‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 24 sur 115 · C'était le prénom de M. de Mctternich. (J. T · texte numérisé non relu

C'était le prénom de M. de Mctternich. (J. T

mère. Je ne fais point ici de phrases de roman. J'étais vraiment malheureuse. Je pourrais intituler cette narration : Le fond de Vdme dévoilé. Ainsi, croyez comme une de vos pensées tout ce que j'écris et ce que je me laisse même entraîner à dire.

« Le printemps arriva. Avec lui cessèrent les fêtes, les bals mais revinrent les douces et belles journées. L'empereur nous demanda de lui vendre le Raincy. Nous le lui cédâmes pour un million (1). N'ayant pas de campagne, je pris la Folie

1. Il avait été adjugé pour 10.000 livres, en juillet 1796 (Censeur des journause.) Malgré toutes ma sympathie pour l'aimable duchesse d'Abrantës, je lui ferai ici un reproche. Hélas ! ce n'est pas le seul. L'empereur l'avait un jour mandée aux Tuileries et lui avait dit à brûle-pourpoint : « Je vous prends le Raincy... Aussi bien ne suis-je pas fâché de le faire dans l'intérêt même de ce fou de Junot... » Quel que fût le mécompte de la duchesse en se voyant tout à coup privée du Raincy qu'elle aimait, elle aurait dû s'estimer heureuse de pouvoir être agréable à l'empereur en lui en faisant le sacrifice ; au lieu de faire la grimace et de dire que Junot en serait très peiné, elle aurait dû se souvenir qu'ils tenaient tout de l'empereur, grades, honneurs et fortune. Elle aurait dû dire : « Sire, mon mari qui a déclaré cent fois qu'il donnerait pour vous jusqu'à la dernière goutte de son sang, serait heureux de vous offrir lui-même le Raincy s'il savait qu'il pût vous être agréable : il me remerciera, j'en suis sûre, de vous dire que c'est pour nous deux un bonheur que de vous l'offrir comme un faible témoignage de notre gratitude. » Ce n'eût pas été là un langage courtisan, mais reconnaissant. Malheureusement, une trop grande richesse oblitère les meilleurs cœurs. L'empereur ne fut pas content de l'humeur que iaissa paraître Mme Junot, et il fut dès lors disposé à croire le mal que leurs ennemis lui disaient d'elle et de son mari. En manifestant cette humeur, Mms Junot faisait une autre maladresse : intelligente comme elle l'était, diplomate par-dessus le marché et habituée au caractère de Napoléon, elle aurait dû voir que l'idée de l'empereur était bien arrêtée, et qu'il ne serait pas adroit à elle de montrer du mécontentement ; qu'il lui faudrait toujours céder et que mieux valait le faire de bonne grâce que par conrainte. C'était un mérite qu'il était habile de se donner et

de Saint-James, à Neuilly, mais dans la partie de Neuilly qui touche au Bois de Boulogne et qui s'appelle le Neuilly neuf.

« M. de Metternich avait une petite maison à Boulogne. Tous les matins, il venait en cabriolet passer quelques heures près de moi pendant que je dessinais. Il allait dîner avec ses enfants, puis revenait le soir. Depuis quelque temps il était moins sombre. J'étais heureuse de le voir plus calme. Mais bientôt cette sombre morosité revint plus profonde que jamais et sa santé s'altéra au point de m'alarmer.

« Il ne me disait plus rien. Nous passions nos matinées dans un cabinet de travail situé après ma chambre à coucher, à l'extrémité de ma maison. Le boudoir était une petite rotonde charmante. Un divan circulaire la meublait. Eclairée par la voûte, elle avait cependant une porte qui donnait sur un jardin particulier dont j'avais seule la clef et qui était rempli des fleurs les plus rares dont j'étais abondamment fournie par la serre chaude appartenant à cette maison. Cette serre, après celle de la Malmaison, était la plus belle des environs de Paris : les magnolias, les daturas, les plus beaux orangers entouraient ma retraite et les plates-bandes étaient remplies d'oeillets, de jasmins, de roses, d'héliotropes et de tubéreuses. Tous les parfums, sans être nuisibles, embaumaient l'air et rendaient ce séjour

puisque le cœur n'allait pas au devant du désir de l'empereur, M™' Junot devait dire que, tenant tout de sa générosité, tout ce qu'ils avaient était à lui.

C'est à ce moment que Napoléon enlevait à Junot, sans doute pour sa conduite inconsidérée à Lisbonne, son titre d aide do camp de l'empereur.

enchanté un endroit de délices. Je l'avais fait clore par une haie que des chèvrefeuilles garnissaient, et de l'autre côté un magnifique canal le rendait inabordable. Le long du canal était une allée de tilleuls dont chaque pied était une colonne de fleurs parce que j'avais fait mettre à tous des rosiers, des résédas, et des jasmins. Cette allée menait à une grotte dont l'intérieur était ravissant. C'était une salle de bains construite dans un rocher avec l'apparence de la rusticité et avec la recherche cependant du luxe le plus effréné. C'était tout ce luxe qui avait fait dépenser là à M. de Saint-James six millions au moins. Aussi la maison a-t-elle gardé le nom de Folie de Saint- James. En allant à Saint-Germain, c'est la maison qui est à la gauche du pont. Elle est aujourd'hui fort détruite, mais on y retrouve encore des traces de son ancienne splendeur.

« Le mois de juin était à sa fin. L'été menaçait d'être brûlant. Les femmes de ma société qui passaient l'été chez moi, me demandaient de faire construire une tente au bord de la Seine et d'aller nous baigner le soir après le soleil couché. Je fis ce qu'elles voulaient. J'en éprouvai moimême beaucoup de bien. Mon sang se calma, mes nuits furent plus paisibles et mes matinées s'écoulaient au moins d'une manière moins agitée, près de Clément qui, par son silence éloquent, son dépérissement visible, me rendait ces heureslà des heures de supplice et d'angoisses.

« Je l'aimais. Je l'aimais avec un cœur vrai et tendre. Mais je m'étais fait un plan de conduite dont tout l'amour ne pouvait me faire dévier. Et cependant je l'aimais ; je le répète, je l'aimais,

Tout mon être s'élançait vers lui et je sentais quelquefois mon cœur défaillir en voyant ses yeux se fixer sur moi et me dévorer, pour ainsi dire, sans proférer un son, sans donner passage à une parole. Et cependant il doutait de moi.

« On me demanda de jouer la comédie. Je ne pus refuser. Nous jouâmes, et nous jouâmes bien. La princesse Caroline le sut. Elle me fit demander une autre représentation. Nous jouâmes le Barbier de Séiiîle. Dugazon me disait avec humeur le jour de la représentation : « C'est bien nécessaire que vous ayez ce talent, c'est bien utile à une duchesse!

« M. de Metternich vint de bonne heure le jour de la représentation. Il était agité. Son air me frappa. Je lui demandai ce qu'il avait.

— C'est la princesse qui me déplaît.

— Et pourquoi?

— Si je vous le dis vous me prendrez pour un fat.

— Non, mais je me doute de ce que vous allez me dire, et je m'en suis aperçue.

« En effet, j'appris que cette femme était devenue éperdument amoureuse de M. de Mèttêtf» nich ; qu'après l'avoir engagé à déjeuner, il s'était passé une scène dans laquelle elle avait joué un rôle infâme.

— Elle me cause un dégoût physique, me dit-il.

— Ah! nous sommes perdus, lui dis-je. Comment voulez-vous que son amour-propre blessé ne se venge pas?

— Laure, c'est vous qui nous perdez. Si j'étais plus heureux, je me contraindrais davantage. Cette frénésie qui m'agite quand votre vêtement

touche seulement ma main, cette agitation serait calmée et...

— Et vous ne m'aimeriez plus. N'est-ce pas cela que vous voulez dire?

a II devint pourpre de colère.

— Votre cœur ne m'a jamais entendu, s'écria-t-il. « Et il s'en allait en fureur. Mais il revint et,

me prenant la main.

— Laure, prenez garde à vous! Cette femme vous hait. Prenez garde à vous!

« En effet, le soir je l'examinai et je remarquai que l'enfer ne donne pas un autre regard à ses délégués. A chaque applaudissement que le public me donnait, on voyait qu'elle souffrait. Elle dut alors souffrir beaucoup, car mon rôle alla fort bien et je m'en acquittai à la satisfaction générale. Après le spectacle, il y eut un souper et quelques contredanses furent dansées, ce qui nous fit retirer à une heure du matin.

« J'étais excédée. La fatigue de cette soirée avait ramené cette agitation intérieure qui me brûlait quelque temps avant. Je quittai mon costume de Rosine que j'avais gardé pour le souper, et m'enveloppant d'un grand peignoir de mousseline, je congédiai ma femme de chambre et je descendis dans mon petit jardin pour y respirer et m'enivrer du doux parfum de mes belles fleurs.

« Jamais, même en Italie, je n'ai vu de nuit plus ravissante que celle-là. La lune était à son déclin et ne donnait qu'une lueur douce qui se reflétait dans les belles eaux du canal et qui perçait à tra* vers les masses de feuillage des beaux tilleuls chargés de leurs grappes fleuries. Je descendis toute cette allée, livrée aux plus douces rêveries.

Au Raincy, tout était souvenir, et souvenir amer puisqu'il me retraçait un bonheur perdu et perdu sans retour. J'arrivai ainsi sans m'en douter à la grotte des bains.

« Cette grotte avait une issue qui donnait sur le bord de la Seine. C'était par là que nous nous rendions à la tente, sous laquelle nous nous baignions. L'intérieur de la grotte n'était pas entièrement sombre, parce qu'une ouverture laissée à la voûte donnait passage à la lune d'une manière suffisante. Cependant cette demi-obscurité m'effraya, d'autant plus que je crus entendre du bruit. La peur me prit. Je m'avançai vers le jardin et quand j'eus atteint l'avenue des tilleuls, je doublai le pas. Mais la force me manqua lorsque j'entendis distinctement marcher derrière moi. Je crois que je me serais évanouie si une voix bien connue n'avait frappé mon oreille, et je tombai presque morte dans les bras de M. de Metternich.

— Je vous ai bien effrayée, /me dit-il d'une voix tremblante.

« Je ne pouvais rien répondre : d'abord la peur, ensuite la colère m'étouffait.

— Quel est votre projet, lui dis-je enfin, en faisant cette démarche?

— Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je ne puis vivre ainsi. Je suis déterminé à mourir si vous ne me donnez enfin la preuve que vous m'aimez. Vous m'aimez, dites-vous, et vous me laissez mourir! Vous m'aimez et vous me sacrifiez à de sots préjugés. Car enfin, pour le monde, je suis votre amant. Personne ne croit à la pureté de notre liaison. Je vous vois chaque jour, on sait que je vous aime, on ne peut croire que nous

Abrantès. 17

mettions entre nous une barrière telle [que celle] qui existe. Laure, Laure, soyez à moi, ou je vous le jure, vous serez cause de quelque catastrophe dont le remords empoisonnera bien autrement vos jours que celui d'avoir fait mon bonheur.

« Je ne pouvais que pleurer, et pleurer avec sanglots! Je suffoquais. Il était à genoux devant moi. Je penchais la tête pour lui parler, mes larmes baignèrent son visage.

— Oh! tu pleures, me disait-il, tu pleures et tu me laisses souffrir!

« Bientôt mon agitation devint convulsive : il se releva pour me soutenir, sa bouche rencontra la mienne... Je ne sais ce que je devins, mais il m'emporta dans ses bras dans la grotte qui était à un pas de nous, et quand je revins à moi, j'avais commis une faute que je devais expier avec des larmes de sang. Son délire était si grand, son bonheur si profondément senti, que je me serais reproché de lui laisser voir ce que j'éprouvais. D'ailleurs, maintenant, tout ce qui me restait était de tâcher de trouver dans cette même faute un peu de bonheur que j'y avais perdu.

— Je suis à toi, lui dis-je; maintenant c'est à toi à dicter tes volontés. Je suis ton bien. Mon cœur est avide de bonheur et il a tant souffert! Je le livre à toi... »

Ne terminons pas cette première partie de la vie de la générale Junot, duchesse d'Abrantès, sans relever le raisonnement très faux par lequel elle la termine elle-même. « Tout ce qui me restait, dit-elle, était de tâcher de trouver dans cette faute un peu du bonheur que j'y avais perdu. »

LA GENERALE JUNÛT

Non, madame la duchesse : il vous restait une chose infiniment plus haute à faire : c'était de vous recueillir, de regretter votre faute et de vous en repentir. Quand on a l'âme encore assez droite pour reconnaître qu'on a fait fausse route, il faut avoir le caractère assez fortement trempé et assez dégagé de sophismes pour reprendre sur l'heure le chemin du devoir. Mais qui donc possède assez d'énergie pour renoncer à une erreur amoureuse avant d'en avoir tiré tout ce qu'il en espère de bonheur?

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