‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 27 sur 115 · M11' Cochelet, Mémoires, t. 1, p · texte numérisé non relu

M11' Cochelet, Mémoires, t. 1, p

reuse de M. de Metternich et voulait l'enlever à sa rivale : quoi de plus naturel?

Elle avait commencé par prendre ombrage des assiduités du bel ambassadeur auprès de son ancienne amie d'enfance. Puis, la jalousie naissant avant l'amour, de même qu'elle ne s'éteint pas toujours avec lui, elle les avait fait surveiller tous les deux et, par ses rapports de police, elle avait appris, à n'en pas douter, que leur affection n'était plus purement platonique. Elle se promit donc, coûte que coûte, d'amener et d'enchaîner à ses pieds celui qu'elle daignait distinguer et qui n'avait pas daigné s'en apercevoir. Quant à son amie d'enfance, Laure, elle n'avait qu'à bien so tenir, sinon !...

Reprenons le Journal intime :

« Je passe sur une époque vraiment heureuse. Ces tableaux ne sont jamais d'une grande dimension.

«J'arrive au commencement de la tragédie sanglante dans laquelle j'ai joué le principal rôle.

« Le mois d'octobre venait de commencer. Un jour M. de Metternich me dit :

— Je suis invité à déjeuner demain matin chez la grande-duchesse de Berg.

— Et vous irez?

— Sans doute, ma Laure, mais ne craignez rien : mon cœur a un triple airain.

a Dans le fait j'étais tranquille : j'étais aimée comme jamais je ne l'ai été ni ne le serai jamais.

« Le lendemain, à deux heures, il était chez moi.

— La scène a été chaude, me dit-il en souriant.

Mais il ne faut pas en plaisanter, car cela peut devenir inquiétant avec une pareille femme!

« J'appris alors qu'après un déjeuner qu'elle avait fait composer comme le serait le souper de quatre libertins dans une maison de filles, elle l'avait .fait entrer dans un petit boudoir dont le plancher était couvert de roses effeuillées, qu'elle l'avait fait asseoir à côté d'elle, lui avait pris les mains et le regardant avec une honteuse hardiesse, elle lui avait demandé s'il ne trouvait pas ce lieu charmant. Il avait répondu avec beaucoup de froideur qu'il croyait que le boudoir d'une femme devait rappeler autre chose qu'une seule chose, que des livres et des instruments étaient une addition charmante. Quant à ces pauvres roses, c'est vraiment dommage d'avoir dépouillé toute votre serre chaude,- car dans cette saison elles sont rares. Je n'apprécie pas cela. Je suis un vrai Vandale.

Après cela il s'était levé et probablement avec un air un peu impertinent, car la princesse, n'y tenant plus, lui a fait une scène affreuse.

— Mais, madame, lui a dit enfin M. de Metternich, que pouvez-vous me reprocher? Je n'ai même pas l'honneur d'être votre ami. Nulle relation, même de société, n'existe entre nous. Vous êtes la sœur de l'empereur : à ce titre je vous respecte ; mais jamais nous n'avons échangé quatre paroles ensemble; aucune relation n'a été subie ni présentée par moi. Vous n'avez donc pas pu prendre le change, et je ne suis coupable en rien.

— « Je sais bien, lui cria-t-elle, pâle de fureur, je sais bien ce qui cause vos mépris.

-2..Ù LA GÉNÉRALE JUXOT

— Mais, madame, si vous êtes aussi certaine que j'aime ailleurs, pourquoi cette scène?

— Oui, je le sais; je sais que tous les soirs, à dix heures, votre cabriolet sans armes vient se ranger près du pont... que vous en revenez, que vous suivez le bord de l'eau et que vous entrez par la grille de la grotte dont elle vous a donné une clef. Vous en ressortez à trois heures du matin, et pour que votre cabriolet ne fasse pas de bruit en rentrant, vous en avez un avec un cheval que vous avez achetés et qui rentrent dans une maison avec un domestique que vous avez feint de renvoyer. Suis-je instruite?

— Oui, madame, et j'en rougis pour vous.

<( Alors sa rage ne connut plus de bornes. Puis, se ravisant, elle pleura, lui jeta les bras autour du cou et voulut l'embrasser. Il se débarrassa d'elle avec beaucoup de peine et lui dit avec un sangfroid très insultant :

— Je vous conseille, madame, de cesser une lutte humiliante pour tous deux. J'aime, j'aime avec passion, avec ardeur, j'aime un être dont vous avez détruit le bonheur. Je dois le lui rendre. Puisque vous êtes maîtresse de notre secret, songez que je le suis du vôtre. Songez qu'elle a en sa puissance des preuves écrites contre vous. (Ce n'était pas vrai, mais il le disait pour l'intimider). Nous en ferons usage à notre tour.

« Il se dégagea d'elle et sortit aussitôt.

— Nous sommes perdus, lui dis-je après l'avoir entendu, nous serons dévorés par elle. Rappelez-vous le, mon ami, nous sommes perdus.

« C'était la seconde fois qu'elle était méprisée, et pour moil

« Quelques jours après, elle fut nommée reine de Naples. Je m'exprime ainsi parce que son frère nommait à un trône comme à une préfecture. Elle partit, mais avant elle eut avec moi une scène qu'il faut que je raconte pour donner une idée de son caractère.

« Quelques jours après cette entrevue singulière avec le prince de Metternich, je reçus un message pour me rendre au vieux Neuilly où elle était alors. En entrant dans le premier salon, je rencontrai le général Sebastiani qui me salua d'une manière ironique et me demanda si je serais visible le lendemain matin. Je le connaissais depuis longtemps. Cette demande me fit sourire et je lui dis oui, en ajoutant qu'il n'avait pas besoin de permission : retenez bien ceci.

« En entrant chez la princesse, je la trouvai seule. Elle venait de déjeuner. La chronique prétendait que la sobriété n'était pas sa vertu. En effet, elle était enluminée et les yeux lui sortaient de la tête. M'ayant indiqué un siège avec sa main, elle commença cette singulière conversation :

— On dit, madame Junot, que vous prétendez que je suis jalouse de vous? Et de quoi, bon Dieu! serais-je jalouse? Vous êtes bien, mais je crois que je ne suis pas mal. De la richesse? Quant à cela j'espère que nous ne pouvons rivaliser : mon écrin est plus beau que le vôtre.

« Je l'écoutais*avec un air d'étonnement qui aurait été burlesque pour un tiers. Je la croyais en complète démence. Elle continua :

— Et même jusqu'à M. de Metternich... Si je voulais m'en donner la peine, je vous l'enlèverais, et certainement...

« Je me levai aussitôt.

— Madame, lui dis-je en l'interrompant, lorsque Votre Majesté aura avec moi une conversation convenable à toutes deux, elle me trouvera disposée à l'écouter avec le respect que je dois à la sœur de l'empereur. Mais quand elle s'oublie elle-même au point où elle vient de le faire, do peur de m'oublier moi-même, je me retire.

« J'avais en effet ouvert la porte et je m'en allais lorsqu'elle me rappela.

— Que faites-vous donc ? Ne voyez-vous pas que je plaisante?

— Ces plaisanteries, madame, sont de trop mauvais goût pour que je les accueille. Je resterai, mais à condition que nous parlerons de choses qui peuvent être dites par vous et écoutées par moi.

« Je me remis à ma place et elle reprit :

— C'est une vraie colère que vous avez là 1... Que direz-vous donc si je vous demande ce que vous pensez de tout ce qu'on a dit de moi et de Junot?

— Ceci, madame, est seulement pénible pour moi, je l'écouterai donc.

— Eh bien, soyez donc assez bonne, repritelle, d'entrer avec moi en explication sur une chose où vous seule avez tort, car enfin Junot n'a jamais été mon amant et vos jalouses colères l'ont persuadé à tout Paris.

— Je souris en lui répondant que j'avais pour m'aider dans cette tâche-là deux puissants auxiliaires, elle et Alexandre.

« Elle reprit d'un air piqué :

— Oh ! je n'entreprendrai pas de discuter

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avec vous; je dirai seulement qu'ayant un aussi beau mari, on ne croira pas que j'ai pris pour amant un homme agréable, mais qui lui est inférieur.

— Sans convenir de tout cela, madame, lui répondis-je, je me bornerai à répondre qu'il est malheureux pour vous de le faire croire. Car tout ce que vous prouverez, c'est qu'alors vous avez eu mauvais goût.

« Elle se mordit les lèvres et, après un moment de silence :

— Savez-vous, madame Junot, que c'est vous qui en avez un singulier : vous qui avez pour dents de vraies perles, comment ceux que vous aimez ont-ils toujours de mauvaises dents? Car M. de Metternich en a d'affreuses!

« Je me levai et, regardant à la pendule :

— Votre Altesse Impériale me pardonnera, mas il est tard; je dois être rentrée à deux heures et je n'ai que juste le temps de faire le chemin.

— Quelque rendez-vous, peut-être?

— L'heure serait un peu inopportune : ce n'est pas un rendez-vous.

— A propos. Savez[vous,] reprit-elle, que le général Sebastiani est amoureux de vous ?

— i Amoureux de moi, grand Dieu! Et quelle lubie le prend? Je le connais depuis mon enfance et jamais.il n'a pensé...

— Enfin cela n'en est pas moins vrai.

« Je me retirai, le cœur soulevé d'indignation et de dégoût.

Voilà une conversation qui n'est pas faite pour nous donner une haute idée de l'esprit et des sen-

timents de la princesse Caroline. Mmo d'Abrantès a écrit quelque part : « Le service d'honneur des princes ressemble bien au service ordinaire que nous avons autour de nous. Lorsque nous étions rassemblées dans le salon de service en attendant notre princesse et que nous nous mêlions de ce qui souvent ne nous regardait pas, nous avions beaucoup l'air de ceux qui étaient rassemblés dans l'office, un étage plus bas. » On voit que propos de princesses et propos de cuisinières, à la cour impériale, se valaient pour la distinction des sentiments et l'élévation de l'esprit.

En rentrant chez moi, poursuit le Journal intime, je trouvai Clément1 qui m'attendait. Après avoir tout écouté :

— Mon amie, prenez garde à vous. J'y veillerai, mais prenez garde à vous.

« Je lui parlai de Sebastiani. Nous en rîmes et nous n'y pensâmes pas davantage.

« Le lendemain, j'étais à peine levée que l'on m'annonça le général Sebastiani. Le général Sebastiani est corse. Ma mère l'aimait assez ; mais, étant fort grande dame, elle regardait par dessus l'épaule le fils du tonnelier d'Ajaccio et j'avais été un peu élevée dans ce sentiment. Une assez jolie figure, pas mal de mémoire pour réciter quelques mauvaises histoires de revenants et beaucoup de vers du Tasse et de l'Arioste, tous ces petits avantages lui avaient donné de grands défauts dont le principal était une assurance et une fatuité insoutenables2 .Tout rempli d'ambition, il était aux

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