des femmes sans honneur, sans amour, dont il fallait même payer les caresses, car pour Mme Foy, une épaulette pour le mari faisait l'affaire3, et pour Mme d'Ega, une place pour le comte d'Ega, voilà ce qui était exigé, — ce fut alors
1. Encore une fois l'amour de M"" Junot, pour son mari ne pouvait en aucune façon être ridicule : il était au contraire infiniment respectable. C'est M. de Narbonne qui s'évertuait à démoraliser la jeune femme et à lui faire voir faux en cette difficile épreuve. Toutes nos fautes en conduite sont-elles autre chose que la conséquence d'un raisonnement faux auquel nous obéissons parce qu'il flatte nos penchants, — pas les bons, mais les mauvais ? M. de Narbonne le savait bien.
2. Cf. Thiébault, Mémoires, t. IV, p. 162-161. Il paraît bien en effet que, malgré ses mérites, l'illustre orateur libéral de la Restauration, l'émincnt écrivain de l'Histoire des guerres de la Péninsule, ne dut pas son épaulette de général à ses (aïeuls militaires et à ses brillants services, mais à l'inconduite non moins brillante de sa femme.
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que l'amour s'éloigna et s'éteignit. — Mais que je souffris alors un autre genre de tourment!... Quoi! Je n'avais que vingt-quatre ans et déjà la vie était décolorée pour moi! Tout était mort! Cette flamme vivifiante était éteinte! Ce feu sacré qui animait mon être, je ne devais plus jamaisjamais le sentir brûler mon cœur!. . . Toutes ces réflexions pesaient sur mon âme et la rendaient souffrante, mais d'un genre de souffrance presque insupportable, au point de regretter les souffrances passées ».
En écrivant ces mots, la pauvre femme oublie que l'amour, « cette flamme vivifiante », qu'elle regrette plus que celui qui la lui avait fait connaître, elle l'avait goûté, elle en avait joui dans toute sa plénitude, entourée de tous les enivrements des honneurs et du luxe pendant sept ans. Sa part n'était-elle pas assez belle? Combien de femmes, aussi bien douées que Mme Junot, mais moins favorisées de la fortune, s'estimeraient heureuses et auraient du bonheur jusqu'à la fin de leurs jours si, pour leur part d'amour, il leur était échu le quart de celle qu'eût Mme Junot auprès de son mari ! Si le général l'oubliait momentanément, sa jeune femme n'avait-elle pas mille compensations : les richesses, les diamants, les voitures, un rang élevé à la cour? Ne partageait-elle pas la gloire de l'un des plus illustres compagnons d'armes de « l'homme des siècles » ? Son nom n'était-il pas entré à jamais dans l'histoire ? De plus, le général Junot venait d'être créé duc d'Abrantès, et elle était duchesse !... Par dessus tous ces bonheurs, n'en avait-elle pas un auprès duquel le reste n'est rien, n'avait-elle pas ses enfants ? Et la plus grande félicité, pour une
femme, n'est-ce pas d'être mère, de renoncer à tout pour élever elle-même ses enfants, pour chercher à développer jusqu'à leur plus haute perfection les heureuses facutés qui se peuvent trouver en eux, combattre les mauvais germes et, si leur père a eu quelques défauts, de travailler à les en préserver ? D'ailleurs, le général se donnant des torts à Lisbonne, était-ce une raison pour s'en donner de semblables à Paris? Mais la pauvre oubliée était encore bien jeune pour avoir de ces sérieuses pensées, et ce n'est pas le milieu frivole où elle avait vécu et où elle vivait qui aurait pu les lui donner. De plus, le terrain, chez elle, était trop bien préparé par les dissolvants discours de M. de Narbonne et par les regards doucement azurés de M. de Metternich pour ne pas éloigner ces pensées sérieuses si elles avaient eu quelque velléité de venir. Entre un roman d'amour avec le blond ambassadeur et les saines jouissances du devoir accompli envers ses enfants dans le cercle des occupations domestiques, elle préféra le roman. Gâtée comme elle l'était par la vie trop facile et le trop de richesses, trop jeune ou plutôt trop heureuse pour que l'esprit de devoir et de sacrifice ait eu le temps de se développer chez elle, trop amoureuse de sa vie en l'air pour se renfermer dans sa douleur, trop frivole pour songer à le faire, Mme Junot se laissa aller au bonheur frelaté de se voir aimée par un autre que son mari, de s'entendre dire sur tous les tons qu'elle était aimée... Elle avait bien lutté un peu, mais avait-elle la ferme volonté de ne pas dépasser les limites d'un amour purement platonique, de l'association tout éthérée de deux âmes ?
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« Ce fut alors, poursuit-elle, que cet amour de M. de Metternich vint m'apparaître comme l'aube d'un beau jour. Je ne voulais pas y répondre, mais je jouissais d'être aimée. Je retrouvais encore ce regard d'amour qui me couvrait, m'enveloppait pour ainsi dire. Il y a dans le véritable amour une magie contagieuse qu'on ne peut éloigner, — et je l'éprouvai.
« J'étais précisément sous ce charme lorsque cet accident m'arriva.1 Depuis quinze jours M. de Metternich ne me parlait presque plus, mais il savait se placer de manière à ce que ses yeux ne me quittaient jamais. Si l'on chantait, il saisissait l'à-propos de la romance et son regard devenait tendre ou suppliant. Enfin jamais il ne m'en avait tant dit et jamais sa bouche n'avait moins parlé.
« Le jour même où je fus condamnée à ma réclusion, il vint chez moi le matin. J'étais occupée à peindre; mon pied était sur un tabouret et moi j'avais évité l'état de la chaise-longue que je déteste. Nous fûmes longtemps sans parler d'une manière suivie. Ce n'est que quelque temps après que j'ai su qu'il était d'une timidité extrême et que cette timidité redouble dans de certaines occasions. Nous commençâmes par nous disputer sur une chose de peu d'importance. Je m'aperçus que sa voix était troublée et la mienne s'altéra. Tout à coup je me tus au milieu d'une phrase commencée. Au même instant un rayon de joie traversa son regard. Il voulut parler, il ne put achever sa phrase également. Je baissai les yeux. Son agitation devenait contagieuse et je n'osais plus le
1. L'accident qui la condamna à quelques jours de chaiselongue.
regarder. Tout à coup il se lève, prend! son chapeau et, sans me dire une parole, il s'enfuit de mon cabinet. Je restai confondue. Je ne pouvais m'expliquer cette conduite, lorsque je le vis rentrer. Il revint s'asseoir près de moi et me dit :
— En vérité, je dois vous paraître bien fat?
— Non. Pourquoi?
— Oh! Pourquoi?... Parce que j'ai un mot à vous dire, que je ne le puis, et que si vous ne le dites pas, jamais je ne pourrai parler.
« Je ne sais pourquoi dans cet instant je fus m'imaginer qu'il ne pouvait se lier avec moi parce qu'un empêchement quelconque s'y opposait. Mais cette idée s'empara de mon esprit et s'y établit entièrement. Je lui répondis froidement et nous nous séparâmes après deux heures de conversation dans lesquelles nous n'avions rien dit bien que nous eussions beaucoup parlé.
« Après son départ, je descendis en moi-même... Depuis quelque temps, depuis deux mois, je me sentais attirée vers lui. Je m'aperçus en frémissant qu'il importait à mon repos que je fusse aimée de M. de Metternich. Cette découverte me brisa l'âme. Je trouvais du charme dans les mêmes douleurs que Je voulais oublier et je les redoutais. Toute cette incohérence d'idées me bouleversait. Je fis défendre ma porte. Je restai seule toute la soirée. Assise au coin de mon feu, la ; tête appuyée tristement sur ma main, je réfléchissais avec larmes à tout ce qui pouvait résulter de malheur pour moi du sentiment qui me dominait déjà. J'étais plongée dans mes réflexions lorsque la porte de mon boudoir s'ouvrit et que mon valet de chambre annonça M. de Gambyse et M. le
comte de Metternich. Je me hâtai d'essuyer mes yeux et M. de Cambyse me demanda de la part de la princesse1 de lui prêter un fort bel ouvrage sur la Russie, où les costumes sont coloriés, pour organiser le quadrille qui devait suivre celui des Vierges du Soleil2. Je dis à M. de Cambyse que, ne pouvant me lever, on allait le conduire à la bibliothèque, qu'il choisirait ce que voulait la princesse et pourrait l'emporter. Il me salua et s'en fut.
« Lorsque nous fûmes seuls, M. de Metternich me dit :
— Ma conduite, madame, doit vous paraître bien inconvenante, mais il m'aurait été impossible de laisser finir cette journée sans avoir une solution sur une chose qu'il m'importe de savoir. Je suis venu à votre porte il y a une heure : on m'a dit que vous aviez donné l'ordre de ne laisser monter personne parce que vous étiez souffrante. Je me suis éloigné; mais ramené par mon inquiétude, je suis revenu au moment où M. de Cambyse, porteur d'un ordre de la princesse, était plus heureux que moi. J'avoue qu'en voyant les deux grands battants de votre porte s'ouvrir pour cet homme, je n'ai pu résister à la tentation, et je l'ai suivi. Me le pardonnez-vous?
— Sans doute, lui répondis-je. Mais quel ennui vous êtes venu affronter ! Je suis maussade au delà de tout, continuai-je en essayant de plaisanter.
1. M. de Cambyse, ou plutôt de Cambis, était chambellan de la grande-duchesse de Berg. (J. T.).
2. Quadrille que la princesse avait, sur le conseil de M. Delonchamps, son secrétaire des commandements, tiré des Incas, de Marmontel. (J. T.).
« Nous gardâmes quelque temps le silence. Je fixais le feu. En levant les yeux, je rencontrai les siens fixés sur moi avec une telle expression de tendresse que je ne pus m'empêcher de tressaillir.
— Qu'avez-vous donc? me demanda-t-il en s'approchant de moi et me prenant la main; vous pleuriez quand nous sommes entrés.
— Moi? Non certainement. Quelle idée!...
— Vous pleuriez, je l'ai très bien vu. Et tenez, ajouta-t-il en prenant mon mouchoir de batiste qui était tout trempé de larmes, voilà un triste témoin. Avez-vous encore reçu une nouvelle blessure ? En vérité, continua-t-il en s'animant, vous êtes inconcevable; vous vous tuez, vous pleurez, vous détruisez votre santé, et cela pour...
— Pas un mot de plus à ce sujet, interrompis-je; vous savez qu'il me déplaît. D'ailleurs je vous donne ma parole que c'est un autre objet qui causait le chagrin, très passager au reste, dont vous vous êtes aperçu.
— Vraiment? Quoi! Ce n'est pas pour votre Alexandre que vous pleuriez?
— Encore!... Non, ce n'est pas pour lui, et jamais il ne me coûtera de larmes maintenant. Une tendre et fidèle amitié, il peut l'attendre de moi ; mais un sentiment plus tendre, jamais!
« M. de Metternich m'écoutait dans une sorte d'extase. Il prit ma main, la posa sur son cœur : il battait avec une force extrême.
— Je ne puis rien dire, me.ditril à voix basse; mais vous me comprenez, n'estrce pas?
— Ah! lui dis-je, abusez-vous donc à ce point de ma confiance? Et parce que je n'aime plus, est-ce donc une raison pour croire que je puis oublier?...
— Non, non, je ne demande rien, continua-t-il toujours à voix basse. Je ne demande même pas de l'amour.
Ces mots, sans doute, encouragèrent M. de Metternich. Rentré chez lui, il écrivit à la duchesse une lettre dont le commencement est perdu, avec quelques pages du milieu de ce Journal intime; mais dont voici la fin :
« ...désespoir. Ma raison ne peut tenir longtemps à toutes ces agitations qui me tuent. Laure, ayez pitié de moi. Je ne sais ce que je vous demande. Je ne sais ce que je veux. Je suis un pauvre insensé. C'est à mains jointes, avec le sentiment d'adoration intime que j'ai pour vous, Laure. que je vous supplie de me donner la vie. Dussè-je endurer votre colère, je répéterai : Et pourquoi, pourquoi cette fidélité pour un homme qui ne l'apprécie même pas? Ah! Laure, méritez-vous un cœur comme le mien?... Pardon! Mille fois pardon! Ma tête brûle depuis trois jours; la fièvre ne m'a pas quitté. Gall voulait que je restasse au lit, mais je ne vous aurais pas vue!
« Cette lettre, écrite au milieu de la nuit, vous sera remise à votre réveil. Elle me précédera de quelques heures. Laure, Laure, faites que l'accent de ma plainte n'ait pas été proféré en vain; qu'un doux regard me redonne la vie. Je ne veux pas que vous me répondiez. Je ne veux pas de lettres. Que me diriez-vous? Je ne veux rien entendre. Je veux... Je veux... Ah! Je ne veux rien. Mais quand
vous devez m'ôter ou me rendre la vie, pouvezvous hésiter dans votre réponse? »
« Cette lettre me fit un mal que je ne puis exprimer. Je ne savais que trop qu'elle ne contenait que la vérité. Depuis un mois surtout le malheureux Clément1 changeait d'une manière frappante. Sa pâleur, sa maigreur, attestaient ses combats, son insomnie et l'agitation continuelle qui le dévorait. Hélas! Moi aussi je combattais. Je souffrais. Je souffrais avec d'autant plus de violence que c'était une violente conviction qui était mon soutien en ces heures de souffrances.
«... Mon frère avait des notions parfaitement justes sur la vertu des femmes. Il était convaincu que pour leur propre bonheur elles devaient être vertueuses. Il avait de bonne heure inculqué des principes sûrs dans mon âme. Une ancienne religieuse des Dames de la Croix, sœur sainte Rosalie, avait été chargée de mon instruction religieuse, et c'est à son esprit juste et éclairé que je dois ceux que je professe et cette religion dégagée de tout principe d'égoïsme et de superstition. Je crois en Dieu et à tous nos mystères avec une foi sincère; je crois avec ferveur. J'ai une croyance bien affermie et cette certitude que les fautes sont punies et les sacrifices récompensés. Ma mère, bien qu'elle fût de la religion grecque, était de la plus douce et de la plus grande tolérance, et ses conseils avaient aidé mon frère et sœur Rosalie dans leur tâche. Vous devez comprendre après cette explication combien je devais souffrir au moment où je me voyais exposée à trahir mes devoirs d'épouse et de